Sergio Bologna: 68 en usine

68 en usine a surtout été milanais et le CUB Pirelli en a été le symbole<fn>Ce texte est tiré de « Aux portes de 69, l’automne ouvrier », supplément au journal Il Manifesto, 1988. Dans la première édition de L’Orda d’oro, en lieu et place du récit de Sergio Bologna, un texte intitulé La naissance de l’auto-organisation des travailleurs portait en particulier sur l’expérience des Gruppi di studio (GdS) à l’usine Sit-Siemens (voir dans ce chapitre la note 27, p. 295) et sur la naissance du Collettivo politico metropolitano (CPM) dans le contexte des luttes ouvrières de 1968-69 (voir chapitre 8 – Les origines possibles de la tendance armée, p. 365 sqq.)</fn>. La FIAT a commencé à se mettre en mouvement un an plus tard, tandis que d’autres usines comme Montedison à Porto Marghera, FATME à Rome ou Saint-Gobain à Pise ont plutôt suivi les fortunes diverses des groupes locaux de Il Potere operaio, en traînant même pas mal les pieds. Le 68 du CUB Pirelli c’est 68 qui dure et qui préfigure les mouvements et le syndicat de base des années 1970. Alors que, par exemple, le 68 de Valdagno apparaît plutôt comme l’explosion à retardement d’une company town demeurée jusque-là sous un despotisme anachronique de type féodal.

J’avais passé quelques jours à Valdagno en 1965. Le souvenir du vieux Marzotto, qui envoyait ses chefs prélever son tribut de jeunes femmes dans les ateliers, était encore vif. Ses fils, férus d’automobile, dévalaient le court boulevard qui reliait l’usine à la ville comme s’ils étaient à Monza1. À la sortie de l’usine, il y avait une guérite avec un garde. Les ouvriers et les ouvrières devaient le fixer bien droit dans les yeux en quittant l’usine, parce que c’était lui qui choisissait, en les désignant d’un imperceptible signe de tête, ceux qui passeraient à la fouille. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Je ne me rappelle plus si à ce moment-là les femmes avaient réussi à obtenir au moins d’être fouillées par d’autres femmes. Valdagno n’avait pas d’autre rythme social, physiologique, que celui de l’usine. Le soir, le village était désert, plongé dans le noir, et on racontait déjà que le torrent Agno avait été pollué irréversiblement par l’usine Marzotto. 1965.

Lorsque quelques mois plus tard je succédai à Umberto Segre à l’université de Trente, j’y retrouvai Mauro Rostagno que j’avais connu en 1963 à Milan dans un petit groupe opéraïste, et je fis la connaissance de sa compagne d’alors, Marianella, de Checco Zoi, de Paolo Sorbi et de quelques autres camarades du groupe « historique » de Trente. Quand je leur racontai ces histoires, c’est à peine s’ils voulurent y croire. L’explosion de rage de Valdagno eut lieu sans les étudiants. Lorsqu’ils accoururent de Trente, tout était consommé. Il faut néanmoins rappeler une autre histoire, celle de SLOI – une usine à cancer qui produisait des additifs pour le carburant2, car les étudiants y prirent au contraire une part déterminante. En cela, elle préfigure les mobilisations actuelles autour d’ACNA et de Farmoplant16. L’ACNA (Cengio, Piémont) est une usine chimique qui a suscité une large mobilisation pour sa fermeture à la fin des années 1980. À la même époque, en juillet 1988, l’usine de pesticides Farmoplant installée à Massa (Toscane) et appartenant au groupe Montedison connaît un double incendie qui entraîne la formation d’un nuage toxique dans la région et notamment sur les communes côtières de Marina di Massa et Marina di Carrara. Cet accident retentissant déclenche aussitôt une manifestation pour sa fermeture (qui interviendra en 1991). . Dans le groupe « historique » des trentins, il y avait un camarade dont le père, ouvrier chez SLOI, était mort d’un cancer justement dans ces années-là. L’intervention des étudiants et de quelques courageux syndicalistes locaux fit éclater l’« affaire SLOI », et mena à la fermeture de l’usine.

 

Les années 1965-66 avaient été les dernières de l’intervention en usine apparue avec les Quaderni rossi. À Milan, cette pratique avait été plus systématique qu’ailleurs, parce qu’il y avait beaucoup d’usines et qu’aucune n’exerçait l’hégémonie de la FIAT à Turin, ou de Montedison à Marghera. Notre intervention produisait fort peu de résultats en termes d’organisation. C’étaient les années de classe operaia, la seule revue qui, en cette période de restructuration et de répression violentes, publiait des données sur la situation dans les usines. Mais plus important encore que la revue, il y avait les affiches, les brochures et les tracts des groupes locaux, surtout des groupes lombards. Je pense, j’espère, qu’ils sont conservés à la bibliothèque de la fondation Feltrinelli. En tout cas, nous avons contribué à remuer les eaux. Je me souviens d’une grève spontanée chez Innocenti à Lambrate en 1965, avec une manifestation jusqu’à la préfecture, je me souviens des luttes d’atelier chez Siemens, piazzale Lotto, chez Autobianchi à Desio, chez Farmitalia, chez Alfa Portello3. Nous avions des camarades à Côme, à Varese, à Pavie, à Monza, à Crémone, qui intervenaient dans d’autres grandes usines lombardes. Mais chez Pirelli, nous ne connaissions personne.

Quel fut le résultat de ce travail de fourmi? Un « savoir » sur l’usine, dans le moindre de ses rouages, comme personne n’en possédait alors en Italie, ni les Turinois écrasés par la monoculture automobile, ni les Vénètes, ni les Génois. Le paysage industriel de la région de Milan était plus bigarré, plus sensible à l’innovation, plus ouvert à l’industrie étrangère.

 

La fin de classe operaia marque aussi la fin de l’intervention en usine. Je réinvestis mon engagement politique et intellectuel dans l’enseignement à Trente, dans la collaboration aux Quaderni piacentini, dans les échanges avec des groupes aux États-Unis et en Allemagne.

En septembre 1967 – l’explosion étudiante était déjà dans l’air – Toni Negri organise un séminaire à Padoue pour fêter sa récente nomination au rang de ­professeur. C’est lors de ce séminaire que se met au point la théorie de l’ouvrier-masse. Je récolte les fruits de mes années d’études sur l’expérience conseilliste et présente mon essai sur les figures de l’ouvrier professionnel et de l’ouvrier-masse qui sera publié cinq ans plus tard dans Operai e stato4, chez Feltrinelli. La révolte étudiante explose pendant l’hiver 1967-68, elle est tout de suite très nettement marquée par le refus des thèses opéraïstes. Dans les universités les plus mûres politiquement, ce refus est particulièrement violent: pour affirmer leur identité propre et épouser pleinement les théories antiautoritaires du « pouvoir étudiant », les groupes étudiants doivent se libérer de l’influence exercée jadis par les mânes de Panzieri. Le groupe « historique » des piacentini rompt donc violemment l’association qui s’était établie entre nous. Les Quaderni piacentini sont fascinés par Francfort et par Berlin, par Krahl et Dutschke. Comme l’ensemble du mouvement en Italie, ils ignorent tout de l’importante contribution des facultés techniques et scientifiques aux luttes en Allemagne, de la critique de la science et de la technologie qu’elles avaient commencé à formuler, et de ce qu’on avait appelé le « mouvement des ingénieurs » et le refus de la profession. De tout ce qui, en somme, allait nourrir la pensée écologiste dans les années 1970.

J’avais eu écho de ces questions, parce que mes contacts en RFA étaient le fruit de vieilles connaissances de Lelio Basso, et se situaient par conséquent dans le champ de la gauche SPD et syndicale. En 1967, j’avais fait un autre voyage en Allemagne, qui m’avait amené à approfondir ces contacts. Ce fut à cette occasion que je rencontrai à Francfort Angela Davis, qui vivait alors dans un loft. La gauche syndicale suivait à ce moment avec beaucoup d’attention ce qu’on appelait le « mouvement des ingénieurs », parce qu’il concernait directement la force de travail qualifiée de la production de demain.

 

68 s’ouvrit donc pour moi sur une étrange sensation: d’un côté je ressentais un certain isolement, comme si le mouvement étudiant et ses idéologies avaient eu besoin de « rejeter » la culture à laquelle je m’identifiais; de l’autre il s’était ouvert un grand espace où voler. C’était comme si une nouvelle res publica était advenue, objet de tous les désirs, et qu’elle aussi m’avait mis au ban, comme l’ancienne.

Ce qui l’emportait néanmoins, c’était la sensation que l’avenir était de notre côté. Je ne m’attendais pas à grand-chose de la part du vieux groupe de classe operaia. Certains s’étaient dispersés, d’autres étaient en train de reprendre du service comme citoyens de la nouvelle res publica, une frange importante s’était fait avaler par le PCI. Seul Toni Negri continuait à voir les choses en grand. Il était, je crois, complètement obsédé par l’idée qu’il fallait acquérir à la cause opéraïste une fraction « visible » du mouvement étudiant; donc, d’un côté il le suivait de près, et de l’autre, il cherchait à nouer des alliances tactiques avec certains de ses leaders les plus en vue.

Ma position était différente, et on peut la résumer ainsi: laissons les étudiants tracer leur propre route. S’ils doivent tuer les pères, qu’ils les tuent. S’ils veulent se référer à la classe ouvrière, qu’ils le fassent, s’ils ne le veulent pas, peu importe. Dans tous les cas, ils en ont fait beaucoup, presque trop. La question n’était pas d’amener les étudiants devant les usines – en général, ils y avaient déjà pensé tout seuls. À Trente, le travail chez SLOI ou chez Michelin avait commencé bien avant 68. À Turin, aussi bien au Palazzo Campana que par la suite aux Molinette5, les carabins s’étaient tout de suite interrogés sur la manière dont ils allaient se situer par rapport à la FIAT. Le problème était tout autre. Il ne s’agissait pas d’amener les étudiants devant les usines mais d’amener la classe ouvrière d’usine sur des positions de « refus du travail », c’est-à-dire de refus des mécanismes les plus abjects de l’exploitation. Il s’agissait de participer à créer une nouvelle génération de cadres ouvriers qui puissent se substituer à des structures syndicales délabrées. En somme, j’étais convaincu que même si les murs de toutes les universités d’Italie avaient été couverts de graffitis « pouvoir ouvrier », il ne se serait rien passé de plus dans les usines. Ce qu’il fallait éviter en revanche, c’était que le mouvement étudiant (qui commençait à être reconnu comme une « nouvelle institution » par le mouvement ouvrier, c’est-à-dire par les instances dirigeantes du PCI et de la CGIL) ne se laisse gagner par une conception des questions liées au travail tout droit sortie des malles du pire togliattisme. Et donc que ne s’affirme une culture de la classe ouvrière complètement ignorante de la contribution du courant opéraïste, et qui continuerait à le considérer comme hérétique. Je n’en pouvais déjà plus de m’entendre traiter de « provocateur, à la solde des Américains » par les communistes de la Commission interne à chaque fois que j’allais distribuer un tract de classe operaia devant une usine de Sesto San Giovanni. Il ne manquait plus à présent que les étudiants s’y mettent à leur tour! Je préférais encore qu’ils s’occupent de tout autre chose que de la classe ouvrière.

Le Mai français changea radicalement la donne.

 

À partir de là, la « question ouvrière », qui avait été écartée ou considérée comme secondaire par le Mouvement étudiant, revint au premier plan. Je m’y jetai tête baissée, à peine eus-je entendu à la radio les premières informations sur les affrontements à Nanterre et à la Sorbonne. Le temps de rassembler quelques sous et un contrat pour la radio suisse, Giairo Daghini et moi partîmes pour Paris dans une voiture bourrée de bidons d’essence, qui ressemblait à une bombe. Le fils d’Alberto Savinio, Ruggero, nous accompagnait. Ce fut un voyage ponctué de pics d’enthousiasme et de douches froides. Enthousiasme lorsqu’en arrivant à la frontière, un peu inquiets des questions des policiers et de toute cette essence que nous transportions, nous l’avons trouvée déserte: sur une grande banderole suspendue on pouvait lire: « La douane aux douaniers*. » Et puis à l’inverse, de la frontière aux portes de Paris, pas la moindre trace de révolution ni de quoi que ce soit de bizarre ou d’inhabituel. La France profonde poursuivait son existence tranquille. Nous étions atterrés. Mais notre arrivée au Quartier latin, les barricades encore fumantes et la nuit psychédélique passée à arpenter ce paysage incroyable qu’était la Sorbonne, nous firent repartir dans les étoiles.

Nous restâmes à Paris jusqu’à la fin. Et puis nous écrivîmes pour les Quaderni piacentini un article qui permit peut-être de réinjecter dans le mouvement italien les catégories d’analyse opéraïstes6.

 

Le Mai français fut un point de bascule pour l’imaginaire collectif. Mais dans la réalité des faits, on ne pouvait pas vraiment le voir comme un modèle du rapport ouvriers-étudiants. Il avait démontré que la classe ouvrière était un sujet bien présent, rien de plus. Il avait redonné pleine citoyenneté à la « question ouvrière » dans les universités et dans les organisations de base du mouvement, et pas davantage. Comment faire comprendre que les chemins de la mémoire ouvrière étaient tortueux et complexes et que l’histoire des défaites, des désillusions et des trahisons, continuait de peser sur elle bien plus qu’on ne pouvait l’imaginer? Comment faire comprendre que les langages, les codes de communication, les symboles, l’imaginaire de la classe ouvrière, étaient tout autres?

Pour établir un dialogue avec cet univers de classe, il fallait des connaissances et des savoirs que nous seuls, qui étions issus des laboratoires opéraïstes des années 1960, avions commencé à organiser de manière systématique.

Pendant les premiers mois de 1968, avant le Mai français, j’avais complètement déserté les débats du Mouvement étudiant, pour les raisons que j’ai expliquées plus haut. Je m’étais mis à travailler sur les techniciens, c’est-à-dire sur cette nouvelle strate de la force de travail – les « nouvelles professions industrielles » – qui avait commencé à se développer surtout en Lombardie dans les industries high tech (électronique, téléphonie, chimie fine, engineering, etc.). J’avais à ce titre une petite expérience personnelle derrière moi. Pendant deux ans, j’avais travaillé chez Olivetti dans le secteur de l’électronique (service de presse et publicité) et j’avais assisté aux premières luttes d’un groupe de « nouveaux techniciens »: les préposés à la manutention des (très déglingués) ordinateurs Elea Olivetti. C’est dans ce contexte qu’était née l’idée – écartée par la Camera del lavoro de Milan – de créer un syndicat des techniciens. Le champ d’analyse des « nouvelles professions industrielles » était déjà pollué par les premières théories post-industrialistes selon lesquelles les blue collars étaient en train de disparaître et seraient bientôt remplacés par les white ­collars. Ces théories trouvaient un très large écho dans le mouvement ouvrier, dans le mouvement étudiant et dans la culture de gauche en général. Leur opposer une analyse de la situation centrée au contraire sur la complémentarité entre cols-blancs et cols-bleus, c’est-à-dire sur l’unité politique et historique de la force de travail plutôt que sur sa division et son exclusion réciproque, n’était pas une mince affaire. Cette fois-là, c’est nous qui avons gagné, nous qui n’avions pas la notoriété des Mallet et des Wright Mills7, et nous avons réussi à repousser d’une décade le succès des théories post-industrialistes en Italie. Nous avons gagné parce que nous étions en position de créer des initiatives et du mouvement, quand ils ne produisaient que paralysie et bavardage sociologique. L’université de Trente était une réserve inépuisable de spécimens humains et sociaux. Tous ceux dont les besoins en formation avaient été niés par les règles du système universitaire italien pouvaient, à Trente, leur trouver une satisfaction, même partielle.

Ainsi il y avait là beaucoup de travailleurs-étudiants. La première vague de contestation les avait un peu marginalisés. Ils n’avaient pas pu participer à toutes les assemblées, ni aux occupations, c’est-à-dire à la phase du mouvement « à plein-temps ». Ils étaient par conséquent moins influencés par le charisme de certains leaders, pour lesquels ils éprouvaient néanmoins estime et respect. Leur problème était double: il leur fallait vérifier si le « pouvoir étudiant » allait se traduire ou non par plus de pouvoir pour les travailleurs-étudiants, et il leur fallait essayer de transposer sur leur lieu de travail certains des espaces de liberté, de discussion et de négociation qu’ils avaient vus s’ouvrir à l’université. Mais pour en arriver là, les théories sur le pouvoir étudiant ne leur étaient pas très utiles. Ce dont ils avaient éventuellement besoin, c’était de théories sur les nouveaux techniciens.

J’avais fait circuler des notes sur cette question, dont j’allais reprendre quelques-unes des idées principales dans un article écrit avec Ciafaloni pour les Quaderni piacentini, en mars 19698. Ces notes, qui reprenaient des questions abordées à diverses reprises dans mes cours à l’université de Trente, circulèrent et contribuèrent à la discussion qui suivait désormais son propre cours dans les usines high tech. C’est ainsi que je commençai à collaborer avec un groupe de travailleurs de la Snamprogetti de San Donato Milanese9, dont certains étaient inscrits en sociologie à Trente et suivaient mon cours dans le cadre de leur cursus. Ils formèrent l’un des premiers Comités de base de 68 dans ce secteur des usines de haute technologie.

 

À Milan, malgré le foisonnement des groupuscules pendant toutes les années 1960, rares étaient ceux qui pouvaient se prévaloir d’une réelle implantation dans les usines. À part nous, il y avait les restes du PCd’I (m-l), qui comptait quelques solides cadres ouvriers, et puis il y avait le groupe du PSIUP qui faisait de l’entrisme à la CGIL, qui allait par la suite donner naissance à Avanguardia operaia (AO), et qui constitue aujourd’hui le vieil appareil de Democrazia proletaria (DP)10. Nous étions en désaccord avec l’entrisme trotskiste et nous avions plus de sympathie pour les m-l parce qu’en usine ils étaient un peu kamikazes comme nous. Cependant, avec le groupe du PSIUP, puis avec AO, puis avec DP, il y avait une solidarité toute « milanaise » qui devint évidente lorsque débuta finalement le vrai 68 ouvrier, c’est-à-dire en septembre 1968. Ils avaient des camarades dans les usines high tech et leur discours sur les techniciens avait beaucoup de points communs avec le nôtre. Lorsqu’ils commencèrent à étendre leur influence sur le Mouvement étudiant du Politecnico de Milan, l’expérience des techniciens, déjà en cours, fut décisive pour les futurs ingénieurs, chimistes et physiciens.

Mais il me faut faire ici une précision importante.

La grande nouveauté dans le mouvement étudiant, une fois retombée la première vague de contestation de l’hiver 1967-68, avait été l’engagement de plus en plus déterminé des facultés techniques et scientifiques (physique et médecine à Padoue, médecine à Turin, physique et ingénieurs à Rome, ingénieurs, chimie, et agro à Milan, physique à Pise, laboratoire expérimental de biologie à Naples, etc.). Les textes qui sortaient de ces universités étaient d’une singulière consistance et leur lecture aujourd’hui est vraiment instructive.

Ils devaient leur qualité au fait qu’ils reléguaient au second plan la thématique de l’Öffentlichkeit, qui avait été au centre du premier mouvement étudiant, et qu’ils privilégiaient celles de la science, de la technologie, et donc de la production11. Les grands thèmes des années 1970 et 1980 en particulier, figurent déjà au répertoire des facultés techniques et scientifiques: la santé, le rôle du médecin, l’expropriation des savoirs par le capital incorporé dans les machines, et ainsi de suite. Et si certains textes de l’époque, lus aujourd’hui, nous semblent pauvres et pleins d’ingénuité, d’autres ont gardé au contraire toute leur fraîcheur et leur clairvoyance (on pense notamment aux textes des facultés scientifiques de Rome à la rédaction desquels a participé Franco Piperno et qui ont été publiés dans la brochure de Linea di massa: Scuola e sviluppo capitalistico12).

 

En août, Daghini et moi nous octroyâmes de bonnes vacances et nous partîmes pêcher dans les îles Kornati, certains qu’en septembre il y aurait du pain sur la planche pour ceux qui, comme nous, avaient une formation opéraïste. Le vrai 68 était encore à venir: 68 en usine.

Aucun d’entre nous ne participa de près ou de loin à la fondation du CUB Pirelli. Ce fut un véritable tournant dans la lutte parce que le CUB grandit, mûrit et se développa de façon complètement intrinsèque à la mémoire de classe. Il ne semble pas avoir été le moins du monde influencé par les groupes, les idéologies, ou même par tel ou tel activiste ou théoricien. Ses leaders avaient été des dirigeants syndicaux d’usine, avec un passé à la CGIL et au PCI, ce n’étaient pas des « hommes nouveaux », ce n’étaient pas de jeunes immigrés. On ne trouvait pas chez Pirelli Bicocca la mobilité de la force de travail FIAT. C’était une usine foncièrement « milanaise », si proche de Sesto San Giovanni qu’elle en faisait presque partie, mais suffisamment aux marges de Sesto pour être une usine métropolitaine comme Siemens, Alfa Portello ou Borletti.

Le CUB Pirelli fut un chef-d’œuvre d’autonomie ouvrière, qui ne dura malheureusement pas plus d’une année. À l’automne 1969, il succomba à l’exacerbation du conflit, au trop haut degré auquel il avait été porté.

Le CUB Pirelli, avec les luttes qu’il contribua à conduire, à coordonner et à susciter, se révéla très vite un formidable instrument pour la guérilla d’ateliers, mais il n’était pas outillé pour prendre en charge une phase de conflit à l’échelle nationale.

Comme on sait, le CUB Pirelli ne chercha pas initialement d’alliés, ni parmi les étudiants, ni dans le mouvement ouvrier. Il ne commença à le faire que lorsqu’apparurent les premières divisions internes, que certains attribuèrent à des conflits de personnes, et qui étaient dues en vérité à des divergences de perspective. Grâce au travail engagé auprès des techniciens de la Snamprogetti, je réussis à établir un rapport de confiance avec Raffaello De Mori, l’un des fondateurs du CUB Pirelli, et nous écrivîmes à deux mains la brochure « Lotta alla Pirelli » (Linea di massa n°1), qui retrace de manière approfondie 68 à Pirelli ­Bicocca et l’expérience du CUB.

Tout de suite après cela, je commençai à travailler avec les camarades de San Donato Milanese à une autre brochure, sur l’expérience à Snamprogetti (Linea di massa n°2: « Lotte dei tecnici »). Je considère ces expériences de « scribe » comme valant celles de n’importe quel historien oral: ces brochures ont servi à l’époque à faire connaître 68 en usine dans toute l’Italie, et par la suite à en conserver la mémoire. Je suis très fier d’y avoir collaboré, et je considère que la qualité de cette expérience n’a rien à envier à celle des articles que j’ai pu écrire pour les Quaderni piacentini, classe operaia, ou La Classe.

 

L’expérience du CUB Pirelli fut contagieuse, mais elle fut difficile à reproduire dans d’autres usines. Il y eut beaucoup d’autres « Comités de base » qui n’en avaient que le nom. Ce que le CUB Pirelli avait apporté de grand et de durable se mesurait moins en termes de modèle organisationnel que sur le plan de la stratégie: par ce type particulier de refus du travail qui s’exprimait dans la revendication en actes de l’abrogation du salaire à la prime, dans le fait d’avoir montré la voie de l’égalitarisme, contre les augmentations au mérite et le système patronal de promotions-mutations, dans le fait d’avoir mis en avant un type d’objectifs qui ne passaient pas par la négociation. Le CUB avait réaffirmé la capacité ouvrière à instituer une autre modalité d’organisation du travail, un climat différent dans l’usine, sans passer par les médiations syndicales. Il fallait remonter à l’époque de la Résistance – comme le rappellera en 1974 Battista Santhià dans une interview donnée à Marco Revelli – pour trouver des formes d’autoréduction de la production aussi élaborées, qui exigeaient une participation et une unité extraordinaires de la part de tous les travailleurs, techniciens compris.

Aujourd’hui, à distance de vingt ans, je suis porté à croire que le plus grand mérite du CUB Pirelli a été de ne s’être érigé aucun monument. C’est sans doute pour cette raison qu’on a tendance aujourd’hui à l’oublier; peut-être parce qu’il n’a pas produit d’idéologie au rabais, et n’a fait la fortune ou la gloire d’aucun personnage.

Comme je l’ai déjà dit, la première grève des employés et des techniciens avait eu lieu en février 1968 à l’usine Siemens. À partir de là, les actions et les initiatives avaient repris de plus belle dans toutes les usines, avec notamment la création de ce qu’on appelait les Gruppi di studio13. C’était la première fois depuis la guerre que ces secteurs de la force de travail qui avaient toujours été utilisés à des fins anti-ouvrières, qui avaient été le ferment social de la discipline patronale en usine, rompaient leur lien de subordination et choisissaient la voie de la solidarité de classe. Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’émergence, dans ces secteurs, des « nouvelles professions industrielles ».

Les luttes d’ateliers chez Pirelli ont commencé avant les vacances, et elles reprennent en septembre. À la Snamprogetti, la lutte – avec occupation des bureaux – démarre à la mi-octobre et dure jusqu’à mi-novembre, au moment où les étudiants occupent le Politecnico.

Ces trois mois – septembre, octobre, novembre – concentrent toute la complexité du 68 ouvrier à Milan. Toutes les énergies accumulées, les envolées de l’imaginaire, les élaborations théoriques, les nouveaux codes de communication, fusionnent en une synthèse qu’on ne peut pas nommer autrement que « nouvelle composition politique de classe » – ils sont tous là: étudiants et ouvriers, techniciens et employés, au cœur de la production industrielle, au cœur de la formation de la force de travail qualifiée de l’industrie.

C’est cela le véritable 68 milanais, sans leaders charismatiques étudiants ou ouvriers, sans usine locomotrice, sans universités d’avant-garde et sans aucune tension hégémonique de la part de qui que ce soit. C’est un système de synergies complexe, c’est une culture foisonnante, dont les articulations internes sont, sous certains aspects, difficiles à comprendre, et qui est profondément différente de la culture turinoise. Le CUB Pirelli donne une impulsion puissante et puis il disparaît, il devient patrimoine collectif. C’est aussi ce qui arrive aux Gruppi di studio Siemens, à l’assemblée permanente de la Snamproggetti, à l’occupation de la faculté d’architecture, etc.

Le 30 novembre, 15 jours après l’occupation du Politecnico, se tient le premier congrès national des facultés techniques et scientifiques. On débat du thème habituel: reproduction et expropriation des savoirs, de l’école à l’usine. Deux mois et demi plus tard, le 15 février 1969, la première manifestation nationale des techniciens et des employés des grandes industries était organisée à Milan.

 

Ainsi, tandis que je mettais la dernière main aux brochures de Linea di massa, cette année, qui s’était ouverte sur un sentiment de marginalisation, se terminait en beauté.

Le programme des mois suivants m’apparaissait très clairement: il fallait faire exploser la lutte à la Fiat, il fallait lui imprimer une marque qui la différencierait de toutes les luttes précédentes. C’était la seule façon dont on pouvait changer les rapports de classe dans ce pays. Nous devions le faire, nous devions y parvenir, même sans les étudiants, même sans Pirelli, et même sans les techniciens. Nous devions, en tant qu’opéraïstes, solder les comptes avec l’Avocat14.

Lanfranco Pace avait participé au meeting du Politecnico en tant qu’observateur mandaté par la direction du Movimento studentesco romain. C’était la première fois que je rencontrais un de ces étranges animaux romains qui posaient sur les assemblées le même regard conquérant que lorsqu’ils reluquaient une jolie fille.

Depuis quelque temps, Toni Negri s’était remis en mouvement et faisait la navette entre Padoue, Rome et Milan pour convaincre le Movimento studentesco romain de Piperno et Scalzone d’épouser en justes noces les ouvriers de Marghera, et de sceller ensuite une alliance avec nous, les Milanais.

Du coup, à nous il racontait qu’à Rome il y avait 100 à 200 cadres militants tout prêts à intervenir en usine, et à eux il disait que nous tenions Siemens et Pirelli, ENI et Alfa Romeo, et quand il était en forme, il nous gratifiait en prime de la Fiera de Milan.

Moi, j’étais assez sceptique, je savais que les ouvriers de Marghera avaient une tête pour penser. Avec ce qui s’était passé en novembre et décembre 1968, j’avais commencé à m’agiter, c’est-à-dire à reprendre contact avec tous les groupes lombards et piémontais dont j’avais gardé les coordonnées ou dont j’arrivais à me souvenir. J’allai les voir les uns après les autres en prêchant la nécessité, l’urgence de faire quelque chose à la FIAT, ou au moins de garder clairement à l’esprit que 68 avait été un prologue, que le plus gros était encore à venir et que cela ne pouvait se passer qu’à la FIAT. Je rencontrai de la méfiance et un certain scepticisme. La tendance générale était plutôt de s’appuyer sur 68, d’en stabiliser certaines formes et de faire aller ainsi. Entre autres choses, on me reprochait mon manque de cohérence: « Comment, toi, qui as justement théorisé l’autonomie ouvrière comme processus complètement interne, maintenant, tu te mets à vouloir organiser une intervention de l’extérieur? »

 

Les déceptions que j’essuyai lors de cette campagne de recrutement me convainquirent d’accepter les propositions de Toni Negri, d’autant plus qu’elles étaient devenues alléchantes: un journal. Ainsi, je finis par croire et par faire croire que tout ce qu’il racontait sur le reste de l’Italie était vrai.

Le journal, ce fut La Classe. Principalement grâce à Scalzone, que je n’avais encore jamais vu, le journal fut prêt le premier mai pour être distribué piazza Duomo. J’écrivis l’éditorial, qui s’intitulait « À la FIAT! ».

Donc, nous abattions nos cartes, mais personne ne voulait y croire: toujours les mêmes bonimenteurs. Le fait que quelques vieux opéraïstes se remettent ensemble pour faire un journal provoqua des réactions de méfiance, et me ferma assez rapidement les portes de beaucoup de milieux milanais avec lesquels j’entretenais depuis longtemps des rapports de confiance. Je refis une grande partie de la tournée que j’avais effectuée lors de ma première campagne de recrutement, surtout en province. Mais loin de me donner une plus grande crédibilité comme je l’avais imaginé, le fait de revenir avec le journal suscitait une méfiance accrue. C’était le syndrome du parti, je crois, qui nous jouait de sales tours. Car, même à considérer Negri et Piperno comme Lucifer et Belzebuth, il n’y avait strictement aucune raison valable de rejeter a priori un projet de mouvement – et non de groupe – à la FIAT.

À la FIAT, ça commençait à se savoir, les luttes d’ateliers étaient en train de faire tache d’huile, et elles montraient une singulière continuité. Par conséquent, malgré les revers, mon obsession ne faisait que croître.

 

Si je croyais désormais possible et souhaitable qu’une organisation extérieure intervienne à la FIAT, c’était qu’il m’était apparu durant l’automne milanais que, parmi les étudiants comme dans les usines, un certain nombre de barrières culturelles avaient été dépassées et qu’on avait identifié la ligne des intérêts communs. J’avais l’impression, en somme, qu’en l’espace de quelques mois, 68 avait opéré un gigantesque saut qualitatif. Par ailleurs, il me semblait qu’au cas où il se passerait à la FIAT quelque chose de nouveau sur le plan qualitatif, il fallait mettre en place un instrument politico-culturel qui soit capable d’en transmette la mémoire, de traduire cet événement en langage, en culture, en opinion, d’agir sur le plan de l’Öffentlichkeit. Pour décoder ce qui était nouveau, il fallait avoir une bonne connaissance du passé. Une fois de plus, l’énorme réserve humaine de la faculté de sociologie de Trente vint à la rescousse, non pas cette fois sous la forme de travailleurs-étudiants, mais sous les traits d’un personnage qui semblait placé là par le destin: Mario Dalmaviva, un bergamasque transplanté à Turin et étudiant à Trente. Nous nous rencontrâmes deux ou trois fois, et peut-être que je réussis une fois à le traîner à une réunion de rédaction de La Classe, mais pas davantage. Mario eut assez de se munir de 4 ou 5 concepts de base sur la classe ouvrière FIAT, et il fonça tête baissée faire de l’agitation devant les portails de Mirafiori. En l’espace d’une semaine, la situation était devenue explosive, des assemblées quotidiennes réunissaient 70 à 100 ouvriers – autant que pouvait en contenir le bar du coin – à la fin de la journée de travail. Mario était épaulé par quelques-uns de ses amis, dont certains étaient inscrits comme lui en sociologie à Trente – des gens qui n’avaient jamais vu une usine de leur vie, et peut-être jamais lu une ligne des textes sacrés opéraïstes.

Pourtant ils avaient tous en eux quelque chose de plus important: pour des raisons personnelles, familiales, ou culturelles, qui sait, ils sentaient que la libération des ouvriers de la FIAT faisait partie de leur histoire. Par conséquent, quand ils étaient aux portes de l’usine, ils savaient parler et communiquer infiniment mieux que beaucoup d’Iga Biva15 opéraïophiles, moi y compris naturellement. Une fois lancés, ce groupe de camarades, stupéfaits eux-mêmes de la responsabilité qui reposait sur leurs épaules, se retournèrent pour voir si ceux qui les avaient poussés à y aller étaient bien en train de les suivre. Ils furent déçus. Moi-même, je ne les rejoignis que presque dix jours après le début des événements, précédé par Giairo. À Turin, pour apporter un soutien politique et organisationnel au grand Mario, il n’y avait guère qu’Alberto Managhi et d’autres camarades, tout juste sortis du PCI, comme Franconi.

 

Entre-temps, le mouvement s’était transféré à l’hôpital des Molinette, un des espaces libérés par les étudiants des universités scientifiques. J’écrivis la première série de tracts, ceux qui lancèrent le mot d’ordre « Lotta continua » et qui furent en partie repris dans Nous voulons tout de Balestrini. La galerie de personnages formée par ce premier noyau d’ouvriers qui participaient à l’assemblée mixte était vraiment pleine de surprises. La richesse de l’expérience politique de ces gens qui, avant d’arriver à la FIAT, avaient vu la moitié du monde – ils étaient tous méridionaux – n’avait aucun équivalent dans les rencontres que j’avais faites ou les collaborations que j’avais nouées au cours des années précédentes. Le seul pourtant avec qui je me liai d’amitié fut Alfonso Natella, le génial, le plus débridé. Une de ses maximes, je m’en souviens, était « chaos et liberté ».

De nos amis, de nos camarades, on n’en voyait pas trace à l’horizon, même avec des jumelles. La Vénétie, toutefois, nous expédia un autre personnage extraordinaire, tout juste entré lui aussi dans le mouvement avec pour seul bagage sa profonde volonté de revanche et sa très grande aptitude à communiquer: Emilio Vesce.

Surpris et un peu agacés, le mouvement et la classe politique intellectuelle turinois eurent tôt fait de se retirer, presque comme s’ils attendaient qu’on échoue. Et puis arriva Sofri: il comprit immédiatement la situation et les convainquit d’y aller, pour prendre en charge la gestion des événements. Les Romains arrivèrent bons derniers, tandis que l’hospitalité des Molinette touchait à sa fin et qu’on s’apprêtait à rejoindre la faculté d’architecture. Leur contribution fut très importante, et ils assumèrent de fait la gestion de l’assemblée ouvriers-étudiants avec ce qui allait devenir le groupe dirigeant de Lotta continua. Quant à moi, je me retirai avec Vesce, pour suivre l’intervention à Rivalta16, et j’écrivis un compte-rendu de la situation pour le meeting des comités, des avant-gardes et de je ne sais plus quoi encore, qui avait été repoussé en juillet.

Le récit pourrait continuer, mais en réalité ces mois à la FIAT mériteraient qu’on prenne le temps d’y réfléchir. Ce serait véritablement appauvrir cette expérience que de la lire seulement comme la préhistoire des groupes, même si la prééminence que certains accordaient aux problèmes de la « gestion » finit vraiment par dénaturer cette initiative et par la déporter du terrain de l’autonomie de la classe ouvrière à celui des règlements de comptes entre bandes.

L’intérêt qui finit par dominer, ce ne fut pas celui d’un nouveau sujet collectif mais celui d’une classe politique en formation, qui se portait candidate à la direction de la classe ouvrière.

 

Le fait d’avoir perçu ces contradictions détermina la suite de mes obsessions. Je pris une part importante dans la création de Potere operaio, où je défendis la proposition d’une « direction ouvrière pour l’organisation ». Mais je ne sus pas aller au-delà de l’expression d’un désir. Je mis un certain temps à reconnaître ma défaite, et l’impraticabilité d’une telle proposition au sein d’une structure comme PO. Mais cela aurait été exactement la même chose si j’avais milité à Lotta continua ou à Avanguardia operaia. Je sortis donc de Potere operaio au bout d’un an seulement. Il aurait mieux valu reconnaître dès septembre 1969 ce que ma proposition avait de déjà dépassé, alors que je m’obstinais encore, en écrivant l’éditorial du premier numéro du journal (« Da La Classe a Potere operaio17 »), à poursuivre l’image du mouvement qui s’était gravée dans mon cœur pendant cet automne 1968 milanais.

Est-ce à dire que je regrette d’avoir fondé Potere operaio? Non, mais je reconnais que ce fut une erreur d’avoir voulu en faire un instrument de la direction ­ouvrière.

Puisqu’elle n’était pas praticable, ma ligne ne fut en rien meilleure que celle des autres. Au contraire, au cours de cette première année, je contribuai probablement davantage à la paralysie du groupe qu’à son développement. Si bien que lorsque je sortis, avec beaucoup de camarades qui avaient partagé l’expérience de 68 à Milan – PO commença à grandir, à trouver son identité, à trouver un tout autre mordant.

Non, ma ligne n’était en rien meilleure que celle de Toni ou de Franco, au contraire, ils avaient raison de dire que le terrain du conflit de classe s’était tellement déplacé vers l’avant qu’il était inutile de s’attarder à valoriser les contenus de 1968 qui ne s’étaient pas pleinement déployés. Cela étant dit, j’estime que mes préoccupations étaient justifiées, non pas en ce qui concerne PO en particulier, mais pour l’ensemble du personnel politique des groupes. Une fois sorti, d’abord un peu dépaysé, j’estimai pouvoir poursuivre la vérification de mes ­hypothèses en travaillant à la base et en offrant mon expérience et mes connaissances à des groupes locaux.

  • 1. La ville de Monza, en Lombardie, accueille chaque année le Grand Prix de Formule 1 d’Italie
  • 2. Dans cette usine trentine, les ouvriers manipulaient des produits hautement toxiques. Beaucoup seront atteints de cancer, ou de cirrhose, certains seront internés à l’hôpital psychiatrique, tous empoisonnés par le contact quotidien avec le plomb. En octobre 1969, les ouvriers diffusent un tract devant le siège de la Région et dans la ville de Trente : « Dans un litre d’essence, il y a un peu de notre santé. […] Nous mourrons à SLOI, poussés à travailler dans un environnement nocif, au contact du plomb : à 30 ans, nous sommes déjà vieux » (cité par Odilio Zotta dans l’ouvrage collectif Incubo nella città, UCT, 1978).
  • 3. Sergio Bologna cite ici et dans la suite du texte un ensemble d’usines ou de sites industriels (de l’automobile, de la chimie, de l’ingénierie, etc.) situés à Milan ou dans son agglomération plus ou moins immédiate (Lambrate, San Donato Milanese, Sesto San Giovanni, Portello, Bicocca, etc.). Il est question plus loin du caractère « métropolitain » de ces usines, de ce paysage de la production à Milan qui s’étend du centre-ville, avec l’école d’ingénieurs et d’architecture et les différentes facultés scientifiques, à sa périphérie, avec les sites industriels Pirelli Bicocca, Siemens, Innocenti, etc
  • 4. Collectif, Operai e stato : Lotte operaie e riforma dello stato capitalistico tra revoluzione d’ottobre e New Deal, Feltrinelli, 1972.
  • 5. Les Molinette sont l’hôpital de Turin où le mouvement s’est transféré en 1968 après son expulsion du Palazzo Campana.
  • 6. Sergio Bologna, Giairo Daghini, « Maggio 68 in Francia », Quaderni piacentini n° 35, juillet 1968, rééd. DeriveApprodi, 2010
  • 7. Serge Mallet, sociologue, sorti du Parti communiste français en 1956 et parmi les fondateurs du PSU en 1960, affirmait dans La Nouvelle classe ouvrière (Seuil, 1963) que « l’ouvrier cesse de se sentir tel lorsqu’il sort de l’usine ». Charles Wright Mills, sociologue américain, a écrit en 1951 Les Cols-blancs. Essai sur les classes moyennes aux États-Unis, Maspero, 1966
  • 8. Sergio Bologna, Francesco Ciafaloni, « I tecnici come produttori e come prodotto », Quaderni piacentini, n° 37, Mars 1969
  • 9. La Snamprogetti est un laboratoire de recherche pétrolière de l’Ente nazionale idrocarburi (ENI)
  • 10. Il sera plus amplement question de cette coalition d’extrême-gauche au chapitre 7 – Andrea Colombo : Les principaux groupes, p. 353 sqq
  • 11. L’Öffentlichkeit (« publicité ») renvoie au concept philosophique de « sphère publique » en tant qu’espace de délibération des « citoyens », indépendamment de la sphère de la production matérielle (le travail), loin donc de « la substance même, l’âme vivante du marxisme : l’analyse concrète d’une situation concrète », Lénine, Le Communisme, 12 juin 1920
  • 12. Le texte auquel il est fait allusion, « Ristrutturazione capitalistica, proletarizzazione dei tecnici e riforma della scuola », Linea di massa n° 3, 1969, est longuement cité au chapitre 8 – Les origines possibles de la tendance armée, p.371 sqq. Les deux premières brochures de Linea di massa (Lotta alla Pirelli et Lotte dei tecnici) avaient été écrites en collaboration avec un des fondateurs du CUB Pirelli pour la première, et avec des techniciens en lutte du Comité de la Snamprogetti pour la deuxième. Une quatrième brochure, intitulée Potere operaio, a été consacrée au Congrès national de Potere operaio en janvier 1970 à Florence. Cette initiative éditoriale a coïncidé avec la naissance du groupe, comme on pourra le lire dans la suite du texte
  • 13. Les Gruppi di studio (« groupes d’études ») se constituent à partir de 1968 notamment à l’usine Siemens afin « d’étudier et de proposer à tous les employés des objectifs et des actions […] non pas de l’extérieur comme le fait le syndicat […] mais de l’intérieur, au moyen d’analyses et d’assemblées auxquelles tous peuvent participer », cité dans Soccorso rosso, Brigate rosse, op. cit. On lit dans un tract du GdS Siemens de 1969 : « La grève prolongée a comme conséquence que nous ne produisons pas […] mais pendant ce temps le patron ne nous paie pas [...]. Il faut trouver des formes de luttes qui portent atteinte à la production plus qu’à nous-mêmes […]. Certaines formes de luttes ne plaisent pas à la direction qui les déclare illégales […] : la grève, le piquet, la chasse aux jaunes, une vitre cassée pendant les manifestations sont illégales […] ; le travail à la pièce, les bas salaires, l’intimidation directe ou déguisée, les amendes, le travail dangereux et nocif, en revanche, sont légaux. Contre sa volonté, contre ses lois, nous devons imposer notre volonté, opposer notre pouvoir », ibidem
  • 14. C’est ainsi que l’on désignait Giovanni Agnelli, l’héritier de la dynastie FIAT
  • 15. « Découvert par Mickey et Dingo dans une caverne, Iga Biva est capable de sortir de son pagne des dizaines d’objets insolites et encombrants. Il est supérieurement intelligent et prêt à aider Mickey dans toutes ses aventures. Il possède un chien extraterrestre, prénommé Flip. Ses défauts : il mange n’importe quoi. » (Site internet du Journal de Mickey)
  • 16. « […] il y a eu ces 15 premiers jours de grève, c’est Dalmaviva et son groupe qui s’en sont directement occupés, alors qu’ils n’étaient pas du tout armés pour le faire et qu’ils espéraient que l’organisation La Classe viendrait leur donner un coup de main, mais personne n’est venu, personne n’a bougé. Et puis […] Emilio Vesce est arrivé en renfort […]. C’est à ce moment-là que Sofri a battu le rappel des troupes et il a fait venir tout son cercle du Potere operaio de Pise, ceux qui avaient monté le Movimento studentesco à Turin […] Et puis les Trentins sont arrivés en masse. Lorsque finalement Piperno et les romains de La Classe se sont décidés à monter à Turin, à peine arrivés, ils ont fait tout de suite alliance avec Sofri. À partir de là, vu qu’ils se sont occupés tous les deux de tout ce qui a suivi, je me suis mis un peu à l’écart et je me suis limité à “tenir” les portes de Rivalta avec Vesce et Pietrostefani […]. » Interview de Sergio Bologna, 21 février 2001, in Guido Borio, Francesca Pozzi, Gigi Roggero, Gli operaisti, op. cit
  • 17. De larges extraits de ce texte sont reproduits au chapitre 7 – Andrea Colombo : Les principaux groupes : « Potere operaio », p. 355 sqq.