Texte du CUB Pirelli

Lutter dans une direction nouvelle, s’organiser

La signature unitaire du contrat a tout de suite suscité un très fort mécontentement1. D’emblée, il y a eu de la rage ouvrière contre le syndicat (de nombreux ouvriers ont alors déchiré leur carte), y compris parce que les militants syndicaux n’avaient de cesse de vanter les termes du contrat. Par la suite, une pluie d’autocritiques de la part des syndicats s’est conclue en substance par une invitation aux ouvriers à leur renouveler leur confiance, en l’assortissant éventuellement d’une présence plus assidue, « d’un contrôle » dans les assemblées syndicales. Mais certains ouvriers avaient définitivement tiré les leçons qui s’imposaient: le contrat bidon était le résultat d’une absence de vision politique sur les problèmes ouvriers, de l’absence d’une conscience de lutte continue et frontale, contre le patron. Il était le résultat d’une recherche de compromis, selon la ligne tracée par des centrales syndicales qui ne s’intéressaient qu’aux tractations au sommet et nullement au climat politique qui s’était créé au sein de la base ouvrière, et qui étaient prêtes à sacrifier n’importe quelle exigence de la base au nom d’une unité entre états-majors.

Les premières propositions ouvrières cherchent un débouché politique au mécontentement. On repense les problèmes de la lutte de la classe ouvrière, on discute pour reconsidérer les formes dans lesquelles elle s’organise. Des ouvriers adhérents à différents syndicats ont décidé d’impulser dans l’usine un travail de type nouveau, et commencent à se rencontrer en dehors de l’usine, pour discuter de ce qu’il y a à faire. C’est ainsi que se constitue le Comité unitaire de base de Pirelli.

Les premiers mois du CUB sont difficiles: les sections syndicales font pression pour rappeler les activistes à un travail à l’intérieur du syndicat, et pas en dehors. Mais après des discussions avec des dirigeants syndicaux, qui participent initialement aux réunions du CUB, et une confrontation avec la ligne du syndicat ainsi qu’avec celle du Parti, les termes du travail deviennent plus clairs: il s’agira d’une action qualitativement différente de l’action syndicale.

À Milan, pendant ce temps, les luttes étudiantes qui s’étaient développées portaient, même de manière confuse, l’idée d’unité entre ouvriers et étudiants. À l’usine Innocenti notamment, le Mouvement étudiant, en se joignant à la lutte, avait contribué à faire monter la tension et à accroître la combativité ouvrière, ce qui avait mené à la conclusion d’un accord inespéré.

Les ouvriers du Comité Pirelli entrevoient alors la possibilité de mener un travail politique avec les étudiants. Ils prennent des contacts personnels avec certains d’entre eux, ceux qui leur semblent les plus disponibles à un engagement sur le long terme. C’est ainsi que le CUB devient une organisation d’ouvriers et d’étudiants.

 

À propos du lien ouvriers-étudiants

Le CUB a inventé un type de lien nouveau entre ouvriers et étudiants, par rapport à ceux qui étaient théorisés et mis en pratique par le Movimento studentesco (MS)2. Le fait que le MS soit allé au-delà de la logique corporatiste et sectorielle, la portée résolument anticapitaliste des luttes dans lesquelles ils s’étaient engagé, avaient logiquement amené un nombre important d’étudiants au travail politique en usine – là où naît le capital, là où il manifeste ses contradictions les plus évidentes – pour s’unir à la classe ouvrière dans la perspective du renversement du système. Mais le rôle purement instrumental qui avait été assigné aux étudiants au cours des luttes ouvrières de 1968 à Milan (par exemple chez Innocenti et Marelli) restait résolument sans perspectives, parce qu’il se réduisait à une pure et simple fonction de service: celle de l’étudiant distributeur de tracts et participant aux piquets. Dans le CUB, la position des étudiants n’est plus subordonnée: ils participent à la première personne au travail ouvrier qui est un travail politique et qui, en tant que tel, n’admet pas la division en catégories. De plus, la présence des étudiants est permanente, conformément à l’objectif anticapitaliste des luttes étudiantes et en vertu du constat partagé que l’usine est le lieu de naissance du capital.

Un rapport satisfaisant au sein du Comité d’usine exige donc une responsabilité partagée, ce qui signifie que la tactique, les instruments et les échéances de la lutte sont élaborés et décidés collectivement. Pour arriver à cela, le CUB rejette résolument: a) l’ouvriérisme qui, à travers le mythe de l’« ouvrier en tant que tel », confine l’étudiant dans une prudente position d’infériorité et limite aussi bien son intervention que son action; b) l’« autonomie du MS par rapport au mouvement ouvrier », et vice-versa, formule avancée par le PCI et la CGIL pour conserver leur hégémonie sur la classe ouvrière et éviter d’être court-circuités par l’unité ouvriers-étudiants au sein d’une organisation.

Pour ce qui concerne le MS « officiel », il faut bien dire qu’on a cherché à établir avec lui des formes de collaboration, avec des résultats le plus souvent incertains – et seulement à des moments particuliers (manifestations ou piquets). Car la structure du MS et sa labilité idéologique – pour ne pas parler de l’incompréhension et du snobisme avec lesquels les « leaders » étudiants milanais ont regardé l’expérience Pirelli, ce qui ne les a pas empêchés ensuite de se gargariser du slogan « unité ­ouvriers-étudiants » – n’auraient pas pu permettre ce qu’on a cherché au contraire à réaliser au CUB: à savoir que les étudiants et les ouvriers assument la même fonction politique, d’analyse et de décision, et que seulement dans un second temps ils se répartissent les tâches pour des raisons pratiques. Les premiers bénéficient d’une plus grande disponibilité horaire et d’une plus grande mobilité d’action, ils sont par conséquent plus efficaces pour assurer les tâches organisationnelles. Les seconds ont accès à davantage d’informations sur la situation en usine, ils sont donc les mieux placés pour analyser les faits et avancer des propositions concrètes.

Le Comité est d’ailleurs toujours resté ouvert aux étudiants et, de manière générale, aux « forces extérieures » (ouvriers d’autres usines et militants de gauche) qui partageaient ses positions et se montraient disposées à travailler à leur développement et à leur réalisation.

 

Méthode de travail du CUB.

Parce qu’il n’avait aucune idéologie préconçue, le CUB est parti d’une analyse du plan du capital, non pas du point de vue de sa dynamique générale, mais du point de vue de sa réalisation dans l’usine. L’analyse de l’exploitation en usine est au fondement du discours politique du Comité. C’est par le biais de la discussion sur la condition ouvrière chez Pirelli que l’on cherche à saisir le moment politique d’où pourrait partir la mobilisation.

Il s’agit de montrer que les éléments que l’on présente comme partie intégrante, indissociables du travail (les cadences, le contrôleur horaire, les environnements nocifs, etc.) ne sont rien d’autre que des instruments de l’exploitation. L’exploitation n’est pas seulement un mot, c’est une réalité que l’ouvrier expérimente en usine, sous des formes bien précises. C’est pour cette raison que le CUB part toujours de l’analyse de la condition ouvrière dans sa dimension la plus concrète, pour parvenir à dépasser la simple expression du mécontentement et engager la lutte frontale contre l’exploitation et ses causes.

Depuis que des petits groupes ont commencé à se former à gauche du PCI, nombre d’entre eux se sont essayés à intervenir en usine (Quaderni rossi, Avanguardia operaia, les marxistes-léninistes, le PCd’I., etc.).

La critique que le CUB adresse au type d’intervention que mènent ces groupes – au nombre desquels il ne s’est jamais compté – consiste dans le fait qu’en dépit de leurs intentions, ils agissent de l’extérieur, parce qu’ils partent d’analyses théoriques déjà établies ou d’exigences idéologico-politiques incompressibles, qu’ils essaient ensuite de traduire en programmes de lutte et en plates-formes de revendica