Umberto Eco: Une autre langue: l’italo-indien

Dans un récit de science-fiction1, un pseudo-agent commercial (en réalité agent de la CIA) fait le tour des planètes périphériques pour y installer une série de centres de production à bon marché, postes avancés d’une future expansion coloniale. Cet agent est un linguiste spécialisé; ne connaissant pas la langue des planètes visitées, il doit établir le code après analyse des comportements indigènes. C’est ce qu’il fait aussi sur la dernière planète et il semble réussir: il élabore une série de règles grammaticales, communique avec les habitants, rédige un contrat; mais arrivé à ce point, il s’aperçoit qu’on lui pose des questions incompréhensibles. Le code doit être plus complexe qu’il ne l’imaginait. Il recommence son enquête, élabore un nouveau modèle de comportements communicatifs: il se heurte toujours au même mur d’incompréhension. Il comprend enfin qu’il se trouve devant une société qui change de code tous les jours. Les indigènes peuvent en une nuit redistribuer leurs règles de communication. L’agent repart, désespéré: la planète est restée impénétrable.

Ce récit illustre pour moi à merveille les difficultés des sociologues, politologues, théoriciens de partis ou d’académies à courte vue quand ils essaient de définir le langage et le comportement des jeunes de 1977.

Je ne me réfère pas uniquement aux discours d’assemblées, mais aux comportements quotidiens, à l’usage de l’ironie, d’une langue apparemment incohérente, à l’emploi des mass-médias, aux graffitis, aux slogans, à la musique.

Allumons au hasard la radio et écoutons une des chansons préférées des jeunes; peu importe l’auteur-interprète. On a d’abord l’impression qu’il parle un langage disparate, fait d’allusions qui nous échappent: aucun « lien logique »; et pourtant la chanson dit bien quelque chose, et ce quelque chose est parfaitement familier et convaincant pour un garçon de 14 ans! Alors une question vient à l’esprit: les premiers lecteurs d’Éluard, d’Apollinaire, de Maïakovski et de Lorca n’éprouvaient-ils pas le même sentiment étonné devant l’allure « illogique et fragmentée » de leur poésie? Ce qui frappe le plus le professeur (d’université ou de lycée) qui participe à une assemblée d’étudiants, c’est la différence entre les thèmes et les revendications du lundi et ceux du mardi. L’auditeur cherche en vain où le groupe a pu trouver une étrange cohérence entre deux paquets de revendications. Tout se déroule à partir de quelques mots d’ordre imperceptibles, comme si on avait tacitement et instantanément reconstitué un code de comportement. Les premiers lecteurs de l’Ulysse de Joyce devaient, me semble-t-il, éprouver la même sensation: ils s’étaient à peine adaptés au style « viscéral » d’un chapitre en monologue intérieur, qu’ils se retrouvaient, stupéfaits, devant le chapitre suivant, qui amassait toutes les figures de la rhétorique classique. Ou bien, après avoir compris quelques pages présentant des événements considérés d’un seul point de vue, ils se perdaient dans d’autres pages présentant un seul événement considéré de plusieurs points de vue.

La culture « professionnelle » a compris et a expliqué assez vite qu’on était là devant des modèles de laboratoire d’une subversion des langages, où l’art s’essayait à préfigurer un état de crise et remettait en question l’homme-sujet. Le sujet divisé, la dissolution de la conscience, du moi transcendantal, la négation du point de vue privilégié comme parabole du refus du pouvoir: que de clefs pour expliquer un modèle de nouveau langage mis au point dans les laboratoires de l’art! À l’arrière-plan, restait la société, avec ses codes invariables, avec ses métalangages confirmés, qui lui fournissent les explications et les justifications historiques mêmes de ces langages en liberté. À l’objection que ces langages ne reflétaient pas la réalité sociale du moment, on répondait par les fameuses disparités de développement entre structure et superstructure: la pratique subversive des divers langages devait préfigurer des états de désagrégation ou de recomposition du tissu social et psychologique, qui se répercuterait ensuite, mais dans la phase suivante, au niveau des rapports économiques.

Nous y sommes peut-être aujourd’hui: les nouvelles générations parlent et vivent dans leur pratique quotidienne le langage (ou, mieux, la multiplicité des langages) de l’avant-garde. La culture officielle s’est essoufflée à vouloir identifier les pistes du langage d’avant-garde; elle les cherchait sur des voies sans issue alors que les langages et les comportements subversifs avaient déjà abandonné le circuit familier de l’édition, des galeries, des cinémathèques, pour se trouver une identité dans la musique des Beatles, les images psychédéliques de Yellow Submarine, les chansons de Jannacci, les répliques loufoques de Cochi et Renato2; John Cage et Stockhausen se retrouvaient dans une fusion de rock et de musique italienne, les murs de la ville ressemblaient de plus en plus à un tableau de Cy Twombly… Il y a aujourd’hui plus d’analogie entre le texte d’un auteur-interprète et Céline, entre une discussion dans une assemblée de marginaux et un drame de Beckett, qu’il n’y en a entre Beckett ou Céline et tel ou tel événement de la vie artistique ou théâtrale signalé par l’Espresso.

Le plus intéressant est que ce langage du sujet éclaté, cette prolifération de messages apparemment sans code sont compris et pratiqués à la perfection par des groupes aujourd’hui encore étrangers à la culture officielle, qui n’ont jamais lu Céline ni Apollinaire et qui sont venus à la parole à travers la musique, le dazibao, la fête, les concerts pop. Et alors que la culture officielle comprenait parfaitement le langage du sujet divisé tant qu’il était parlé en laboratoire, elle ne le comprend plus quand elle l’entend dans la bouche des masses. En d’autres termes, c’est le même homme de culture qui se moquait du bourgeois quand celui-ci, au musée, avouait ne rien comprendre à une femme avec trois yeux, à des graffitis sans forme, qui aujourd’hui, en face d’une génération qui s’exprime par la même femme à trois yeux et les mêmes graffitis sans forme, avoue ne rien comprendre « à ce qu’ils disent ». Ce qui lui paraissait acceptable comme utopie abstraite, comme proposition de laboratoire, devient inacceptable dans la vie courante. Entre parenthèses, on peut dire que la gauche traditionnelle éprouve les mêmes difficultés à comprendre ces phénomènes nouveaux que toutes les expériences d’avant-garde, parce qu’elle se retranche toujours derrière sa notion d’un sain réalisme. Lors d’une récente manifestation, les étudiants scandaient: « Gui et Tanassi