Rossana Rossanda: Éloge des groupusculaires

L’été 1968 fut celui de la grande transmigration. Les étudiants qui étaient allés à Paris pour voir la Révolution, et que son reflux rapide avait laissés perplexes, commençaient à reconsidérer l’expérience italienne, à se dire qu’elle reposait peut-être finalement sur des bases plus solides que cette soudaine flambée française, et surtout que ses enjeux restaient ouverts. Tout était encore en cours lorsqu’avait sonné l’heure de ces humiliantes vacances qui, qu’on le veuille ou non, avaient vidé les universités de leurs étudiants et les villes de leurs habitants.

Pour la première fois, les jeunes décidèrent alors massivement de partir ou de rester en vertu de logiques qui ne leur étaient pas personnelles. Pour ceux qui restèrent, chaque maison devint une étape potentielle sur des routes qui partaient de Berlin, de Paris ou de Londres, et que sillonnait une population légère en bagages, mais chargée d’une grande curiosité et d’expériences haletantes, sans oublier les guitares et les chansons. Résolue à vivre ensemble jour et nuit. On dormit dans les lits, sur les tapis, dans les couloirs et même dans la baignoire de la mamma, laquelle, à son retour, dut laver tous les draps de la maison et compter la vaisselle cassée. Dans les villes du centre transitaient aussi ceux qui, depuis Milan ou Turin, partaient à la découverte du Sud, en mission dans la réalité peu bucolique et peu industrielle, fuyante, du midi.

 

Campings et rassemblements furent autant de moyens de sortir des lieux et des horizons où l’on était né à la politique, une façon de rencontrer les autres, nos semblables en tout; on se voyait dans une transmutation commune. Times are changing, partout. Chacun s’était d’abord construit dans sa situation locale, et puis au printemps les collectifs universitaires avaient commencé à établir entre eux de très prudents contacts, qui avaient abouti à une assemblée à Venise aux premiers jours de juin, laquelle avait appelé à une nouvelle rencontre en septembre.

Chaque faculté pourrait raconter, même dans ce moment de transition, ­l’histoire qui a été la sienne. Une chose est certaine: après l’été allait commencer l’histoire des divisions de ce collectif de jeunes d’une même classe d’âge qui s’était formé depuis l’automne 1967. Et moins d’un an après, courant 1969, ces divisions allaient donner naissance à toute une ribambelle de partis ou de groupes de la nouvelle gauche, organisés à l’échelle nationale mais distincts sur le plan local des matrices unitaires du mouvement.

Pendant la première moitié de l’année 1968, c’est l’autonomie des réalités locales qui avait prévalu. Elle était le reflet d’une certaine hésitation à passer de l’analyse à la proposition, de peur de figer les potentialités du mouvement qui semblaient ouvertes et infinies. À preuve, le succès du Manifeste de l’Université négative de Trente et la proportionnelle infortune, au Palazzo Campana, de toutes les propositions de plate-forme, même provisoires. Ce qu’on craignait surtout, c’était d’obtenir gain de cause, de voir la poussée contestataire absorbée par l’astucieuse élasticité du système. Les objectifs étaient « justes » dans la mesure où ils étaient incompatibles, c’est-à-dire inassimilables, impossibles à domestiquer. Mais la seule incompatibilité réelle se situait à l’intérieur même du mouvement. Ce fut sans doute, sur le plan théorique et politique, la faiblesse majeure des luttes étudiantes. C’est aussi à cela que l’on peut mesurer la maturité du mouvement ouvrier de 1969 qui, lui, n’avait peur d’aucune plate-forme parce qu’il les considérait comme des terrains de conquête, des tremplins permettant de repartir de plus belle, après avoir refait ses forces. Quoi qu’il en soit, dans les premiers mois de 1968, la logique du pur mouvement rendit superflu tout contact permanent et suspecte toute « construction horizontale ». Le mouvement, comme la grâce divine, était là où il était. L’été et surtout l’automne, avec les premières luttes ouvrières, modifièrent cette perception de soi, et c’est l’idée du mouvement comme essence de l’antagonisme qui l’emporta. Le mouvement était la poussée originaire, la « raison » de la masse. Au PCI aussi, le concept de masse avait remplacé celui de classe, mais avec une connotation inverse: la « masse » impliquait des alliances avec la « démocratie avancée », et jusqu’à des secteurs et des groupes de type « national » ou « national-populaire », ou opposés à l’autoritarisme clérical persistant, etc. Pour 68, au contraire, les masses étaient riches de nouveaux sujets plus radicaux: étudiants, jeunes, marginaux, et même les femmes, qui donnaient une idée plus large de la classe, mais à gauche. L’expression « les idées justes des masses » se mit à signifier « besoins », et les besoins devinrent une alternative fluide, radicale, à l’immuabilité sociologique et au progressisme d’une classe ouvrière objectivement exploitée mais subjectivement corruptible. Autant les « besoins » ouvriers pouvaient ressembler aux « besoins » bourgeois (davantage de salaire, davantage de logements, davantage d’aides sociales, davantage d’école, etc.), autant ceux des nouvelles « masses » ne le pouvaient pas1.

À la reprise du mouvement à l’automne 1968 et dans le foisonnement de textes qui en étaient issus, la question se posa de tisser des liens entre les différents collectifs, par-delà la prudence des premières réunions et des premières rencontres – toutes horizontales et coordonnées de manière informelle, toutes plus promptes à souligner les différences qu’à dégager les bases d’une possible unité. Et de fait, ce mouvement ne parvint jamais à s’unifier, pas même sous des formes consultatives et provisoires. Je ne saurais dire si cela était dû à sa nature profonde et/ou à l’encombrant charisme de ses leaders, souvent perçu comme une marque d’hétérogénéité, comme un signe d’appartenance symbolique. Viale, Rostagno, Sofri, Bobbio, Boato, Curcio, Mordenti, Flores, Capanna, pour ne citer que les plus connus, autant de figures qui résistent à toute tentative d’assignation, si ce n’est qu’aucune de leurs qualités n’avait jamais été celles d’un leader. Ils n’étaient pas même tous de grands tribuns, ce qui avait pourtant été une caractéristique commune à tous les leaders du passé.

La défense de l’autonomie des réalités locales du mouvement s’appuyait ­notamment sur deux arguments, qui faisaient accord pour tous, excepté pour les m-l, lesquels n’avaient du reste pas attendu 68 pour se structurer. D’une part, la conception du mouvement comme irréductible aux institutions, l’institution étant par nature figée et donc paralysante (cf. les échanges entre Jean-Paul Sartre et Il Manifesto sur les rapports entre mouvements et partis, qui furent essentiels pour l’expérience française de la Gauche prolétarienne); de l’autre, la critique de la forme-parti classique (c’est-à-dire léniniste) du mouvement révolutionnaire, qui n’avait pas fait obstacle au « révisionnisme » des communistes historiques (quand elle ne l’avait pas favorisé).

L’efflorescence des discours sur les « conseils », la découverte de Rosa Luxemburg, qui n’était connue jusque-là en Italie que par le travail de personnages singuliers comme Lelio Basso ou Luciano Amodio2, et même le regain d’intérêt pour Pannekoek3 (qui s’accommodait d’ailleurs fort bien du silence ou de l’inattention qui entourait les conseils gramsciens, ou même ce super-conseil que fut la Commune de Paris, ignorée en Italie autant qu’elle fut exaltée par la Révolution culturelle chinoise), furent la conséquence de la seule « forme » dans laquelle le mouvement se reconnût: la démocratie directe fondée sur le système des assemblées et le mandat direct, provisoire, contraignant et révocable.

 

Ce choix anti-institutionnel (au sens o