Un tournant planétaire

Ce chapitre aurait pu s’ouvrir par une vaste fresque, retraçant l’explosion des luttes au niveau planétaire: Berkeley, Tokyo, Londres, Berlin, Paris, Prague, Varsovie; et aussi, à une autre échelle, mais participant du même processus, « les veines ouvertes de l’Amérique latine1 » et la Grande Mère Afrique. Mais un livre entier, aussi ­synthétique soit-il, ne suffirait pas à embrasser l’ensemble de ces dynamiques.

Les années 1980 n’ont pas seulement été une ère de grande restauration: l’« esprit du temps » a véritablement été imprégné par les trois figures de l’opportunisme, du cynisme et de la peur2. Prises dans cette triple tension, des intelligences se sont brisées, des carrières se sont décidées, des consciences se sont corrompues, et des pouvoirs reconstitués.

Paradoxalement, la décennie se conclut par les célébrations de trois événements historiques: le tricentenaire de la Constitution anglaise et les bicentenaires des ­Révolutions américaine et française. Autant dire les trois moments fondateurs des démocraties occidentales, les trois grandes séquences historiques qui marquent la naissance du « droit de représentation ». Le citizenship et le membership, tout comme les figures du bourgeois* et du citoyen*, étaient au fondement d’une révolution sociale qui reconnaissait des droits à l’hétérogénéité et à la complexité des nouvelles figures de la modernité. Pendant trois siècles, le conflit entre la « constitution formelle » des États et la « constitution matérielle » des classes a déterminé, pour le meilleur et pour le pire, l’évolution des démocraties. Les élites bourgeoises au pouvoir ont presque toujours reconnu « sur le papier » un certain nombre de droits fondamentaux, qu’elles ont ensuite, à de rares exceptions près, niés dans les faits. Ce qui a été conquis par les mouvements, en dehors des systèmes de pouvoir, l’a toujours été au prix de luttes dures, parfois sanglantes, et pas toujours victorieuses.

Ce grand commutateur planétaire qu’a été 1968 a donné lieu aux interprétations les plus diverses. Alain Touraine l’a défini comme « l’ultime journée révolutionnaire du XIXe siècle3 »; d’autres au contraire y ont vu le point culminant d’un grandiose processus d’émancipation, l’entrée dans l’ère de la modernité. Mais aucune de ces lectures ne semble parvenir à s’imposer, comme c’est souvent le cas s’agissant d’épisodes historiques qui ont modifié profondément le visage des ­sociétés.

Nous avons jusqu’ici tenté de raconter le processus à la fois unitaire et multiple qui a caractérisé les « magnifiques » années 1960 en Italie. Nous avons essayé de reconstituer les fils subtils et souterrains qui, en participant à la formation des cultures du « désir dissident4 », aboutiront à 1968. Mais au-delà, tout devient plus compliqué. La tendance unitaire durera en effet très peu de temps: elle s’effondrera, se reconstituera, se massifiera ou s’amenuisera en fonction des aspirations et des subjectivités à l’œuvre. Décomposition et recomposition des mouvements, spontanéité et organisation, désir de pouvoir ou refus du pouvoir, idéologie et vie quotidienne, telles seront les catégories dialectiques, souvent inconciliables, toujours en suspens, qui domineront les années à venir.

  • 1. Voir Eduardo Galenao, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine [1971], Pocket-Terre Humaine, 2001, sur l’exploitation de l’Amérique latine par les puissances étrangères depuis le XVe siècle
  • 2. Sur ces trois notions, voir Paolo Virno, Opportunisme, cynisme et peur, ambivalence du désenchantement [1990], repris dans L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, op. cit
  • 3. « Le mouvement de mai est plus proche de l’utopie de 1848 que du mouvement républicain de ce temps, plus solide, mieux adossé à la pensée et aux conquêtes de la Révolution française, et pourtant tellement moins chargé d’avenir que les premières manifestations du mouvement ouvrier », Alain Touraine, Le Mouvement de mai ou le communisme utopique, Seuil, 1968. Dans la présentation de l’ouvrage réédité en 1998, l’auteur voyait les mouvements de grèves de 1995 en France de nouveau comme « une défense d’intérêts acquis tournée vers le passé plus que vers l’avenir »
  • 4. « Le désir dissident » est le titre d’un article d’Elvio Fachinelli, publié en février 1968 dans les Quaderni piacentini et repris dans Intorno al ‘68, op. cit. Dans Il bambino dalle uova d’oro (Feltrinelli, 1974), il écrit : « La difficulté du marxisme vis-à-vis de 1968 tient au fait qu’on se trouvait devant des masses qui voulaient la révolution et, dans le même temps, qui n’étaient pas encore entrées dans le système de production sociale, qu’on ne pouvait donc pas clairement et immédiatement circonscrire en termes de classe [...]. C’est cette logique différente de comportement par rapport au réel et au possible que j’ai appelé “désir dissident”, détermination initiale et quasi génétique du mouvement qui vivait de son opposition à la logique de satisfaction des besoins jusqu’alors dominante. » L’anthologie que Lea Melandri a consacrée à la revue L’Erba voglio (Baldini&Castoldi, 1998) est également sous-titrée « Il desiderio dissidente » ; elle porte en exergue cette citation de Fachinelli : « La révolution, comme le désir, est irrépressible et imprévisible et ne cessera jamais de bouleverser les gardiens du champ des besoins. »