Rossana Rossanda : Irréductibles d’État

Chaque fois que se repose la question de l’indulto1 pour les années de plomb, les passions se déchaînent. De très dignes personnages, comme Piersanti Mattarella2 en tremblent: c’est tellement précipité! Et pourtant, plus de vingt ans au moins se sont écoulés depuis les faits, les détenus en ont purgé en moyenne dix-sept – davantage que ceux qui sont incarcérés pour d’autres délits –, une vie; et l’indulto, on en parle au moins depuis deux législatures, ou plutôt depuis que Cossiga, alors président de la République, saisit le Parlement d’un texte solennel3. Giovanni Moro, le fils de la victime la plus illustre, s’est récrié: pas encore, parce que trop de mystères entourent encore la mort de mon père. Trop de mystères, c’est vrai, mais pas du côté de ceux qui l’ont séquestré et exécuté: même une douleur inconsolable peut se rendre à cette évidence. Ce qui reste mystérieux, c’est plutôt comment et pourquoi on a décidé de ne pas faire ce que demandait Moro, ce qu’il aurait fait lui; et c’est à ce qu’il reste de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste qu’il faut poser la question.

Il y a un nerf à vif dans la classe politique italienne – je ne parle pas ici des familles des victimes –, qui lui permet de comprendre le passé fasciste, le présent tangentiste ou la transformation des frères Brusca en auxiliaires de justice4, mais pas les mouvements subversifs et armés des années 1970. Je dis « comprendre », et pas « absoudre ». Je dis: restituer leur véritable et tragique image à ceux qui ont levé la main, à ce moment, sur l’organisation de la société et de l’État, dans une guerre civile qui n’est pas très différente de celle que mènent l’ETA ou l’IRA ou le Hamas – que l’on condamne, mais que l’on comprend. Et pourtant, il s’agit bien là d’organisations terroristes au sens propre, qui frappent les populations, tandis que les militants armés italiens, non: chez nous, les massacres appartiennent à la veine obscure des appareils fascistes au sein de l’État. On peut s’écrier que l’extrême-gauche n’avait pas le droit de tuer, mais on ne peut nier le caractère politique du délit, son contexte, sa trajectoire et sa fin. Pourquoi est-ce si difficile?

Parce que ces luttes étrangères sont des luttes armées pour l’indépendance ou la sécession alors que les nôtres visaient une organisation sociale et un État considérés comme injustes? Ce soulèvement a été moins archaïque: l’organisation sociale n’est-elle pas, n’était-elle pas injuste? Qu’elle fut parée des atours de la démocratie rendait-il impensable qu’elle fût attaquée? Pourtant, l’Espagne, la Grande-Bretagne, Israël le sont aussi. Chez nous, ceux qui se sont soulevés au péril de leur vie et de celle d’autrui ont été une minorité parmi tous ceux qui avaient espéré une grande saison de changements, de manière peut-être utopique mais certainement pas indigne. Cela a été une erreur, et aussi la preuve d’une arrogance obstinée vis-à-vis de ceux qui ressentaient les choses de la même manière qu’eux, mais qui ne leur avaient pas délégué les armes. Mais cela n’a vraiment pas été affaire de cruauté ou d’argent. On ne peut pas non plus dire d’eux qu’ils étaient communistes, membres du Parti, tentacule de l’odieux totalitarisme russe: c’étaient les enfants de la génération de l’après-guerre, que les bombes de la piazza Fontana et l’issue chilienne d’une tentative tout à fait légalitaire, tout à fait parlementaire, avaient convaincu qu’il n’y avait plus de voie praticable pour le mouvement ouvrier.

Est-ce qu’ils se sont trompés? Cela ne fait pas de doute. Non seulement dans la méthode, dans l’analyse des rapports de force, mais aussi sur la maturité du changement. Ce qu’ils avaient parfaitement identifié, en revanche, c’est cette violence sans écoulement de sang qui allait causer la défaite de cette génération ouvrière et étudiante, de ses espoirs et même de ce qu’elle avait cru vivre, et qu’un système politique fort et libre de toute culpabilité aurait pris en compte et mis au travail à temps, avant que ne survienne la dérive désespérée.

Cela, tout le monde l’a compris à l’époque, jusqu’à l’enlèvement de Moro. Tout le monde voyait que la violence n’était pas d’un seul côté, ni du côté le plus visible. Il suffit de lire les journaux de l’époque. C’est plus tard que nous sommes devenus un pays de belles âmes, qui nie la violence d’un système jusque devant l’évidence de ses dévastations. Et lorsque certains d’entre nous disent que cette époque est révolue, que depuis 1987, les militants armés ont déposé toutes les armes, mêmes intérieures, que nombre d’entre eux réfléchissent à l’erreur qu’ils ont faite et qu’ils ont payée de toutes les manières sinon de leurs vies, et bien souvent aussi de leur vie, cela fait bondir la classe politique et une certaine base ex-communiste qui, pour trouver la paix, doit absolument croire qu’il s’agissait d’agents de la CIA ou du KGB.

Ce n’est pas seulement avec les protagonistes – désormais plus très jeunes – de cette époque qu’il s’agit de clore cette histoire: c’est une page d’histoire que le pays lui-même doit tourner. Rien de tout cela n’a à voir avec la douleur des familles, privée et irrémédiable, qui ne mérite pas d’être utilisée pour dissimuler l’incapacité publique à faire lecture de ce qui est advenu. Et moins encore avec le droit qui, depuis longtemps, a inventé le délit politique. Cela a à voir avec un État qui était faible, qui s’est déglingué, qui n’a pas de lui-même une idée suffisante pour adopter un profil historique et humain de quelque envergure. La dure Allemagne y est parvenue. Pourquoi pas nous?

 

Il Manifesto, 2 août 1997.

  • 1. Le Littré définit ce terme comme le « pardon accordé aux vaincus » (sic). Cette mesure aboutit à l’annulation d’une peine prononcée et se différencie en cela de l’amnistie qui se conclut par l’annulation de la peine comme du délit. Ces mesures se distinguent de la grâce, accordée à titre individuel. Sur ces questions voir également Paolo Persichetti, Oreste Scalzone, « Qui a peur de l’amnistie ? » dans La Révolution et l’État, op. cit
  • 2. Piersanti Mattarella a été assassiné par la mafia en 1980. C’est vraisemblablement de son frère Sergio qu’il s’agit : député DC proche d’Aldo Moro, passé à l’Ulivo en 1996, il est l’actuel président de la République italienne.
  • 3. Le ministre de l’Intérieur honni du mouvement de 77 a été élu à la Présidence de la République italienne en juin 1985. En 1991, il propose publiquement de gracier Renato Curcio, ce qui déclenche une polémique dans les sphères du pouvoir
  • 4. À l’époque où Rossana Rossanda écrit ce texte, l’Italie est secouée d’un côté par le scandale Tangentopoli qui touche depuis 1992 la classe dirigeante italienne et de l’autre par les grands procès anti-mafia. En 1996, Giovanni Brusca, un chef mafieux réputé pour sa férocité, et son frère Enzo ont été condamnés pour avoir entre autres organisé l’attentat qui causa, en 1992, la mort du juge Falcone. Rapidement promus « collaborateurs de justice », ils ont obtenu un allégement conséquent de leurs peines, au grand scandale des familles de leurs victimes.