Rossana Rossanda: Éloge des groupusculaires

L’été 1968 fut celui de la grande transmigration. Les étudiants qui étaient allés à Paris pour voir la Révolution, et que son reflux rapide avait laissés perplexes, commençaient à reconsidérer l’expérience italienne, à se dire qu’elle reposait peut-être finalement sur des bases plus solides que cette soudaine flambée française, et surtout que ses enjeux restaient ouverts. Tout était encore en cours lorsqu’avait sonné l’heure de ces humiliantes vacances qui, qu’on le veuille ou non, avaient vidé les universités de leurs étudiants et les villes de leurs habitants.

Pour la première fois, les jeunes décidèrent alors massivement de partir ou de rester en vertu de logiques qui ne leur étaient pas personnelles. Pour ceux qui restèrent, chaque maison devint une étape potentielle sur des routes qui partaient de Berlin, de Paris ou de Londres, et que sillonnait une population légère en bagages, mais chargée d’une grande curiosité et d’expériences haletantes, sans oublier les guitares et les chansons. Résolue à vivre ensemble jour et nuit. On dormit dans les lits, sur les tapis, dans les couloirs et même dans la baignoire de la mamma, laquelle, à son retour, dut laver tous les draps de la maison et compter la vaisselle cassée. Dans les villes du centre transitaient aussi ceux qui, depuis Milan ou Turin, partaient à la découverte du Sud, en mission dans la réalité peu bucolique et peu industrielle, fuyante, du midi.

 

Campings et rassemblements furent autant de moyens de sortir des lieux et des horizons où l’on était né à la politique, une façon de rencontrer les autres, nos semblables en tout; on se voyait dans une transmutation commune. Times are changing, partout. Chacun s’était d’abord construit dans sa situation locale, et puis au printemps les collectifs universitaires avaient commencé à établir entre eux de très prudents contacts, qui avaient abouti à une assemblée à Venise aux premiers jours de juin, laquelle avait appelé à une nouvelle rencontre en septembre.

Chaque faculté pourrait raconter, même dans ce moment de transition, ­l’histoire qui a été la sienne. Une chose est certaine: après l’été allait commencer l’histoire des divisions de ce collectif de jeunes d’une même classe d’âge qui s’était formé depuis l’automne 1967. Et moins d’un an après, courant 1969, ces divisions allaient donner naissance à toute une ribambelle de partis ou de groupes de la nouvelle gauche, organisés à l’échelle nationale mais distincts sur le plan local des matrices unitaires du mouvement.

Pendant la première moitié de l’année 1968, c’est l’autonomie des réalités locales qui avait prévalu. Elle était le reflet d’une certaine hésitation à passer de l’analyse à la proposition, de peur de figer les potentialités du mouvement qui semblaient ouvertes et infinies. À preuve, le succès du Manifeste de l’Université négative de Trente et la proportionnelle infortune, au Palazzo Campana, de toutes les propositions de plate-forme, même provisoires. Ce qu’on craignait surtout, c’était d’obtenir gain de cause, de voir la poussée contestataire absorbée par l’astucieuse élasticité du système. Les objectifs étaient « justes » dans la mesure où ils étaient incompatibles, c’est-à-dire inassimilables, impossibles à domestiquer. Mais la seule incompatibilité réelle se situait à l’intérieur même du mouvement. Ce fut sans doute, sur le plan théorique et politique, la faiblesse majeure des luttes étudiantes. C’est aussi à cela que l’on peut mesurer la maturité du mouvement ouvrier de 1969 qui, lui, n’avait peur d’aucune plate-forme parce qu’il les considérait comme des terrains de conquête, des tremplins permettant de repartir de plus belle, après avoir refait ses forces. Quoi qu’il en soit, dans les premiers mois de 1968, la logique du pur mouvement rendit superflu tout contact permanent et suspecte toute « construction horizontale ». Le mouvement, comme la grâce divine, était là où il était. L’été et surtout l’automne, avec les premières luttes ouvrières, modifièrent cette perception de soi, et c’est l’idée du mouvement comme essence de l’antagonisme qui l’emporta. Le mouvement était la poussée originaire, la « raison » de la masse. Au PCI aussi, le concept de masse avait remplacé celui de classe, mais avec une connotation inverse: la « masse » impliquait des alliances avec la « démocratie avancée », et jusqu’à des secteurs et des groupes de type « national » ou « national-populaire », ou opposés à l’autoritarisme clérical persistant, etc. Pour 68, au contraire, les masses étaient riches de nouveaux sujets plus radicaux: étudiants, jeunes, marginaux, et même les femmes, qui donnaient une idée plus large de la classe, mais à gauche. L’expression « les idées justes des masses » se mit à signifier « besoins », et les besoins devinrent une alternative fluide, radicale, à l’immuabilité sociologique et au progressisme d’une classe ouvrière objectivement exploitée mais subjectivement corruptible. Autant les « besoins » ouvriers pouvaient ressembler aux « besoins » bourgeois (davantage de salaire, davantage de logements, davantage d’aides sociales, davantage d’école, etc.), autant ceux des nouvelles « masses » ne le pouvaient pas1.

À la reprise du mouvement à l’automne 1968 et dans le foisonnement de textes qui en étaient issus, la question se posa de tisser des liens entre les différents collectifs, par-delà la prudence des premières réunions et des premières rencontres – toutes horizontales et coordonnées de manière informelle, toutes plus promptes à souligner les différences qu’à dégager les bases d’une possible unité. Et de fait, ce mouvement ne parvint jamais à s’unifier, pas même sous des formes consultatives et provisoires. Je ne saurais dire si cela était dû à sa nature profonde et/ou à l’encombrant charisme de ses leaders, souvent perçu comme une marque d’hétérogénéité, comme un signe d’appartenance symbolique. Viale, Rostagno, Sofri, Bobbio, Boato, Curcio, Mordenti, Flores, Capanna, pour ne citer que les plus connus, autant de figures qui résistent à toute tentative d’assignation, si ce n’est qu’aucune de leurs qualités n’avait jamais été celles d’un leader. Ils n’étaient pas même tous de grands tribuns, ce qui avait pourtant été une caractéristique commune à tous les leaders du passé.

La défense de l’autonomie des réalités locales du mouvement s’appuyait ­notamment sur deux arguments, qui faisaient accord pour tous, excepté pour les m-l, lesquels n’avaient du reste pas attendu 68 pour se structurer. D’une part, la conception du mouvement comme irréductible aux institutions, l’institution étant par nature figée et donc paralysante (cf. les échanges entre Jean-Paul Sartre et Il Manifesto sur les rapports entre mouvements et partis, qui furent essentiels pour l’expérience française de la Gauche prolétarienne); de l’autre, la critique de la forme-parti classique (c’est-à-dire léniniste) du mouvement révolutionnaire, qui n’avait pas fait obstacle au « révisionnisme » des communistes historiques (quand elle ne l’avait pas favorisé).

L’efflorescence des discours sur les « conseils », la découverte de Rosa Luxemburg, qui n’était connue jusque-là en Italie que par le travail de personnages singuliers comme Lelio Basso ou Luciano Amodio2, et même le regain d’intérêt pour Pannekoek3 (qui s’accommodait d’ailleurs fort bien du silence ou de l’inattention qui entourait les conseils gramsciens, ou même ce super-conseil que fut la Commune de Paris, ignorée en Italie autant qu’elle fut exaltée par la Révolution culturelle chinoise), furent la conséquence de la seule « forme » dans laquelle le mouvement se reconnût: la démocratie directe fondée sur le système des assemblées et le mandat direct, provisoire, contraignant et révocable.

 

Ce choix anti-institutionnel (au sens où il était contraire à tout type de formalisation) avait deux prémisses analytico-théoriques. Tout d’abord, l’expression directe et immédiate des sujets devait être d’emblée considérée comme mûre, comme ne nécessitant aucune forme de médiation culturelle, et comme alternative en tous points. Et cette maturité des sujets rendait non nécessaire aussi bien la dictature du prolétariat que son corollaire, le parti comme guide, qui venait se « surimposer » au mouvement. Car le mouvement, dans son affirmation et dans son être même, sapait le fondement de tous les pouvoirs constitués. Le communisme devenait immédiate explicitation de soi, sans médiations, il était le fruit d’une société capitaliste avancée où la révolution sociale pouvait même se passer de la révolution politique. Je reprends ici, en forçant un peu le trait, un court article que j’avais écrit en 1969, « De Marx à Marx » (Il Manifesto, n°4, 1969), à un moment où cette position était d’ailleurs devenue tout à fait minoritaire. L’ensemble des mouvements furent de fait confrontés au problème de l’organisation, ou de la forme-parti, quel que soit le nom qu’on lui ait donné. Ils se sentaient porteurs de valeurs qui résonnaient partout dans le monde, comme jamais cela ne s’était produit sur une aussi vaste échelle. Mais nulle part au monde le mouvement n’avait, à lui seul, réussi à remplacer l’existant. Au mieux il avait occupé un terrain, celui de l’enseignement supérieur en Italie ou à la Freie Universität de Berlin – tentative qui allait connaître une réplique brève mais violente dans les lycées à l’automne 1968. Le pouvoir, dans une manœuvre presque géniale, s’était retiré de l’école, l’abandonnant à lui-même. Les universités et les lycées vécurent douloureusement le retournement de 1969 et se replièrent rapidement sur des objectifs aussi modestes que fracassants: le 30 pour tous, les étudiants provinciaux, et plus tard la mini-réforme4, autant de sujets que, dans l’optique de 1968, on n’aurait pas hésité à qualifier de syndicaux. Et en effet, ils étaient surtout portés par Potere operaio, qui voyait également dans la lutte pour le salaire un levier susceptible de rompre les équilibres du capital (pour ne pas parler du salaire minimum garanti, qui refleurit aujourd’hui dans l’aile droite de la social-démocratie européenne5).

 

Les leaders du mouvement sentirent donc, en cette fin d’année, qu’il fallait sortir de l’école et que, pour sortir de l’école, il fallait dépasser l’éparpillement des différentes universités et ouvrir un horizon plus vaste, sous peine de ne perturber aucun équilibre de fond (un « ghetto doré dans un monde de merde » selon le mot de Rostagno). Cette nécessité de se rassembler sur un front commun, autour d’un même projet, allait remettre en cause l’élément fondateur de l’expérience du premier 68: l’assomption de soi comme sujet capable de lever le voile sur le système de l’homologation. Cette évolution dure de l’automne 1968 jusqu’en 1969, quand, dans un contexte social rendu explosif par l’émergence du nouveau mouvement ouvrier, le mouvement étudiant, loin de s’y jeter en bloc, se divisa au contraire pour se dissoudre dans les groupes de la nouvelle gauche. L’histoire de chacune de ces trajectoires mériterait d’être minutieusement décrite. On se contentera d’en rappeler sommairement quelques problématiques communes, et que l’on peut tenir pour essentielles:

 

a) la réflexion politique et un certain ancrage théorique devaient permettre d’échapper à un morcellement destructeur sur le plan de l’organisation interne. Le mouvement n’était pas une donnée absolue, il pouvait être interprété, situé, analysé, et dans une certaine mesure ordonné et commandé, pour ne pas s’étouffer lui-même. Le passage aux groupes devait permettre non pas de perdre mais de sauver l’existant. Le processus révolutionnaire obligeait à un dialogue entre mouvement et organisation qui devait permettre de dépasser les limites de l’un comme de l’autre.

b) l’organisation signifiait en premier lieu passer du subjectivisme pur à la « ligne », avant même d’inventer les règles de l’être-ensemble. Cet aspect constituera un point de clivage durant toutes les années 1970 entre les partis d’une part, et le « mouvementisme », ou les mouvements naissants ou renaissants, de l’autre. Ces derniers n’auront en effet de cesse de pointer la « manière d’être », la « manière de faire de la politique » comme étant l’élément déterminant, plus ou moins visible, de la formation et des transformations de la « ligne ». Beaucoup de ruptures politiques se jouèrent sur « la manière », et le féminisme en premier lieu critiqua de façon radicale l’existence même d’une ligne. Néanmoins, fin 1968 et pendant l’année 1969, la question de la ligne fut l’occasion d’une réflexion foisonnante, elle apparut comme une « forme » de croissance des potentialités du mouvement, qui semblaient alors ­différentes. Naturellement, on parlait là d’une « ligne » qui serait capable de déjouer les pièges des lignes précédentes, d’une « ligne » radicale, anticapitaliste, hautement conflictuelle, qui serait en elle-même la forme la plus mûre du conflit. Les groupes éprouvaient autant de défiance envers la « médiation » que ne l’avait fait le mouvement dans ses phases les plus spontanées, mais ils lui opposèrent la « ligne révolutionnaire ». Et c’étaient des exigences de cette ligne que découlaient naturellement les structures et les règles d’organisation proprement dites, et non l’inverse.

La « ligne », à son tour, trouvait sa légitimation dans ce que la situation avait d’objectivement révolutionnaire, dans le fait qu’une forme inédite de conflit était déjà en train de se jouer contre le système et contre l’État. Sur cette question, les groupes se divisèrent, pour le dire simplement, autour des prémisses du Que faire? de Lénine, c’est-à-dire sur la conception de la ligne comme conscience induite au sein des masses, ou de la classe, par une intelligentsia plus avertie, une avant-garde éclairée ou du moins mieux formée6. Les groupes les plus récents, de Potere ­operaio à Lotta continua, refusèrent l’idée d’une avant-garde extérieure au mouvement (ou si l’on veut, ils n’eurent pas la sincérité de Lénine), même s’ils furent toujours dirigés par une avant-garde qui, sans le dire, marchait dans les pas du Que faire? Ce phénomène s’accrut de manière inversement proportionnelle à l’implication des masses dans la dynamique d’expansion révolutionnaire, et c’est ainsi que la « vraie ligne » se retrouva finalement le patrimoine de fort peu de gens et pour ce qui concerne les groupes armés, de quelques clandestins, c’est-à-dire de personnes qu’unissaient de puissants liens émotionnels, mais de faibles liens numériques. Le léninisme ne fut jamais admis non plus par les chefs charismatiques des groupes qui se revendiquèrent le plus longtemps de l’informalité du refus, comme Lotta continua – où, pour ce que j’en sais, les rapports entre l’avant-garde et le reste des militants étaient réellement moins rigides qu’ailleurs.

c) la ligne pouvait aussi signifier un retour aux « véritables sources de la pensée révolutionnaire ». C’est sur ce point que les dissensions furent les plus fortes: elles opposaient cette fois non pas les mouvements aux groupes, mais les groupes entre eux. Certains groupes réfutèrent l’utilité, et la validité même de cette idée du retour aux origines, parce qu’ils privilégiaient la nouveauté des sujets – comme Lotta continua – ou la nouveauté des situations dans lesquelles se trouvaient les anciens sujets – comme Potere operaio, dont le classisme n’admettait pas d’antécédent sinon une certaine lecture de Marx, qui condamnait chez Lénine la collusion avec le progressisme et qui, je pense, ignorait tout de Rosa Luxemburg et de Mao. Ceux qui au contraire se confrontèrent à cette question des sources, et se mirent en quête de références pré-togliattiennes et pré-staliniennes, étaient en général issus du Parti ou de la jeunesse communiste. Ce fut le cas de la mouvance trotskyste, dont l’expansion en 1968 fut plus forte en France qu’en Italie, ou de groupes comme Avanguardia operaia. Ce fut aussi bien sûr le cas de toutes les branches du mouvement marxiste-léniniste et de ses dérivés, comme par exemple le Movimento studentesco de Milan. Le retour au luxemburgisme fut plus souterrain: aucun groupe ne s’en réclama jamais en tant que tel, et s’il fut largement représenté au Manifesto, il n’y fit jamais l’unanimité, loin de là.

d) de la ligne découlait l’idée de l’organisation comme système de transmission, continuité et efficacité. L’organisation avait eu, dans le mouvement, encore plus mauvaise réputation que la ligne: elle semblait rigoureusement incapable d’en traduire ou d’en exprimer quoi que ce soit, elle s’opposait à sa nature la plus intime. L’organisation, cela voulait dire la fin de l’assemblée souveraine, la représentation, des mandats moins provisoires et moins révocables, une direction centralisée dans une certaine mesure, des comités centraux, des congrès, des majorités et des minorités, le centralisme démocratique ou les courants, tout ce qu’on connaissait en somme. Tout ce qu’on détestait.

Et pourtant on était en train d’en redécouvrir les enjeux. Avant tout pour des raisons internes. Fin 1968, le mouvement était passé par des processus dont il était sorti morcelé, dispersé. Les assemblées, à force de mettre en cause la présidence, l’ordre du jour et le rapporteur, couraient toujours le risque de ne jamais commencer. Il fallait toujours tout reprendre à zéro, et comme la légitimité des décisions finales était tout aussi contestée que celle des propositions initiales, les résultats étaient maigres. Les participants les moins vigoureux, ou les moins capables de vocifération s’en allaient, déçus, et l’assemblée s’amenuisait plutôt que de s’élargir. Et à moins de l’intervention de quelque leader charismatique, ou d’une sollicitation extérieure, les assemblées réunissaient de moins en moins de monde. Beaucoup de contre-cours périrent ainsi d’épuisement. C’est de cette mort-là que mourut l’assembléisme pur. Il fallait par conséquent s’organiser pour se donner non pas un « commandement » mais une colonne vertébrale, un réseau, un axe portant, une continuité, moins fragile et moins fébrile.

e) ligne et organisation étaient nécessaires pour sortir des spécificités locales, pour étendre le mouvement là où il n’existait pas mais où il aurait pu exister, là où il était en train de surgir et où il fallait entrer en contact avec lui. L’université avait tombé le masque, elle était clairement apparue comme la formatrice du consensus, comme la fabrique des figures du commandement capitaliste. Et l’usine, le cœur de l’exploitation et de l’aliénation, ne se mettait pas en mouvement? Et lorsque l’usine se mit en mouvement, ne fallait-il pas s’agréger à cette classe ancienne mais décisive, dont on avait beaucoup à apprendre et à laquelle on apporterait la fraîcheur de forces nouvelles et la merveilleuse expérience de la subjectivité victorieuse? Mais comment allait-il y aller, le « mouvement », dans les usines, sinon en se structurant? En créant des commissions d’étude pour jeter les bases d’une analyse, d’une pensée, d’une ligne en somme; en formant des groupes d’intervention devant les portails, en créant des instances de coordination où les rapports ne seraient plus fondés sur la communauté de l’expérience universitaire? Le mouvement est à la fois totalisant et indissociable du terrain sur lequel il se développe. S’il se diffuse, on a affaire à plusieurs mouvements. S’il s’est généralisé, et qu’il cherche à communiquer, il faut qu’il se donne certaines « formes ». Des formes d’organisation. Ligne et organisation devinrent donc les conditions de la croissance, de la sortie de soi, de ce terrain qu’on avait occupé si facilement et où l’on avait à présent ­l’impression d’être enfermé.

f) ligne et organisation pour se défendre contre le pouvoir, pour le vaincre. Dans le passage du mouvement aux groupes se développa une certaine perception de la complexité sociale et, plus confusément, des pouvoirs. Là aussi la spécificité des mouvements s’érigea en limite – et quand ces derniers voulurent réaffirmer leur primauté, ils refusèrent le principe même de l’analyse ou de l’intervention « générale », au nom des « particularités » qui risquaient d’être noyées ou jugulées par une montée en généralité. Dans les années 1970, cet aspect constitua un point fondamental de crise. Mais en cette fin d’année 1968, après l’été, la question de l’intervention dans la société, hors des universités, ouvrait une perspective immense, un univers qui contenait en germe, bien qu’encore endormie, sa propre transformation. Mais on ne pouvait attendre qu’elle s’éveille d’elle-même, il fallait accélérer le rythme, briser l’isolement et – on n’aurait pas, à l’époque, utilisé ce terme, mais le sens était celui-là – le corporatisme.

 

Ou pire encore, la défaite. Bien sûr, la question de la « recomposition de classe », qui allait dominer le débat à partir de 1969, avait pour revers le constat de la force de l’adversaire. Ce point restait délicat dans la pensée du mouvement puis des groupes. Les pouvoirs étaient considérés alternativement comme fragiles – ne s’étaient-ils pas évanouis en France aux premiers feux de l’imagination au pouvoir*? – et omnipotents, omniprésents, inflexibles autoritarismes, rocs fascistes. Très vite, certains groupes allaient vivre la contradiction fort peu dialectique entre la finesse de certaines analyses du pouvoir et la pauvreté des mots d’ordre qui en découlaient. La « militarisation » (qui fut l’objet d’une criminalisation hors de propos de la part des procureurs des années 1980, d’abord parce que l’organisation militaire était le fait de fort peu de monde, ensuite parce que même en ce cas, les militants étaient plutôt « armés » que « militairement organisés », si les mots ont un sens) fut une extrême simplification de ce qu’était le conflit, dans une société dont on voyait bien du reste la nouveauté des sujets et des situations7.

Le mouvement étudiant romain fut de ce point de vue le plus grossièrement simplificateur, mais partout l’affrontement avec la police fut porteur des mêmes facilités symboliques qu’allait lui renvoyer la partie adverse.

 

Seule une histoire des années 1970 pourrait rendre compte des fluctuations du problème qui se posa au mouvement de 68 et qui devint à la fois la raison d’être et la préoccupation centrale des groupes. Mais à l’origine, tous, sans exception, avaient à l’esprit que ce modèle d’organisation, qui semblait pourtant nécessaire si on voulait se donner une chance de survie, était intrinsèquement réducteur. Les nouveaux groupes ou les nouveaux partis se voulaient sincèrement, généreusement, « différents ». Non formalistes, non bureaucratiques, non autoritaires – spectre d’une nouvelle classe à un moment où il s’agissait de tout vivre en commun. Le charisme n’est pas l’autorité: il peut à l’occasion être bien pire, mais à ce moment-là il fut un mieux, parce qu’on y vit la manifestation de l’être potentiel qui dort en chacun de nous, chrysalides d’immatures papillons. L’organisation allait exalter les individus: elle n’avait pas besoin d’êtres grégaires mais de personnes singulières, et ses institutions devaient rester flexibles. La continuité des liens avec le mouvement dont elle était née devait la préserver de la calcification et de la bureaucratisation. Et il y avait bien en effet un certain « mouvementisme » dans ces groupes qui étaient en train de se structurer. Tous crurent réellement à la rotation des charges, à la révocation des mandats, tout le monde donnait volontiers sa démission qui n’était jamais suivie d’effet, mais qui n’en était pas feinte pour autant. Ils étaient tous, on peut le dire aujourd’hui, assez candidement ignorants des mécanismes psychologiques – davantage encore que politiques et sociologiques – du groupe. Ils s’étaient voulus différents et ils le furent au moins sur un point essentiel: ils n’imaginèrent pas un instant que l’on puisse « séparer le politique », que la politique puisse être conçue comme une profession ou une « technique ». Il semble que c’était il y a cent ans. En 1975, la situation avait déjà changé. Sept ans plus tard, Lotta continua avait disparu, Potere operaio avait été le premier à s’auto-dissoudre, les m-l n’avaient même pas poussé jusqu’à ce geste. La géographie politique de la nouvelle gauche s’était profondément modifiée. C’est à l’automne 1968 que, pour la dernière fois peut-être, la question mouvement-ligne-organisation fut reposée dans ses fondements mêmes, qu’elle fut mise en pratique de manière problématique et contradictoire, entre passé et présent. Plus tard, on la réglerait, de manière pas toujours très limpide. Mais il y a 20 ans c’était encore un devenir surgissant. Il nous faut nettoyer notre mémoire mal cicatrisée pour en ressentir le rythme.

  • 1. Sur cette conception des besoins radicaux dans la tradition marxiste, on pourra se reporter à Agnès Heller, La Théorie des besoins chez Marx, op. cit. : « La question est la suivante : comment une théorie radicale peut-elle devenir praxis ? Comment peut-elle s’emparer des masses ? La réponse en est : “La théorie ne peut être réalisée au sein d’un peuple que dans la mesure où elle est la réalisation des besoins de celui-ci. Une révolution radicale ne peut être que la révolution des besoins radicaux” (Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel ). »
  • 2.  De Lelio Basso il a été question au chapitre 2 (note 62, p. 91). Luciano Amodio (1926-2001), qui avait collaboré avec Franco Fortini à l’importante revue politique et culturelle Il Politecnico (1945-1947) fondée par Elio Vittorini, est l’auteur de l’introduction à l’édition italienne des Œuvres choisies de Rosa Luxemburg (Scritti scelti, Avanti !, 1963). En 1965, il publie dans les Quaderni piacentini, n° 21, « Il contrasto Lenin-Luxemburg sull’organizzazione del partito »
  • 3. Anton Pannekoek (1873-1960), auteur de Conseils ouvriers [1946], Spartacus, 1982, avait développé la thèse selon laquelle le régime soviétique n’était pas une forme de socialisme, même déformée, mais un capitalisme d’État. Voir également Histoire critique de l’ultra-gauche, op. cit
  • 4. La « mini-réforme » de l’université qui fit suite aux mobilisations étudiantes de 1968-69 prévoyait notamment la suppression de l’examen d’entrée et une modification des cursus étudiants
  • 5. Rossana Rossanda ébauche ici une critique du salaire garanti en tant que stricte variable des politiques libérales, reprenant ainsi certains arguments du PCI contre les revendications du salaire garanti issues du prolétariat non-garanti – dont il sera question notamment au chapitre 8
  • 6. « L’organisation des ouvriers doit être, en premier lieu, professionnelle ; en second lieu, la plus large possible ; en troisième lieu, la moins conspirative possible […]. Au contraire, l’organisation des révolutionnaires doit englober avant tout et principalement des hommes dont la profession est l’action révolutionnaire […]. Nécessairement, cette organisation ne doit pas être très étendue, et il faut qu’elle soit la plus clandestine possible. […] Et je soutiendrai cette thèse quoi que vous fassiez pour exciter la foule contre mon “antidémocratisme”, etc. Par “têtes intelligentes”, en matière d’organisation, il faut entendre uniquement, comme je l’ai indiqué maintes fois, les révolutionnaires professionnels, étudiants ou ouvriers d’origine, peu importe », Vladimir Ilitch Lénine, « L’organisation des ouvriers et l’organisation des révolutionnaires », Que Faire ? [1902], Seuil, 1966
  • 7. Voir à ce sujet Mario Moretti (avec Rossana Rossanda et Carla Mosca), Brigate rosse, une histoire italienne, Amsterdam, 2010