Underground et opposition

La culture underground a constitué par beaucoup d’aspects le fonds commun où se sont enracinées les différentes cultures de la jeunesse (de la culture punk à l’usage des espaces sociaux urbains). Mais elle a également profondément influencé et largement contribué à développer la critique des « institutions totales », la révolte contre l’autoritarisme, le refus de la marchandisation du quotidien et de la sur-idéologisation sectaire des groupuscules néostaliniens. Dans la période qui précède 1968, les beat-hippies se rallieront souvent au mouvement étudiant naissant (en particulier dans les lycées), dont ils participeront à complexifier les dynamiques existentielles « anti-autoritaires », alors balbutiantes. Leur choix de mener une vie « provocatrice », en marge du système dominant, ne pouvait qu’exercer une fascination profonde sur une jeunesse en proie au malaise. Leur façon, utopique et communautaire, d’expérimenter des modes de vie collective complexes et variés, le parti-pris d’arracher, ici et maintenant, de petits morceaux d’une possible société future, tout cela imposait de confronter de manière radicale la misère du « vécu quotidien » et des petites revendications à la nécessité de la rupture avec les pouvoirs et à l’exigence d’une culture nouvelle.

Le mot « Hip » signifie « habile », « débrouillard ». Les hippies américains l’avaient emprunté à l’argot des jazzmen noirs. « Ce terme contenait toute l’expérience noire de l’oppression exercée par la société blanche, et en même temps il exprimait la volonté de lutter contre la répression, par le simple fait d’exister aux marges du système: “je suis le plus malin et je finirai par m’en tirer”. Les hippies l’adoptèrent et ils se retirèrent du système1. »

Le choix de construire une « contre-société » et donc de produire une « contre-culture » entre en résonance profonde avec les aspirations des lycéens et des étudiants qui contestent pour leur part les contenus bourgeois du savoir et les valeurs dominantes de la société capitaliste. De cette affinité élective en actes naissent des imaginaires communs et des processus d’identification – même si les parcours ne coïncident pas tout à fait.

Si en Italie, l’étroitesse du cadre intellectuel officiel n’avait pas laissé prévoir l’importance de cette alliance fondamentale entre l’aire du refus et celle de la contestation, dans le reste du monde la chose était beaucoup plus évidente. Hal Draper, dans son analyse de la révolte de Berkeley, parle par exemple d’« un underground » qui aux États-Unis a pris la forme d’une sorte de contre-société; Rudy Dutschke, le leader des étudiants allemands, déclare, dans une interview au Spiegel en 1967, souhaiter que « le camp de l’anti-autoritarisme s’élargisse encore, et commence à se doter de formes d’organisation, à trouver ses propres formes de vie en commun »; quant aux situationnistes français, s’ils parlent dès 1966 « de la misère en milieu étudiant », c’est bien dans l’idée de pousser à des choix existentiels plus radicaux.

Entre 1964 et le début de 1968, les beat-hippies ont gagné l’Europe entière (une enquête effectuée en 1967 en dénombre 1200 en Suisse, 2500 en Autriche, 6000 en Allemagne de l’ouest, 7000 en Italie, 18000 en Angleterre, 20000 en Hollande, 26000 en France et 30000 dans les pays scandinaves). Leur interaction fréquente avec la révolte étudiante en fait le premier mouvement révolutionnaire hors de la tradition du mouvement communiste organisé.

Mais, tandis qu’aux États-Unis il serait parfaitement arbitraire d’établir une distinction entre le mouvement hippie et la révolte étudiante, en Italie, la rupture survient au cours de l’année 1968. Elle est le résultat d’une forte idéologisation, à la fois dans les universités où une nouvelle « classe politique » est en train de se former, et dans la gigantesque offensive ouvrière qui culminera en 1969. La culture politique italienne était trop enracinée et trop complexe pour pouvoir « faire de la place » à d’autres formes de révolte. Elle engendrera par la suite, on le verra, de puissantes dissidences révolutionnaires (marxistes-léninistes, opéraïstes, anarcho-conseillistes, etc.), mais à ce moment précis, elle laisse peu d’espace à l’expression d’une révolte existentielle. Cette dernière n’allait pourtant pas manquer, au cours des années suivantes, de ressurgir par d’autres voies de l’histoire: dans les mouvements de femmes, dans l’aire de la « critique radicale », dans celle de l’« autonomie diffuse » et du mouvement de 1977.

L’underground continuera d’exister, comme courant parallèle (par exemple avec le journal Re nudo, au moins jusque fin 1976). Pourtant, avant même 1968, une autre dissidence s’était formée, qui se référait à l’expérience des situationnistes français. De ce courant, d’une grande richesse intellectuelle, nous reparlerons dans le chapitre sur 1968. Rappelons seulement ici qu’au moment où l’expérience de Mondo beat touchait à sa fin, un certain nombre de membres des tout premiers groupes underground, comme Onda Verde par exemple, avaient déclaré la mort du mouvement beat-provo et travaillaient déjà au projet de la revue S (Situazionismo). S se voulait « un hebdomadaire unique pour tous les étudiants de toutes les écoles, à la mesure de la masse grandissante de ces jeunes ennuyés par tout ce qui continue imperturbablement à vieillir ». On pouvait y lire: « S est une méthode; le situationnisme n’est pas une idéologie; il produit des méthodes et la conscience de ces méthodes; le but se détermine de situation en situation2 ».

Bien sûr, on ne trouve pas encore dans S (qui sera diffusé à des milliers d’exemplaires) la complexité qui sera de mise dans les publications plus tardives du courant de la « critique radicale » situationniste, mais la revue énonce clairement son projet de passer du terrain du refus à celui de la critique ironique et destructrice.

Ce choix est nettement perceptible dès le premier numéro, par exemple dans ce texte intitulé « Qu’est-ce que la déculture? »:

 

S entend à présent donner quelques instructions sur la déculture, parce que S s’est donné pour tâche d’amener quiconque agit à la conscience de ses propres opérations, et de faire voir de quels « morceaux » on se sert pour fabriquer un discours. Dans notre cas: un discours sur la déculture, ou en déculture (déculturel). POURQUOI LA DÉCULTURE? QU’EST-CE QUE LA DÉCULTURE PAR RAPPORT À LA CULTURE? On parle toujours de la Culture comme d’un objet. Exemples: la Culture, la culture des pays latino-américains, la culture occidentale, la culture est indispensable à la formation de l’individu, etc. Considérée en ces termes, la culture est une chose, au même titre qu’une cigarette, une table ou une bouteille. Si vous soumettez à différentes personnes les objets sus-mentionnés, vous observerez qu’ils identifieront de manière tout à fait concordante la cigarette, la table et la bouteille. Penseriez-vous à présent pouvoir soumettre aux mêmes ­personnes un ou plusieurs objets de manière à ce qu’ils les identifient comme ­« culture »? Vous n’y parviendrez pas. Car la Culture n’est pas un objet mais pour le moins une catégorie, exactement comme beau, laid, bon, moral, etc. On en veut pour preuve que, de même que Pierre jugera que tel film est beau alors que Paul le trouvera idiot, l’article que vous êtes en train de lire sera peut-être considéré par Pierre comme de la Culture et par Paul comme de la non-Culture. Pourtant, cet article ne relève ni de la Culture ni de la non-Culture: ce sont Pierre ou Pau