Sergio Bologna: 68 en usine

68 en usine a surtout été milanais et le CUB Pirelli en a été le symbole<fn>Ce texte est tiré de « Aux portes de 69, l’automne ouvrier », supplément au journal Il Manifesto, 1988. Dans la première édition de L’Orda d’oro, en lieu et place du récit de Sergio Bologna, un texte intitulé La naissance de l’auto-organisation des travailleurs portait en particulier sur l’expérience des Gruppi di studio (GdS) à l’usine Sit-Siemens (voir dans ce chapitre la note 27, p. 295) et sur la naissance du Collettivo politico metropolitano (CPM) dans le contexte des luttes ouvrières de 1968-69 (voir chapitre 8 – Les origines possibles de la tendance armée, p. 365 sqq.)</fn>. La FIAT a commencé à se mettre en mouvement un an plus tard, tandis que d’autres usines comme Montedison à Porto Marghera, FATME à Rome ou Saint-Gobain à Pise ont plutôt suivi les fortunes diverses des groupes locaux de Il Potere operaio, en traînant même pas mal les pieds. Le 68 du CUB Pirelli c’est 68 qui dure et qui préfigure les mouvements et le syndicat de base des années 1970. Alors que, par exemple, le 68 de Valdagno apparaît plutôt comme l’explosion à retardement d’une company town demeurée jusque-là sous un despotisme anachronique de type féodal.

J’avais passé quelques jours à Valdagno en 1965. Le souvenir du vieux Marzotto, qui envoyait ses chefs prélever son tribut de jeunes femmes dans les ateliers, était encore vif. Ses fils, férus d’automobile, dévalaient le court boulevard qui reliait l’usine à la ville comme s’ils étaient à Monza1. À la sortie de l’usine, il y avait une guérite avec un garde. Les ouvriers et les ouvrières devaient le fixer bien droit dans les yeux en quittant l’usine, parce que c’était lui qui choisissait, en les désignant d’un imperceptible signe de tête, ceux qui passeraient à la fouille. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Je ne me rappelle plus si à ce moment-là les femmes avaient réussi à obtenir au moins d’être fouillées par d’autres femmes. Valdagno n’avait pas d’autre rythme social, physiologique, que celui de l’usine. Le soir, le village était désert, plongé dans le noir, et on racontait déjà que le torrent Agno avait été pollué irréversiblement par l’usine Marzotto. 1965.

Lorsque quelques mois plus tard je succédai à Umberto Segre à l’université de Trente, j’y retrouvai Mauro Rostagno que j’avais connu en 1963 à Milan dans un petit groupe opéraïste, et je fis la connaissance de sa compagne d’alors, Marianella, de Checco Zoi, de Paolo Sorbi et de quelques autres camarades du groupe « historique » de Trente. Quand je leur racontai ces histoires, c’est à peine s’ils voulurent y croire. L’explosion de rage de Valdagno eut lieu sans les étudiants. Lorsqu’ils accoururent de Trente, tout était consommé. Il faut néanmoins rappeler une autre histoire, celle de SLOI – une usine à cancer qui produisait des additifs pour le carburant2, car les étudiants y prirent au contraire une part déterminante. En cela, elle préfigure les mobilisations actuelles autour d’ACNA et de Farmoplant16. L’ACNA (Cengio, Piémont) est une usine chimique qui a suscité une large mobilisation pour sa fermeture à la fin des années 1980. À la même époque, en juillet 1988, l’usine de pesticides Farmoplant installée à Massa (Toscane) et appartenant au groupe Montedison connaît un double incendie qui entraîne la formation d’un nuage toxique dans la région et notamment sur les communes côtières de Marina di Massa et Marina di Carrara. Cet accident retentissant déclenche aussitôt une manifestation pour sa fermeture (qui interviendra en 1991). . Dans le groupe « historique » des trentins, il y avait un camarade dont le père, ouvrier chez SLOI, était mort d’un cancer justement dans ces années-là. L’intervention des étudiants et de quelques courageux syndicalistes locaux fit éclater l’« affaire SLOI », et mena à la fermeture de l’usine.

 

Les années 1965-66 avaient été les dernières de l’intervention en usine apparue avec les Quaderni rossi. À Milan, cette pratique avait été plus systématique qu’ailleurs, parce qu’il y avait beaucoup d’usines et qu’aucune n’exerçait l’hégémonie de la FIAT à Turin, ou de Montedison à Marghera. Notre intervention produisait fort peu de résultats en termes d’organisation. C’étaient les années de classe operaia, la seule revue qui, en cette période de restructuration et de répression violentes, publiait des données sur la situation dans les usines. Mais plus important encore que la revue, il y avait les affiches, les brochures et les tracts des groupes locaux, surtout des groupes lombards. Je pense, j’espère, qu’ils sont conservés à la bibliothèque de la fondation Feltrinelli. En tout cas, nous avons contribué à remuer les eaux. Je me souviens d’une grève spontanée chez Innocenti à Lambrate en 1965, avec une manifestation jusqu’à la préfecture, je me souviens des luttes d’atelier chez Siemens, piazzale Lotto, chez Autobianchi à Desio, chez Farmitalia, chez Alfa Portello3. Nous avions des camarades à Côme, à Varese, à Pavie, à Monza, à Crémone, qui intervenaient dans d’autres grandes usines lombardes. Mais chez Pirelli, nous ne connaissions personne.

Quel fut le résultat de ce travail de fourmi? Un « savoir » sur l’usine, dans le moindre de ses rouages, comme personne n’en possédait alors en Italie, ni les Turinois écrasés par la monoculture automobile, ni les Vénètes, ni les Génois. Le paysage industriel de la région de Milan était plus bigarré, plus sensible à l’innovation, plus ouvert à l’industrie étrangère.

 

La fin de classe operaia marque aussi la fin de l’intervention en usine. Je réinvestis mon engagement politique et intellectuel dans l’enseignement à Trente, dans la collaboration aux Quaderni piacentini, dans les échanges avec des groupes aux États-Unis et en Allemagne.

En septembre 1967 – l’explosion étudiante était déjà dans l’air – Toni Negri organise un séminaire à Padoue pour fêter sa récente nomination au rang de ­professeur. C’est lors de ce séminaire que se met au point la théorie de l’ouvrier-masse. Je récolte les fruits de mes années d’études sur l’expérience conseilliste et présente mon essai sur les figures de l’ouvrier professionnel et de l’ouvrier-masse qui sera publié cinq ans plus tard dans Operai e stato4, chez Feltrinelli. La révolte étudiante explose pendant l’hiver 1967-68, elle est tout de suite très nettement marquée par le refus des thèses opéraïstes. Dans les universités les plus mûres politiquement, ce refus est particulièrement violent: pour affirmer leur identité propre et épouser pleinement les théories antiautoritaires du « pouvoir étudiant », les groupes étudiants doivent se libérer de l’influence exercée jadis par les mânes de Panzieri. Le groupe « historique » des piacentini rompt donc violemment l’association qui s’était établie entre nous. Les Quaderni piacentini sont fascinés par Francfort et par Berlin, par Krahl et Dutschke. Comme l’ensemble du mouvement en Italie, ils ignorent tout de l’importante contribution des facultés techniques et scientifiques aux luttes en Allemagne, de la critique de la science et de la technologie qu’elles avaient commencé à formuler, et de ce qu’on avait appelé le « mouvement des ingénieurs » et le refus de la profession. De tout ce qui, en somme, allait nourrir la pensée écologiste dans les années 1970.

J’avais eu écho de ces questions, parce que mes contacts en RFA étaient le fruit de vie