Une génération d’intellectuels compétents et auto-marginalisés

Il nous faut maintenant revenir à la seconde moitié des années 1950. Staline est mort depuis trois ans et son successeur, Khrouchtchev, dans un rapport fameux présenté au XXe congrès du Parti communiste d’Union Soviétique (PCUS), ­révèle ses errances et ses crimes. La référence à « l’État-guide » (l’Union Soviétique) et à son héroïque dictateur qui avait défait le nazisme, avait été un formidable facteur de cohésion pour les militants communistes italiens. La destruction de ce mythe va jusqu’à remettre en cause l’« infaillibilité » du Parti. Si les ouvriers communistes serrent les dents par discipline militante, les intellectuels organiques (c’est-à-dire ceux qui sont subordonnés aux directives du Parti) entrent en crise.

L’intervention des chars soviétiques en Hongrie, qui survient au même ­moment, vient encore compliquer l’émergence d’un processus critique. Dans un pays « frère » et socialiste, les ouvriers se sont révoltés contre des conditions de vie insupportables : il s’agit d’une révolte des ouvriers communistes contre le Parti et l’État socialiste1 Le choc est énorme ; la presse bourgeoise souffle sur les braises, les militants sont anéantis. Le PCI parle d’un complot américain ­organisé par l’Autriche voisine. Des centaines d’intellectuels quittent le Parti communiste. Le Parti socialiste rompt le pacte d’unité et d’action qui l’avait jusqu’alors lié au PCI.2. Mais de nombreux intellectuels du PSI vont au-delà, et entreprennent une longue réflexion critique sur la fonction du parti, sur le ­rapport entre le parti et la classe, entre une structure hiérarchique et le vécu des militants de base.

C’est alors qu’apparaît cette génération d’intellectuels qui sera à l’origine des revues des années 1960, et qui va former une classe politique nouvelle, étrangère à tous les conditionnements institutionnels. Elle travaille à l’élaboration d’une ­culture marxiste critique, prendra le parti des comportements de base contre ­l’hégémonie des directions politiques et syndicales, et se servira de l’enquête sur la mémoire et la subjectivité ouvrière pour lire les transformations du capital. Cette génération, qui sera active tout au long des années 1960, est entièrement faite ­d’enfants de 1956.

Dans ce paysage, Danilo Montaldi est une figure hors-normes. Il ne vient pas du PCI; en revanche, il est un point de référence pour les groupes internationalistes qui se sont formés hors de la IIIe Internationale, à la fin des années 1920, après la sortie de Bordiga du PCd’I3. Dans l’Italie d’après-guerre, ces groupes n’ont jamais eu le moindre espace politique. Considérés par le PCI comme à peine plus que des provocateurs (Togliatti ira jusqu’à censurer les Cahiers de prison de Gramsci pour pouvoir continuer à nier qu’il avait été exilé avec Bordiga), leurs membres sont en réalité des lecteurs très attentifs du marxisme et du léninisme des origines, avant que les différents partis de la IIIe Internationale ne les dénaturent. Ce sont également des analystes fins et attentifs des transformations du capital, de sa capacité à adopter des formes « révolutionnaires » et à déterminer les comportements ouvriers, tout en étant lui-même continuellement redéfini par eux.

Montaldi a fait connaître en Italie Socialisme ou Barbarie, Tribune ouvrière, ­Solidarity, etc. Autant dire le meilleur de la recherche à cette époque sur la réalité de la condition ouvrière. Lui-même a contribué de manière importante à faire connaître la littérature autobiographique d’usine (Militanti politici di base) et l’« école de la rue » des classes subalternes (l’extraordinaire Autobiografie della leggera4). Toute son œuvre est une longue plongée dans la subjectivité, en tant qu’elle est un instrument de connaissance de l’histoire et de la vie de la classe. Sa démarche de chercheur et de militant croise continuellement celle des intellectuels militants en crise dans les partis historiques de la classe (PCI et PSI), en particulier les futurs dissidents du PSI que sont Raniero Panzieri et Gianni Bosio, qui fonderont plus tard respectivement les Quaderni rossi et l’Institut De Martino5.

De Tronti à Rieser, de Lanzardo à Asor Rosa, des jeunes Cacciari, Bologna, Negri à Foa, Alquati, etc., la fine fleur de l’intelligence politique du moment (qu’elle se situe hors des partis historiques du mouvement ouvrier ou qu’elle soit simplement critique à leur égard) participera à l’expérience des Quaderni rossi. Les premières expériences des organisations autonomes de base (Il Potere operaio de Pise, Potere operaio de Vénétie et d’Émilie, Gatto selvaggio, Potere operaio de Gênes, etc.) s’imprègnent de ces recherches novatrices. Par-delà les « scissions » à venir, l’histoire des revues révolutionnaires tient, avec les Quaderni rossi, le grand chêne qui étend ses branches sur la culture politique des années 1960.

  • 1. Franco Fortini (1917-1994), l’une des figures majeures du paysage intellectuel et littéraire italien de l’après-guerre, écrira en 1963 : « 23 octobre 1956, à Budapest. Étudiants et ouvriers manifestent contre la subordination de la Hongrie à l’Union Soviétique. La statue de Staline est abattue. Sur la place du Parlement, la police politique ouvre le feu. Pendant cinq jours on combat dans les rues. On force les prisons des politiques. L’armée hongroise aide et arme les révoltés. […] Les ouvriers demandent le contrôle ouvrier dans les usines, le Soviet. Ils obtiendront au contraire les soldats soviétiques. » Tre testi per film, éd. Avanti ! Ce texte devait accompagner un montage d’archives de Cecilia Mangini intitulé La Statua di Stalin.
  • 2.  En 1948, le Parti socialiste italien s’était présenté aux élections législatives au sein d’un « Fronte Popolare », avec le PCI dont il dépendait largement sur l’échiquier politique. En 1956, ce pacte d’action vieux de 22 ans est rompu et le PSI s’oriente vers une politique d’alliance avec la Démocratie chrétienne (gouvernement Moro de 1963, dit de « centre-gauche »)
  • 3. Le Partito comunista d’Italia (PCd’I) est fondé en 1921 sous l’impulsion d’Amadeo Bordiga, à partir d’une scission du PSI. Adhérent à la IIIe Internationale communiste, il est interdit par le régime fasciste. Lorsque Bordiga et Gramsci sont envoyés en confinement sur l’île d’Ustica, c’est Togliatti (élu en 1927) qui dirige depuis Moscou le parti en exil. Bordiga est exclu en 1930 pour « trotskysme », et lorsque Staline dissout la IIIe Internationale en 1943, le parti en exil prend le nom de PCI, sous lequel il apparaîtra après-guerre. Lire à ce propos Philippe Bourrinet, Le Courant bordiguiste 1919-1999, Italie, France, Belgique, éditions left-dis, Zoetermeer, 2000
  • 4. Danilo Montaldi, Autobiografia della leggera, Einaudi, 1961 ; Militanti politici di base, Einaudi, 1961
  • 5. Des Quaderni rossi, il sera question dans le texte qui suit. De Gianni Bosio et l’Institut De Martino, il sera largement question au chapitre 2 – Cesare Bermani : Le Nuovo canzoniere italiano, la chanson sociale et le « mouvement »