Yankee go home

Ruggero Zangrandi avait décrit dans son long Voyage à travers le fascisme1 le terrible parcours qui avait mené une fraction importante des jeunes étudiants fascistes à rejoindre la Résistance partisane. Huit ans plus tard, en reconstituant, en plein 68, les différentes phases des comportements de la jeunesse d’après-guerre, il se ­demandera comment avait bien pu naître de la génération des années 1950, globalement désengagée et aspirant à l’intégration, « le premier frémissement de révolte politique et civile, allant même jusqu’à la violence. Comment avaient surgi ces “maillots rayés” qui, sans qu’on sache exactement d’où ils venaient (certainement pas tous des organisations antifascistes officielles) avaient “fait” juillet 1960, ce mouvement de rue qui à partir de Gênes s’était propagé partout sous des formes anomales, non traditionnelles. Et le plus singulier fut que, tout comme on n’avait su déterminer la provenance de ces jeunes en marinière, on en perdit immédiatement la trace2 ».

Comme le suggère le récit de Danilo Montaldi, bon nombre de méthodes et d’instruments d’analyse pouvaient, même en toute bonne foi, induire en erreur et en simplification. Car ces formes anomales de révolte allaient se répéter régulièrement au cours des années suivantes, selon des modalités diverses. Les « événements de la piazza Statuto » à Turin, et plus tard la contestation beat et la manifestation où fut tué Giovanni Ardizzone à Milan sont autant d’expressions du retour périodique des exigences portées par juillet 19603.

Les vicissitudes de la révolution cubaine commençaient à influencer notablement l’imaginaire de la jeunesse, à commencer par ses secteurs les plus politisés. En 1961, Kennedy avait appuyé une expédition anti-castriste menée par des dissidents contre les révolutionnaires cubains. La tentative avait échoué à la Baie des Cochons et les agresseurs avaient été anéantis. L’image de Kennedy, homme de paix et promoteur d’une « nouvelle frontière » dans les relations politiques internationales, en était sortie fortement dégradée. La situation internationale commençait à être très tendue. La RDA avait érigé en une nuit le mur séparant en deux la ville de Berlin, la rencontre historique entre Khrouchtchev, Kennedy et Jean XXIII avait tenté de redonner consistance à la « coexistence pacifique », tandis que le visage serein et énigmatique (fascinant comme celui de la Joconde, diront les journalistes) du Soviétique Gagarine, premier homme dans l’espace, suscitait l’enthousiasme et la promesse d’imaginaires futurs. À la veille de la naissance du centre-gauche4, l’affaire des missiles éclate à Cuba. Les Américains accusent les Soviétiques d’avoir implanté des missiles dans l’île et imposent le blocus. La crise est très grave, la guerre semble imminente.

Certaines sections de base du PCI appellent à une manifestation de protestation à Milan. La police n’autorise qu’un rassemblement piazza Santo Stefano, mais la rage et l’exaspération provoquées par ces restrictions donnent lieu à un cortège spontané de 3 à 4 000 personnes qui traverse la piazza Fontana, et investit la piazza Duomo. Il se compose majoritairement d’étudiants-travailleurs, de jeunes prolétaires et de militants ouvriers des quartiers Nord. Des slogans virulents contre les USA sont scandés sur des cadences caribéennes: « Cuba sì, Yankee no »; ondulation du cortège et reprise du parcours; en tête, des militants aguerris des sections ouvrières « menacent » au mégaphone: « le premier qui rompt les cordons, je l’assigne aux prud’hommes. » Jeans, montgomery, imperméables en vinyle, drapeaux rouges et drapeaux cubains, en ce samedi d’automne milanais, les passants sur les côtés regardent stupéfaits, comme le raconte un témoin:

« Tout le monde avait à présent la sensation qu’il y aurait des affrontements avec la police, et quand nous l’avons vue se mettre en rangs au centre de la place et bloquer les voies de sortie, il y a eu une petite débandade. Mais ensuite, au moment de la charge, de nombreux groupes compacts se sont formés sous les arcades de la via Mengoni et de la via Mercato. À cette époque, la police n’avait pas les instruments raffinés qu’elle a maintenant. À la place des grenades lacrymogènes, ils avaient des sortes de boîtes, comme des canettes de bières, ils les lançaient en les faisant rouler. Alors, avec des foulards sur le visage pour se protéger du gaz, c’était presque un jeu de les ramasser et de les retourner à l’envoyeur, d’autant qu’elles ne brûlaient pas les mains comme les grenades actuelles. Les policiers n’avaient pas encore de boucliers, et leurs matraques étaient beaucoup plus courtes que celles d’aujourd’hui. Ils craignaient l’affrontement physique parce que souvent, les ouvriers de Breda ou de Falck descendaient dans la rue avec leur casque et leurs gants de travail et quand ils cognaient, c’était chaud. Même leur armement était dépassé: comme fusils, ils avaient des 91/38, ils se servaient de la crosse comme d’une matraque. Mais ils préféraient charger avec les camionnettes. Souvent ils paniquaient et ils tiraient des coups de feu, c’est aussi pour cela qu’il y a eu tellement de manifestants assassinés pendant ces années-là. Quoi qu’il en soit, le jour d’Ardizzone, on avait repoussé la police pendant trois ou quatre heures. Giovanni Ardizzone a été tué justement par une de ces camionnettes qui faisaient le “carrousel5” au ras des trottoirs bondés de gens. Après les premiers affrontements, les policiers ne sortaient plus des camionnettes, parce qu’à pied ils s’étaient déjà pris un sacré paquet de coups. Sur les jeeps lancées à toute vitesse, certains d’entre eux en tenaient un autre par la ceinture, qui était penché hors de la jeep et faisait tournoyer sa ­matraque. Comme ça, celui qu’il arrivait à choper, il lui cassait les dents ou la tête. La technique de contre-attaque, c’était de prendre des tubes Innocenti6 (il y avait des travaux sur la place) et en les tenant à deux ou trois, de les enfiler dans la cabine du conducteur lorsque les camionnettes passaient. Si la camionnette faisait une embardée – et c’est arrivé souvent – on sautait sur les occupants et on leur mettait sur la gueule. À un moment donné les militants les plus âgés voulaient qu’on cesse l’affrontement, mais nous on ne s’est pas arrêtés et on a continué jusqu’au soir, quand est arrivé le ­bataillon Padova avec les grosses jeeps surélevées contre lesquelles on ne pouvait rien faire. En plus de la mort d’Ardizzone, il y a eu beaucoup de blessés, et la nuit on a posé un panneau pour changer le nom de la via Mengoni en “via Giovanni Ardizzone, assassiné par la police”. Mais le Parti a refusé de faire une campagne de contre-information sur cet homicide. Il y avait le centre-gauche, et le PCI voulait devenir un ­interlocuteur privilégié sur le nouvel échiquier politique. Au procès, les juges ont conclu qu’Ardizzone avait été tué accidentellement par la foule en fuite, et le Parti, de fait, a entériné cette version. À la fin de l’année, j’ai quitté l