Toni Negri: « un pas en avant, deux en arrière: la fin des groupes »

Replaçons à présent les éléments du texte dans une perspective historique1, non pas de manière générale mais dans le cadre qui nous intéresse immédiatement de l’expérience de ces dernières années. Le terrorisme et la « longue marche à travers les institutions2 » (c’est-à-dire le néo-réformisme), sont les deux faces de la crise théorique du mouvement révolutionnaire né en 1968. Mais la crise n’est pas seulement théorique, elle est aussi pratique. Les groupes sont engagés dans un irréversible mécanisme de dissolution, la seule issue semble être de renouer liens avec les institutions ou, à l’opposé, à s’engager individuellement vers le terrorisme. Des micro-partis se forment, le paysage devient mobile, instable, périlleux. Le mot d’ordre de la construction du parti et de l’organisation de l’insurrection s’effiloche en décisions minoritaires, incapables de se répliquer politiquement de manière massive. Ce problème n’est pas propre au mouvement italien, il concerne toutes les situations (en Europe et en Amérique) qui ont connu l’explosion de 1968.

Et pourtant, tous ces camarades, tout ce personnel politique, ont été pris dans une phase réelle d’action politique révolutionnaire. Il faut tous les préjugés sectaires des bureaucrates du mouvement ouvrier officiel pour refuser de l’admettre. En réalité, des milliers de camarades savent ce que veut dire produire de l’agitation révolutionnaire et gérer des espaces de pouvoir ouvrier: c’est ce qui s’est passé en 1968-1969. Mais tandis que la classe ouvrière et certains secteurs du prolétariat ont continué de se mouvoir sur ce terrain, le personnel politique des groupes a volé en éclats. La crise pratique s’est compliquée d’une crise théorique: la marche à suivre s’est révélée confuse, le réflexe – puissant jusqu’alors – de l’unité ouvrière sur la base de la solidarité politique des groupes s’est affaibli, des tentations contraires ont prospéré.

Il serait trop facile de répliquer que la contre-attaque des réformistes, l’habileté et la vitalité incontestables du syndicat ont restreint et bloqué les marges d’expression et de luttes des groupes – et falsifié le rapport entre l’avant-garde et les masses. Trop facile de prétendre que là où il y a eu résistance et progression du mouvement politique, la répression a durement frappé parmi les cadres militants. Ni l’usage capitaliste de la crise, ni le déséquilibre, en termes d’organisation, entre les fins et les moyens, n’expliquent la phase actuelle de dissolution des groupes. Cela ne suffit pas: il y a autre chose. Et cette chose, c’est l’absence d’une théorie motrice, d’une analyse révolutionnaire qui aurait permis aux avant-gardes d’avancer du même pas que le mouvement de masse.

Car il nous semble que le mouvement de masse a avancé et qu’il a potentiellement résolu, pour son propre compte, dans la lutte, les problèmes qui ont causé la dissolution du mouvement politique né en 68, dans les usines comme à l’extérieur. Une reprise unitaire de l’offensive politique doit par conséquent aujourd’hui prendre une conscience nouvelle de l’état d’avancement du mouvement réel, rouvrir une enquête de masse dans les usines et dans l’ensemble du prolétariat, se restructurer au rythme du rapport entre avant-garde et masses tel que défini par le mouvement de classe. Mais nous y reviendrons.

Il nous faut tout d’abord regarder les moments critiques qui ont déterminé historiquement la récession du mouvement et surtout la dissolution du rapport entre avant-garde et masses dont il était né. Il faut distinguer trois phases: la première s’étend des premiers soulèvements de Valdagno, de Valle Giulia, de Porto Marghera, de Pirelli, jusqu’au printemps de la FIAT en 1969. La deuxième va de la contre-attaque d’Agnelli le 3 septembre 1969 et de l’insurrection de Porto Marghera en juillet-août 19703 jusqu’en mars 1972. La troisième s’est ouverte à Mirafiori en mars 1973. Avec cette dernière phase, une nouvelle perspective organisationnelle, un nouveau saut en avant semblent se dessiner.

Au cours de la première phase, un long processus d’insubordination ouvrière contre le plan capitaliste, contre le socialisme du capital, contre la domination capitaliste sur le développement, arrive à maturation. Le rapport entre les mouvements de la classe et les positions des avant-gardes est total et spontané. La force motrice du mouvement repose tout entière sur l’autonomie du comportement ouvrier. Du point de vue des objectifs, la rupture du lien entre salaire et productivité (aussi bien au plan de l’entreprise: lutte contre le système des primes, égalitarisme, etc., qu’au plan général: lutte pour le salaire social, etc.) se transforme rapidement en lutte contre le travail. Du point de vue de la forme de la lutte, on assiste à un processus d’identification avec l’objectif qui rend le projet massivement unitaire: puisque l’objectif est égalitaire, égalitaire sera l’organisation de la lutte à la base. Le refus de la négociation des contrats et le refus du travail deviennent synonymes. En somme: le refus du travail est le style du travail politique, la haine de l’organisation du travail est le point d’appui et le moteur du projet. Du point de vue des articulations stratégiques du projet, la spontanéité est de mise. La prévision la plus aventureuse ne regarde guère au-delà quelques semaines, les niveaux de masse font preuve d’une telle force d’invention qu’elle emporte tout sur son passage, tout de suite. La question de l’organisation (et de l’insurrection) se calque en quelque sorte sur les niveaux de masse. L’avant-garde est complètement interchangeable avec le mouvement global, les rythmes et les formes de la circulation des luttes sont autant d’articulations du projet insurrectionnel; les objectifs, les rythmes et les formes de la lutte sont des éléments fongibles. Dans cette première phase de lutte, la conscience révolutionnaire fait un énorme pas en avant.

Avec la contre-attaque d’Agnelli, les mises à pied de septembre 1969 et le début de la lutte sur les contrats, s’ouvre un processus contradictoire, fondamentalement négatif. La nécessité d’incorporer au mouvement spontané des masses une conscience des articulations tactiques et stratégiques du processus insurrectionnel devient première. Ça n’est qu’à cette condition qu’il est possible de se libérer de l’étau dans lequel le mouvement se trouve pris, entre d’un côté les premiers assauts de la contre-attaque d’Agnelli, et de l’autre la manœuvre d’encerclement des syndicats. Le mouvement met ces problèmes à l’ordre du jour: il devient clair qu’on ne pourra tenir les espaces de pouvoirs qui ont été conquis, et les étendre, qu’à la condition de réarticuler sur le plan organisationnel ce que le mouvement de masse, profitant de sa force et de l’effet de surprise, avait mis à plat avec enthousiasme. Mais mettre le problème à l’ordre du jour ne signifie pas le résoudre. C’est là, au contraire, que s’ouvre une crise profonde et douloureuse. Les premières expériences ne sont pourtant pas négatives: après Turin et Porto Marghera, le terrain d’expérimentation se déplace à Milan, c’est-à-dire dans une métropole où ce qui se joue a moins à voir directement avec l’usine qu’avec un commandement capitaliste extrêmement complexe et articulé. Et le problème est immédiatement posé à l’échelle de cette complexité: les luttes milanaises sur le logement sont sans doute le témoignage le plus aigu de ce savoir. Sur le plan militaire également, l’articulation du discours entre avant-garde et masse tend à se développer. Le 1er août 1970, l’insurrection à Porto Marghera et dans d’autres centres de la Vénétie révèle, à une vaste échelle territoriale, une articulation offensive entre groupes d’attaque et mouvement de masse, qui permet de perfectionner les modèles de la guérilla urbaine et de dépasser le formidable précédent de la révolte de masse du 3 juillet 1969 à Turin. Cela vaut aussi pour la généralisation des luttes pour le logement à Milan. Mais c’est la tentative, par la suite, de faire correspondre la forme de l’organisation à ces tâches nouvelles et urgentes qui échoue. Ce processus occupe la majeure partie de l’année 1971, avec la constitution sectaire des groupes, l’usurpation bureaucratique de la direction politique contre les instances organisées de l’autonomie ouvrière. La vraie tâche, celle de recomposer de l’intérieur la cohésion de la force ouvrière unifiée, se transforme en une mission de guide extérieur, de direction abstraite. Le tiers-internationalisme le plus rustre triomphe. Dans le même temps, alors que la lutte ouvrière poursuit en l’intensifiant la destruction de la hiérarchie d’usine, lance le mot d’ordre du salaire garanti et déclenche les premières luttes sur cette question, les groupes se concentrent sur une capacité d’attaque qui est désormais abstraite parce qu’elle ne « prend » pas sur les niveaux de masse, et qui devient impuissante parce qu’elle se veut une attaque directe contre l’État. La « descente vers le Sud » qu’engagent les groupes lors de cette phase, loin de porter, sur le plan du discours et de l’organisation, une nouvelle articulation entre les luttes ouvrières dans les métropoles et les luttes ouvrières dans les zones de sous-développement, un projet de mouvement qui ferait le lien entre l’action des avant-gardes et les comportements de masse, propose un retour à l’idéologie spontanéiste de 68, surchargée – de manière doublement fausse – d’une insistance tout à fait hors de propos sur la violence du sous-prolétariat contre l’État (simple projection, en réalité, du subjectivisme et de l’auto-référentialité des groupes)4. Le processus organisationnel qui consiste à articuler une continuité des moments d’organisation dans la discontinuité du mouvement de masse, est brutalement interrompu. Entre fin 1971 et mars 1972, les groupes partent à l’attaque, seuls. Quand le 11 mars 1972, les groupes sont gagnés par l’impression fugace qu’ils ont remporté une victoire militaire au plan métropolitain et national, ils viennent en réalité, de par leur existence séparée, d’essuyer le plus dur, le pire des revers. Ils seront lourdement défaits: la répression les trouvera isolés et pourra s’acharner sur eux. La distance avec la classe est totale: fin 1972, les groupes seront totalement absents de la mobilisation sur les contrats.

C’est ici que la crise organisationnelle connaît des répercussions théoriques. C’est ici que se confirme l’écart grandissant avec les niveaux de masse – qui existait déjà dans les faits avant d’être théorisé et justifié par l’idéologie de « l’autocritique », de l’organisation nouvelle, de la continuité générationnelle des cadres politiques, etc.; ici qu’apparaissent les deux voies de l’idéologie – la voie néo-réformiste qui pose la nécessité de renouer un lien avec les masses, mais ne peut l’envisager autrement que dans la collaboration avec le syndicat, et la voie terroriste qui table sur l’exemplarité d’actions offensives comme moments de cristallisation du mouvement de masse; c’est ici donc que l’on fait deux pas en arrière. L’usage capitaliste de la crise – qui s’accentue pendant ce temps – n’est pas analysé: la crise n’est prise en compte qu’en termes catastrophistes, aussi bien par les néo-réformistes qui y fondent leurs espoirs d’unité dans les institutions et de front uni avec le mouvement de masse, que bien sûr par les terroristes. Quant au problème de l’organisation, dans les deux cas, la nécessité de substituer à la continuité du projet ouvrier la cohérence d’une ligne autoritaire et d’une initiative évidemment bureaucratique – tout ceci conduit à exalter les fonctions du groupe, la cohésion et l’homogénéité idéologique de la direction, sa verticalité, etc. Et l’insurrection – à supposer qu’on en parle encore – redevient un « art », un moment que « quelqu’un » soudain décide! Que ces pas en arrière sont accablants!

Mais la classe ouvrière et le prolétariat vont de l’avant. D’abord en consolidant leurs objectifs, en tenant des espaces de pouvoir, en affirmant l’irrévocabilité du pouvoir ouvrier et prolétaire. Mais aussi sur le plan de l’organisation. Le savoir que l’insurrection n’est pas un « art » mais une « science », une capacité à transformer minutieusement tout le parcours de la subversion en mouvements de masse et en opérations d’avant-garde – le savoir en somme que le capital, à ce stade de développement, n’offre ni ventres mous à frapper ni maillons faibles à briser, ni détonateurs à actionner, mais que seul un rapport politique conscient, continu et organisé est à ce jour capable d’identifier ce qu’il faut détruire par une force massifiée – ce savoir est tout entier dans la classe ouvrière.

La troisième phase du processus d’organisation de la classe ouvrière s’ouvre en mars 1973 à Mirafiori. La direction est cette fois complètement interne à l’autonomie de classe, le déploiement de l’offensive est en même temps sa capacité unificatrice, on voit apparaître les linéaments d’un modèle d’organisation approprié. À ce niveau de la lutte de classe, l’autonomie ouvrière commence à écrire son « Que faire? ». Le sous-titre en est: L’insurrection comme science. Cette fois-ci, peut-être, si on parvenait à prendre position sur ce terrain, en arrimant de nouveau la théorie au mouvement de masse, on n’aurait peut-être pas à attendre aussi longtemps que dans les années 1960, entre la répétition générale de la piazza Statuto et l’insurrection du 3 juillet [1969].

Mais rien de tout cela ne suffit tant que la lutte contre l’État n’en passe pas par la théorie (la conscience critique du point de vue de la classe) de la crise. La tentative capitaliste d’ouvrir des brèches dans la composition de classe – car c’est en cela que consiste « la crise » du point de vue du capital – et l’articulation de moyens de répression de masse et d’offensives répressives sporadiques (l’anticipation provocatrice) utilisés à cette fin, sont intégrées à la conception ouvrière de l’organisation et renversées jusqu’à devenir des fonctions du projet révolutionnaire. Il n’est pas dans notre propos de prôner une quelconque « recherche du temps perdu »: les niveaux de classe dont il est question aujourd’hui ont été déterminés par la puissante émergence de l’ouvrier-masse, par la massification de sa figure organisationnelle, mais on sait aussi qu’ils ont été et qu’ils seront profondément transformés par la crise. Ce que le capital réarticule avec la crise, se réarticule objectivement: transformer en fonction subjective cette matérialité de l’articulation ouvrière voulue par le capital au moyen de la crise, voilà ce qu’il faut accomplir aujourd’hui. La conscience générale que le salaire est du pouvoir passe par l’articulation organisationnelle des instances qui s’attaquent à la capacité capitaliste de bloquer la demande ouvrière de salaire, et de pouvoir.

Prenons un exemple. Supposons que dans certaines grandes usines, la demande ouvrière de salaire garanti obtienne gain de cause. L’appareil de pouvoir capitaliste utilisera cette victoire ouvrière pour créer des divisions entre les différentes strates ouvrières, entre l’usine et le quartier, pour obtenir un certain nombre de trêves, etc. La tâche immédiate des avant-gardes de masse consistera, à l’inverse, à rendre cette conquête immédiatement généralisable. Mais, cette pression de masse est-elle suffisante? Non, elle ne l’est pas. Le renversement révolutionnaire du projet capitaliste visant à étouffer les luttes pour le salaire garanti ne sera possible que si, simultanément, se développe la lutte pour l’appropriation, c’est-à-dire la lutte pour la garantie du panier de biens conquis par le prolétariat, et cela non seulement au niveau des avant-gardes mais de façon motrice et exemplaire sur tous les terrains de la lutte prolétaire. La seule manière de maintenir, d’élargir, de consolider les espaces de pouvoir est d’en appeler toujours plus directement à des niveaux de pouvoir plus avancés: c’est le seul gradualisme que nous connaissons.

Et, là encore, cette fonction s’enracine immédiatement dans la composition de la classe ouvrière. Entre 1968 et aujourd’hui, les avant-gardes se sont modifiées, leur détermination offensive s’est accrue à la mesure de la riposte capitaliste et de la crise. Ce sont les groupes et les cadres politiques qu’ils ont produits qui ont idéologisé 1968 et interrompu la « continuité d’une génération »! Ce n’est pas la classe. Ici, dans la lutte, l’autonomie a été un terrain d’innovations constantes de l’initiative politique et surtout a ouvert l’horizon de la lutte armée. Le jeune ouvrier – entré en usine après 68 – a apporté à l’organisation une conscience nouvelle du rapport entre lutte pour le salaire et lutte pour le pouvoir, entre lutte d’usine et lutte de quartier, entre lutte particulière et lutte générale. Le jeune, le nouvel ouvrier – véritablement multinational – ne traînait derrière lui aucun fétiche polémique. Il n’avait pas eu à arracher la victoire, il avait vaincu avant d’entrer à l’usine où il apparaissait déjà comme un produit socialisé de la lutte5. Dans sa structure de prolétaire il n’y avait, matériellement, ni résignation ni calcul complice des possibilités bureaucratiques, mais plutôt la fraîcheur d’une série de besoins satisfaits et une haine nouvelle pour l’exploitation. Aujourd’hui la lutte de classe et l’organisation nouvelle se mesurent à l’aune de cette formidable et fraiche réalité. Ici les groupes n’ont rien à ajouter.

 

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Des milliers de militants issus des groupes en voie de dissolution rejoignaient des centaines de collectifs, de comités, d’assemblées autonomes, de centres sociaux, de maisons occupées, qui allaient proliférer les années suivantes dans toutes les villes d’Italie et constituer une véritable scène sociale du mouvement de libération. L’expression même de « mouvement de libération » a été inventée pour désigner ce nouveau processus, qui ne se limitait plus à la sphère de la revendication ou du conflit mais qui choisissait celle de l’auto-constitution.

Mais la genèse de l’autonomie n’a vraiment pas été un processus linéaire ou univoque. L’autonomie, c’était une immense galaxie où l’on pouvait distinguer différentes constellations, différents sous-réseaux dotés chacun de leur histoire politique, de leur formation culturelle, de leur imaginaire, mais aussi de leurs journaux, de leurs outils de communications, de leurs locaux propres.

Nous ne détaillerons pas ici la géographie de ces groupes. On peut cependant en indiquer certains parmi les plus importants: les Comitati autonomi romains, rassemblés autour du groupe de la via dei Volsci, portaient une conception ­fortement marquée par le spontanéïsme, héritière du luxemburgisme, et étaient implantés surtout parmi les travailleurs de certains services (hôpitaux, chemins de fer, postes et télécommunications, énergie), mais aussi parmi les étudiants fuori sede de Rome et les jeunes prolétaires des quartiers6. À Milan, des militants issus du Gruppo Gramsci et une partie de ceux qui provenaient de Potere operaio mirent sur pied une structure d’intervention métropolitaine avec des ouvriers de Sit-Siemens et d’Alfa Romeo et, plus tard, de nombreuses autres usines de la ceinture Nord. De la fusion entre une partie des ex-militants de Potere operaio et de militants ouvriers de issus Lotta continua allaient également naître les Comitati comunisti rivoluzionari (CoCoRi). Mais ces quelques éléments ne rendent en rien compte du fourmillant processus d’organisation diffuse dont les véritables protagonistes étaient les jeunes prolétaires, marginaux par rapport aux groupes autonomes organisés mais insérés dans des dynamiques d’agrégation spontanée, magmatique, incontrôlable. Cette réalité sociale allait engendrer deux sensibilités politiques différentes, deux options de fond, qui allaient traverser toute l’histoire de l’autonomie. Mais ce serait simplifier que de les réduire aux enjeux spectaculaires de la violence et de l’organisation.

On pourrait dire qu’à partir de 1973, sont apparues d’une part une tendance néoléniniste et militariste (qui se définissait comme Autonomie Ouvrière Organisée, avec des majuscules) et de l’autre, une tendance créative-désirante qui misait davantage sur la dissémination sociale des comportements que sur leur organisation politique. Mais ce serait là encore une simplification intempestive. En réalité, la source de l’ambivalence constitutive de l’autonomie se trouve dans la formule de Potere operaio que nous avons déjà mentionnée, à propos de l’occupation de Mirafiori: « Le parti de Mirafiori se forme pour montrer l’impossibilité pour le capital d’utiliser les instruments de répression et de restructuration […] ».

Cette conception qui est au fondement de toutes les pratiques de résistance à la restructuration, de la reprise de toute la veille mythologie communiste de la guerre civile et de la justice prolétaire, cette conception est fausse et limitante. Elle fait du mouvement de l’autonomie un mouvement de résistance: résistance contre la restructuration capitaliste et surévaluation de la capacité de la composition sociale prolétaire issue des luttes de 1968-1973 à se maintenir.

La défense de l’identité politique et culturelle du mouvement se heurta à la rigidité de la composition sociale de la force de travail et à son refus de se conformer aux nouvelles formes technologiques de l’organisation du travail.

En réalité, dès 1973, la contre-offensive patronale prit pour cible les bases structurelles de la composition de classe: tout d’abord par le blocage des embauches et l’arrêt du turn over dans l’ensemble du cycle de production de la FIAT. Puis, lentement au départ et de manière de plus en plus effrénée par la suite, par l’introduction de technologies de labor-saving et le démembrement des grandes unités productives. Ce tournant inaugure la profonde redéfinition de l’ensemble du système productif italien (mais il s’agit là d’un processus international), avec la marginalisation du travail industriel et l’expansion du cycle de travail immatériel: les années 1980.

L’autonomie ne disposait pas des outils culturels qui lui auraient permis de faire face à cette transition productive et sociale, à cette décomposition. Elle tenta hystériquement de se substituer à un processus de recomposition sociale qu’il aurait fallu suivre de l’intérieur, en renonçant à tout forçage subjectif, et aux hypostases de parti. Mais il s’agit là d’un processus qui appartient à l’histoire de la période suivante, celle qui prépare le mouvement de 77, où l’on manqua l’occasion de redistribuer les cartes dans la perspective d’un nouveau processus de recomposition, l’occasion de comprendre les lignes de transformation du travail humain après la vague du refus du travail, l’occasion d’identifier les nouveaux terrains où le commandement s’était déplacé et où l’action critique, l’auto-organisation, l’invention révolutionnaire auraient dû se déplacer également7.

 

Entre la fin de Potere operaio, la naissance des conseils d’usine et la crise des groupes politiques organisés, les premières assemblées autonomes se constituent dans les usines. On doit leur existence non seulement à l’action de toute une série de cadres politiques formés dans les luttes, mais aussi et surtout à la grande lutte de la FIAT en 1972-73, à ce paysage politique et ouvrier complexe que l’on appellera « le parti de Mirafiori8 ».

Les Assemblées autonomes ouvrières (et leurs journaux: Senza padroni à Alfa Romeo, Lavoro zero à Porto Marghera, Mirafiori rossa à Turin, etc.) tissent des liens avec les Colletivi politici studenteschi (CPS) tout juste émergents et les Collettivi autonomi qui fleurissent dans de nombreux quartiers prolétaires métropolitains. Dans les écoles, dans les usines, dans la société, ils constituent un vaste et informel réseau de conflictualité qui, par la singularité de ses objectifs et de ses contenus, dessine les contours de l’aire de l’Autonomie. Nombreux sont ceux qui, rapidement, la rejoignent. À Milan par exemple, la revue Rosso9 naît de la crise de Potere operaio, bientôt ralliée par des membres d’autres organisations en crise. À Milan, toujours, la sortie de Lotta continua du « courant ouvrier » aboutira à la naissance de Senza Tregua puis, au terme de multiples expériences croisées, aux CoCoRi. En Vénétie, les aires de l’autonomie se rassembleront autour des collectifs et du journal Potere operaio per il comunismo qui prendra après 1977 le nom d’Autonomia.

À Rome, l’éclatement du groupe Il Manifesto donne lieu à la revue Rivolta di classe, qui devient I Volsci en 1978, et constituera l’une des aires les plus importantes de l’autonomie au Centre-sud. À Rome toujours, le processus de décomposition de Potere operaio et d’autres groupes, aboutit à la parution des revues Metropoli et Pre-print10. La diffusion de masse des comportements autonomes culmine avec le « mouvement de 77 ». Des dizaines de journaux voient le jour, sur le modèle d’A/traverso – qui, lancé en 1975, atteint les 20000 exemplaires en 1977.

En réalité, le mouvement de 77 est marqué par l’apparition sur le marché du travail d’un nouveau sujet prolétaire, doté d’un haut degré de savoir et d’un bon niveau d’études, qui se distingue de l’« ouvrier-masse » par son refus de l’insertion « forcée » dans l’usine. C’est ainsi qu’apparaît cette sorte « ouvrier social » qu’avaient déjà théorisés certaines aires de l’autonomie, en affirmant la nécessité tendancielle d’abandonner le terrain de l’usine.

  • 1. Ce texte, daté du 1er mai 1973, tenait lieu d’Appendice n°3 à Antonio Negri « Partito operaio contro il lavoro », op. cit. Il a été Publié dans Paolo Carpignano, Sergio Bologna, Antonio Negri, Crisi e organizzazione operaia, op. cit
  • 2. « Pour élargir la base du mouvement étudiant, Rudi Dutschke a proposé la stratégie de la “longue marche à travers les institutions” : il s’agit de travailler contre les institutions établies tout en y travaillant, mais pas seulement de les saper de l’intérieur, plutôt au contraire de “faire son boulot”, d’apprendre (à programmer et lire le langage des ordinateurs, à enseigner à tous les niveaux, à se servir des mass media, à organiser la production, à repérer l’obsolescence calculée et à y faire échec, à concevoir l’esthétique industrielle, etc.), et de préserver en même temps sa propre conscience en travaillant avec autrui. L’effort concerté pour instaurer des contre-institutions fait partie de cette longue marche. » Herbert Marcuse, Contre-révolution et révolte [1972], Seuil, 1973.
  • 3. Sur l’insurrection à Porto Marghera, voir Devi Sacchetto et Gianni Sbrogio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera, Du Comité d’usine à l’Assemblée de territoire (Vénétie – 1960-1980), Les nuits rouges, 2012
  • 4. La « descente vers le sud », ici critiquée par Toni Negri, renvoie à l’attention soutenue de groupes comme Lotta continua à l’égard des révoltes qui éclatent à cette époque dans le Sud de l’Italie, assortie d’une certaine fascination pour le caractère « pré-capitaliste » du sous-prolétariat méridional. Sur ces questions, voir chapitre 10 – Lanfranco Caminiti : L’autonomie méridionale, territoire d’ombres et luttes solaires, p. 518 sqq
  • 5. Cette expression renvoie à la conception de l’ouvrier social, dont il sera de nouveau question par la suite. « Le passage de la composition de l’ouvrier-masse à la composition de l’ouvrier social ne signifie pas seulement un perfectionnement supplémentaire de la force productive du travail. Il ne signifie pas seulement la proposition d’un nouveau système des besoins. Il signifie plutôt qu’ici quand la dialectique de la composition s’épuise en une totalité de subordination au capital, la rébellion prolétaire envahit tout le tissu de la composition et du système des besoins. Contre la valeur d’échange apparait son opposé, le travail comme créativité, comme libération ; contre le système des besoins se dessine, sur cette polarité libérée, la possibilité d’un système de luttes. […] Au système des besoins se substitue le système des luttes : un système alternatif de luttes qui se sait être la réappropriation antagoniste des forces productives par le sujet prolétaire, comme travail vivant social. » Antonio Negri Proletari e stato : per una discussione su autonomia operaia e compromesso storico, Feltrinelli, 1976 [repris dans I libri del rogo, DeriveApprodi, 2006]. Voir également Antonio Negri, Dall’operaio massa all’operaio sociale, op. cit. Steve Wright commente cette notion dans À l’assaut du ciel, op. cit., notamment dans le chapitre « Negri et l’ouvrier social ».
  • 6. En janvier 1973, on pouvait lire dans un document qui marquait la naissance des Comitati : « Lier les luttes d’usines aux luttes sociales : le logement, les factures, les crèches […] La Zone n’est pas un organe de propagande mais un projet sur le territoire, relié à la capacité de contre-pouvoir. » Voir Vincenzo Miliucci, Sirio Paccino, Daniele Piffano, « Comitati autonomi operai di via dei Volsci, in Sergio Bianchi, Lanfranco Caminiti (dir.), Gli autonomi, vol.1, op. cit
  • 7. Cette analyse rappelle la critique qu’adresse Sergio Bologna à la catégorie « d’ouvrier social » dans sa recension du livre d’Antonio Negri, Proletari e Stato, à quelques mois de l’explosion du « mouvement de 77 » : « Il y a eu de nombreuses petites (ou grandes) batailles, mais pendant qu’elles se déroulaient, la composition politique de la classe a substantiellement changé dans les usines, et certainement pas dans le sens indiqué par Negri. […] Au contraire, une plus grande division s’est produite : non pas entre usine et société, mais à l’intérieur de l’usine elle-même, entre la droite et la gauche de la classe ouvrière. En somme il y a eu une réaffirmation de l’hégémonie réformiste sur les usines, brutale et implacable dans ses efforts pour démembrer la gauche de la classe et l’expulser de l’usine. […] Nous n’en sommes pas à l’an I, nous ne sommes pas revenus au réveil de la “nouvelle gauche” des années 1960, nous n’en sommes même pas à la redéfinition d’une figure sociale différente de celle de l’ouvrier-masse. Même s’il était vrai que la relation entre ouvrier social et parti est différente […] La forme du discours politique est obsolète, le langage millénariste nous “casse les couilles”, et cette forme de théorie mérite d’être rejetée comme tout autre “théorie générale”. » Primo Maggio, n° 7, 1976 – disponible en ligne et dans Cesare Bermani (dir.), La Rivista Primo Maggio, op. cit
  • 8. Ces différentes assemblées et comités autonomes se réuniront à Bologne en mars 1973, à l’occasion de la première Assemblée nationale de l’Autonomie ouvrière. Y participent, parmi de nombreuses autres réalités de luttes, l’Assemblea autonoma dell’Alfa Romeo, l’Assemblea autonoma della Pirelli, le Comitato di lotta della Sit-Siemens (Milan), l’Assemblea autonoma di Porto Marghera, le Comitato operaio della Fiat-Rivalta (Turin), le Comitato politico ENEL, le Collettivo lavoratori e studenti del Policlinico (Rome), les Comitati operai (Florence et Bologne). Dans le document introductif de l’Assemblée, on lit : « C’est à partir de 1968 que le refus de masse, du côté ouvrier, d’accepter le travail comme terrain de l’affrontement, en le refusant un point c’est tout, prend le nom d’autonomie. »
  • 9. Sur la revue Rosso, dont le premier numéro est publié en mars 1973 avec le sous-titre « bimensuel du groupe Gramsci », voir Avete pagato caro. Non avete pagato tutto, La rivista Rosso (1973-1979), DeriveApprodi, 2007. Marcello Tarì, dans Autonomie !, La Fabrique, 2011, consacre une large place à l’histoire de Rosso. Pour un point de vue « interne » au groupe de la revue, on pourra lire Insurrection de Paolo Pozzi, Nautilus, 2010
  • 10. Une grande partie des publications de cette « aire » de l’Autonomie a fait l’objet du second volume de l’ouvrage de Sergio Bianchi, Lanfranco Caminiti (dir.), Gli autonomi, op. cit