Sandro Mancini: La scission aux Quaderni rossi et les raisons théoriques de la rupture entre Panzieri et Tronti

1Les Quaderni rossi étaient entrés en crise en 1962, au moment de la rupture avec les organisations du mouvement ouvrier. En 1963, la signature du contrat dans la métallurgie et le reflux du mouvement qui s’ensuit précipitent encore les choses. Dans un contexte politique marqué par la naissance du centre-gauche et la nouvelle conjoncture économique, la conclusion d’un accord séparé avec les entreprises publiques et privées du secteur – que la CGIL entérine, malgré de nettes insuffisances, au nom de l’unité syndicale – est le signe indubitable d’une défaite tactique du syndicat de classe et du mouvement ouvrier. La fracture au sein des Quaderni rossi se joue précisément sur l’interprétation de ces luttes sur les contrats, et de leurs conséquences – même si certaines divergences sont plus anciennes. Le courant proche de Panzieri qui poursuivra l’expérience des Quaderni rossi après la scission, considère la défaite du syndicat comme le symptôme d’un affaiblissement de la classe ouvrière. Il tempère donc l’optimisme des hypothèses précédentes sur la tendance de la lutte de classe: si le mouvement reflue, c’est à cause de l’insuffisante prise de conscience des nouveaux contenus de la lutte de classe, qui n’a pas permis à l’autonomie ouvrière de se doter de nouvelles formes d’organisation. À l’inverse, la tendance qui se range derrière Tronti voit la défaite de la gestion réformiste des négociations comme une victoire de la classe sur les organisations du mouvement ouvrier. Le reflux du mouvement n’est qu’apparent: des phénomènes comme l’absentéisme ou la passivité politique témoignent du refus de la classe ouvrière de suivre la stratégie de ses organisations, et de sa disposition à radicaliser la lutte. Les conditions sont par conséquent réunies pour donner aux luttes ouvrières (à présent qu’elles ont acquis un caractère antagoniste) une direction alternative, et pour construire une organisation d’avant-garde susceptible de peser face aux partis historiques. Le courant de Panzieri accuse le groupe dissident de céder à une conception mythologique de la conscience des travailleurs2, et juge irréalisable à moyen terme la construction d’une alternative organisée au réformisme. La construction du parti et l’élaboration de la stratégie révolutionnaire ne sont, selon lui, possibles que dans une perspective de long terme et il n’exclut d’ailleurs pas qu’un tel processus passe par les partis existants, pour peu qu’ils reviennent à une ligne de classe.

Panzieri et Tronti tentent de dépasser ce différend interne en lançant, en septembre 1962, un périodique unitaire: les Cronache dei Quaderni rossi. Seul le premier numéro verra le jour. Après l’échec de cette tentative, le désaccord est rendu public dans le troisième numéro des Quaderni rossi – le dernier auquel participera le courant « trontien ». Deux éditoriaux s’y font face: « Le plan du capital » de Tronti, qui devait ouvrir le numéro, est précédé d’un texte exposant les positions du groupe de Panzieri: « Plan capitaliste et classe ouvrière3. »

Après la scission, les deux groupes se séparent définitivement. Celui de Tronti et d’Asor Rosa fonde la revue classe operaia et tente l’expérience du parti. Les Quaderni rossi, quant à eux, réactivent leurs contacts avec le mouvement ouvrier (notamment avec le tout récent PSIUP), et engagent un travail à la fois de formation des cadres issus des luttes récentes, et d’enquête sur le niveau de conscience des travailleurs4. Dans cette seconde période, les Quaderni rossi accordent davantage d’importance aux questions internationales: ils mûrissent en effet la conviction que la révolution dans les pays du capitalisme avancé ne peut se réaliser qu’au plan international. classe operaia, au contraire, estime possible une victoire de la révolution en Italie.

Les événements politiques qui émailleront les années suivantes ne donneront raison ni à la position de Tronti ni à celle de Panzieri. Sur le plan organisationnel, les deux expériences sont un échec: les Quaderni rossi ne mèneront pas à son terme l’enquête dont ils avaient fait le centre de leur intervention; classe operaia ne parviendra pas à imposer une nouvelle direction révolutionnaire des luttes.

En 1966, l’expérience des Quaderni rossi et celle de classe operaia ont vécu. Une frange de classe operaia, qui avait redécouvert l’importance « tactique » du mouvement ouvrier, y compris sur le plan organisationnel, se dirigera vers le PSIUP et le PCI. Les autres membres de classe operaia, et ce qu’il reste des Quaderni rossi rejoindront quant à eux le mouvement de 68. Car c’est finalement 68 qui sera le véritable héritier de la pensée des deux groupes, et qui finira par réaliser les tendances de la lutte de classe qu’avaient annoncées Panzieri et Tronti au début de la décennie.

 

Le fond théorique de la divergence entre Panzieri et Tronti tient à leurs conceptions respectives des rapports entre la classe et le capital, entre la théorie et le parti. Il est impossible de donner ici une analyse approfondie des motifs politiques et théoriques de cette divergence: on ne saurait en effet restituer en quelques pages la complexité de la pensée de Tronti sans la réduire à une série d’affirmations schématiques et rapides5.

Nous nous bornerons donc à évoquer ici ceux de ses aspects qui permettent de mieux comprendre la pensée de Panzieri.

Le présupposé théorique de la rupture entre Panzieri et Tronti se fonde sur une divergence d’interprétation du rapport capital-classe. Pour Panzieri, le capital et la classe ouvrière sont deux réalités autonomes, irréductibles l’une à l’autre, qui s’inscrivent dans un rapport de type binaire. La dialectique capital-classe fait donc de la société capitaliste une société dichotomique, composée de deux réalités antagonistes aussi bien qu’objectives. Cependant, même s’il est impossible de réduire la classe ouvrière au capital, et réciproquement, c’est le niveau du capital qui détermine la modalité de leur antagonisme; c’est-à-dire que la qualité politique de la lutte prolétaire, à un moment historique donné, dépend du degré de développement du capital et non pas de la radicalité de l’insubordination ouvrière. Dans Lotte operaie nello sviluppo capitalistico, Panzieri écrit: « La vérification s’effectue toujours au niveau du capital, elle ne peut jamais s’effectuer au niveau du seul mouvement ouvrier. Et même: le niveau ouvrier ne peut sérieusement se construire que s’il s’est élevé au niveau du capital, s’il est parvenu à dominer, à comprendre, à englober le capital6 » [c’est moi qui souligne].

Il me semble que la théorie panziérienne de la dialectique capital-classe entre en contradiction avec les fondements de son analyse du néocapitalisme. Dans cette dernière, en effet, le véritable sujet du processus n’est pas le capital, mais bien le travail vivant. La structure objective du capital y est décrite quant à elle comme la réponse à l’insubordination de la force de travail. Elle est l’instrument qui sert à matérialiser le commandement capitaliste dans la réalité objective de la production, afin de créer les conditions « techniques » de la soumission du capital variable au capital constant. Le rapport capital-classe qui sous-tend la critique panzierienne du développement capitaliste est paradoxalement explicité dans la pensée de Tronti. Car Tronti ne fait pas du capital et de la classe deux réalités autonomes. Il théorise la dépendance du développement capitaliste par rapport au développement de la classe ouvrière, la prévalence logique et historique du rapport de classe sur le rapport capitaliste; il fait du travail vivant le véritable sujet du processus historique, le moteur mobile du capital7.

Cette différence de conception du rapport capital-classe induit à son tour une divergence de vues sur le rôle de la théorie. Tronti, en fondant le capital sur le travail vivant, confère à la théorie la tâche spécifique d’élaborer scientifiquement la prévalence du second sur le premier, et donc de lire l’histoire du capital dans les mouvements matériels de la force de travail. Ce qui sépare par conséquent la science du mouvement ouvrier de la science du capital, ce serait le fait de réduire l’objectivité du capital à la subjectivité fondamentale du travail vivant. Tronti donne ensuite une traduction politique à ce renversement théorique en développant la question de la centralité du travail vivant dans le cadre d’une conception nouvelle de la stratégie et du parti. La stratégie appartient pour lui à la classe, tandis que la tactique appartient au parti. La stratégie préexiste dans les comportements matériels de la force de travail, dans son refus spontané du travail – qui exprime la conscience de l’autonomie de la classe par rapport au capital. C’est pourquoi le parti n’a plus pour tâche de transformer la conscience spontanée des travailleurs et d’élaborer la stratégie socialiste: il n’a plus pour rôle que de coordonner et d’organiser sur le plan tactique la lutte révolutionnaire du prolétariat8.

Panzieri développe sa conception de la théorie et de l’organisation dans le cadre du séminaire sur l’enquête. Il y soutient que la thèse qui fait du capitalisme une société dichotomique est précisément ce qui caractérise le marxisme et lui confère une dimension sociologique, par opposition à la conception scolastique qui a fait de lui une nouvelle philosophie matérialiste universelle: le marxisme doit être pensé « comme une science politique, comme la science de la révolution ».

Puisque la théorie révolutionnaire doit refléter le caractère dichotomique de la société, il est nécessaire qu’elle se subdivise à son tour: l’analyse du capital d’une part, et de l’autre, l’étude autonome du comportement ouvrier. Le dédoublement des plans de la théorie est ce qui distingue la sociologie ouvrière de la sociologie bourgeoise. Celle-ci ne conçoit en effet la force de travail que comme une composante interne du capital, ce qui génère inévitablement une vision unilatérale de la société. Cependant, une fois cette distinction posée entre la sociologie marxiste et la sociologie bourgeoise, il est possible d’utiliser les méthodes d’enquête de la sociologie bourgeoise sans risque de porter atteinte à l’autonomie du marxisme, dans la mesure où il n’est pas conçu comme un ensemble dogmatique de principes extra-historiques.

Panzieri fait de l’enquête l’instrument de l’étude de la classe ouvrière. Elle se donne pour objet de dresser le constat rigoureux et objectif du niveau de conscience réel des travailleurs, afin d’éviter toute mythification de la classe ouvrière. Le moment de l’enquête précède celui de l’intervention politique. Il lui fournit les données nécessaires pour opérer les choix les plus adéquats. Ainsi, Panzieri distingue-t-il nettement la connaissance de la transformation, en les inscrivant dans une succession temporelle schématique (cette séparation est durement critiquée par Tronti et Asor Rosa, qui accusent Panzieri et les Quaderni rossi de penser la conscience ouvrière et sa transformation en dehors de la lutte). Dans l’idée que s’en fait Panzieri, l’enquête doit se construire comme une co-recherche, associant des intellectuels et les travailleurs mêmes qui en sont l’objet. C’est à ce titre qu’elle peut devenir à la fois une méthode de travail fructueuse et le moyen efficace d’entrer en contact avec les cadres du mouvement, et de contribuer à leur formation politique.

La question de la conscience de classe occupe une place centrale dans la position de Panzieri sur le parti (alors même que Tronti la considère comme idéologique). La tâche fondamentale de l’organisation révolutionnaire est d’élaborer la stratégie socialiste – dont le refus ouvrier du travail n’est qu’une prémisse –, de mettre en avant de nouvelles valeurs communistes et d’en faire le modèle normatif de la transformation de la conscience des travailleurs. On ne comprend toutefois pas clairement si la conscience de classe est censée se développer à l’intérieur du mouvement de masse ou si elle est produite par une avant-garde qui lui est extérieure. Panzieri semble pencher vers la seconde hypothèse lorsqu’il affirme que « le mouvement politique ouvrier naît de la rencontre du socialisme et du mouvement spontané de la classe ouvrière ». La reprise de cette conception selon laquelle le socialisme s’origine hors de la classe ouvrière, semble accréditer l’hypothèse du léninisme foncier de Panzieri. Mais cette appréciation ne tient aucun compte de son aversion, jamais démentie, envers d’autres aspects fondamentaux du léninisme, comme la subordination de la classe au parti, ou l’inflexible dévalorisation de la spontanéité ouvrière.

Ajoutons pour conclure que ces indications fragmentaires ne s’articulent pas dans une théorie systématique du parti, parce que Panzieri ne pense pas – à l’inverse de Tronti – que l’on puisse déterminer a priori le processus de construction du parti, mais que ce processus est au contraire lui-même déterminé, dans une situation historique donnée, à la fois par le niveau du capital et par celui de la classe ouvrière.

  • 1. Ce texte est extrait de l’introduction de Sandro Mancini à l’ouvrage de Raniero Panzieri, Lotte operaie nello sviluppo capitalistico, op. cit. Il ne figure pas dans la première édition de L’Orda d’oro, qui comprenait à ce stade un texte de Mario Tronti sur l’organisation de la classe ouvrière : « Nous sommes à une époque où ce qu’il nous faut découvrir ce n’est pas l’organisation politique des avant-gardes avancées, mais celle de cette masse sociale compacte dans sa totalité qu’est devenue la classe ouvrière à l’âge de sa maturité historique la plus grande. […] La continuité de la lutte est une chose simple : les ouvriers n’ont besoin que d’eux-mêmes et des patrons en face d’eux. La continuité de l’organisation, en revanche, est une chose complexe et rare : dès qu’elle s’institutionnalise dans une forme, elle se trouve immédiatement utilisée par le capitalisme, ou par le mouvement ouvrier pour le compte du capitalisme. De là découle la rapidité avec laquelle les ouvriers refusent passivement les formes d’organisation dont ils viennent pourtant à peine de faire la conquête. Et ils remplacent le vide bureaucratique d’une organisation politique générale par la lutte permanente dans l’usine, et selon des formes toujours renouvelées que seule l’imagination intellectuelle du travail productif est capable de découvrir. Si une organisation politique directement ouvrière ne se généralise pas, le processus révolutionnaire ne s’ouvrira pas : les ouvriers le savent et c’est pour cela que vous ne les trouverez pas disposés à chanter aujourd’hui les litanies démocratiques de la révolution dans les églises des partis », Mario Tronti, « Lénine en Angleterre », Ouvriers et Capital, op. cit.
  • 2. Panzieri considère, par exemple, les formes de sabotage en usine qui apparaissent après la signature de l’accord séparé avec la FIAT comme « l’expression permanente de la défaite politique [des travailleurs] ». Voir La Crisi del movimento operaio : Scritti interventi lettere, 1956-1960, Lampugnani Nigri, 1973
  • 3. Le texte de Mario Tronti figure dans Ouvriers et Capital, op. cit. Celui de Panzieri a été traduit en français dans Quaderni rossi, Luttes ouvrières et capitalisme d’aujourd’hui, op. cit
  • 4. « Il faut que l’enquête se fasse en partie “à chaud”, c’est-à-dire dans une situation particulièrement conflictuelle, à partir de laquelle il faut étudier quel rapport s’établit entre le conflit et l’antagonisme : il faut étudier comment le système de valeurs que l’ouvrier exprime en temps normal se transforme, quelles valeurs le remplacent avec une conscience nette de l’alternative ou disparaissent à ce moment-là. Il est en effet des valeurs que l’ouvrier possède en temps normal et qu’il perd au moment d’une lutte de classe, et vice-versa. Il faut plus particulièrement étudier tous les phénomènes qui concernent la solidarité ouvrière, et se demander quel rapport il y a entre celle-ci et le fait de refuser le système capitaliste : il faut déterminer dans quelle mesure, à ce moment-là, les ouvriers sont conscients du fait que leur solidarité porte en elle des forces sociales antagoniques », Raniero Panzieri, « Conception socialiste de l’enquête ouvrière », Quaderni rossi n° 5, 1965, repris dans Quaderni rossi, Luttes ouvrières et capitalisme d’aujourd’hui, op. cit
  • 5. On peut en avoir toutefois un aperçu dans Mario Tronti, Nous opéraïstes. Le roman de formation des années soixante en Italie, L’éclat, 2013
  • 6. Ce texte est la transcription d’une conférence donnée par Panzieri en mars 1962, publiée en 1967 dans le n° 29 des Quaderni piacentini et reprise dans le recueil Lotte operaie nello sviluppo capitalistico, op. cit. Panzieri souligne dans le passage qui précède : « Ces luttes ouvrières sont un fait important sur le plan tant qualitatif que quantitatif. Mais il faut aller voir ce qu’est l’adversaire, si ces luttes révèlent des traits caractéristiques, objectifs du capital, afin de pouvoir décider de la signification de ces luttes. »
  • 7. « Nous avons considéré, nous aussi, le développement capitaliste tout d’abord, et après seulement les luttes ouvrières. C’est une erreur. Il faut renverser le problème, en changer le signe, et repartir du commencement : et le commencement c’est la lutte de la classe ouvrière », Mario Tronti, « Lénine en Angleterre », Ouvriers et Capital, op. cit
  • 8. « La classe ouvrière possède spontanément la stratégie de ses propres mouvements et de son développement ; le parti n’a plus qu’à la recueillir, l’exprimer et l’organiser. [Dans] l’initiative léniniste lors de l’Octobre bolchevique […] le parti se charge, face à la classe, du moment de la tactique : voilà pourquoi la classe gagne », Mario Tronti, « Classe et parti », Ouvriers et Capital, op. cit