Primo Moroni : Préface à la deuxième édition (1997)

Lorsqu’en 1987 Nanni Balestrini et moi-même avons commencé à écrire La Horde d’or, avec l’aide précieuse de Sergio Bianchi, nous étions à la veille du vingtième anniversaire de Mai 68. Nous avions appris par la presse que de nombreux livres sur le sujet étaient en préparation, pour la plupart des « mémoires » d’acteurs plus ou moins importants du cycle de luttes des années 1970. À la télévision, déjà, les polémiques faisaient rage sur les conséquences politiques et sociales de ce conflit. Un climat somme toute intéressant, encore avivé par la diffusion récente de plusieurs émissions consacrées à un autre anniversaire : celui du « mouvement de 77 ».

Nous avions pourtant la sensation désagréable que le souvenir, la célébration (terme déjà affreux en soi) oscillaient entre – d’une part – une sorte de momification de cette histoire et – de l’autre – une entreprise de diabolisation qui visait à distinguer les « bons » des « méchants ».

En vertu de ces interprétations, la ligne de fracture avait à voir avec l’usage de la violence. C’était bien sûr une ineptie, parce que cela n’avait pas de sens d’enfermer un conflit qui avait duré plus de dix ans et impliqué des centaines de milliers de sujets sociaux dans les bornes étroites d’un prétendu jugement éthique sur les formes de lutte. Cette querelle*1 était évidemment surtout très utile au recyclage institutionnel de ceux qui la menaient, et permettait tout aussi utilement de séparer nettement le destin d’un petit nombre d’individus du sort de ceux qui croupissaient encore par centaines dans les prisons de la Première République.

En réalité, une gigantesque entreprise de falsification avait recouvert, à partir de la fin des années 1970, l’histoire de cette décennie, et elle avait trouvé dans la désolante formule « années de plomb » sa plus juste expression linguistique.

Et si le PCI de Berlinguer2. a été le principal moteur et le bras judiciaire de cette entreprise d’occultation, les anciens « dirigeants » des « groupes extraparlementaires » n’ont pas été en reste, tout occupés qu’ils étaient à nier leur passé pour qu’il n’interfère pas avec les intérêts présents.

C’est habités par ces sentiments que nous avons commencé à écrire La Horde d’or : un texte sur les « mouvements » des années 1960 et 1970 qui restituerait le plus fidèlement possible la complexité de cette vague révolutionnaire.

Un tel projet ne signifiait évidemment pas que nous prétendions (comme on dit) à l’« objectivité » – qui est une chose presque impossible –, mais que nous entendions exercer notre « partialité » de manière critique et généreuse, aux côtés des mouvements et de l’intérieur de leur histoire, contre le pouvoir constitué, contre les versions institutionnelles et néo-institutionnelles de l’histoire, et leurs falsifications. Si nous aspirions à une quelconque (et difficile) impartialité, elle était liée au projet et à la volonté de raconter l’histoire de ces conflits sans privilégier l’une ou l’autre des innombrables facettes idéologiques et organisationnelles que présentaient alors les « mouvements extra-institutionnels ».

Tout cela impliquait de se confronter à un véritable labyrinthe, un laboratoire politique où avaient conflué, par nécessité « historique », les courants grands et petits des mouvements révolutionnaires orthodoxes ou « hérétiques » du siècle dernier.

C’est ainsi que nous avons commencé à élaborer toute une série de « plans », de « sommaires » possibles, afin de trouver une méthodologie susceptible de rendre compte, pas à pas, des origines et du développement des multiples « singularités » collectives qui composaient le mouvement, et du conflit qui les avait opposées non seulement à l’organisation capitaliste de l’État et du travail, mais aussi aux partis historiques de la gauche.

Le livre a été écrit en quatre ou cinq mois, d’abord à Rome puis à Milan, chez Barbara et Sergio Bologna. Nous avons rempli une pièce de dizaines de livres parus dans les années 1970 et introuvables depuis, de centaines de revues et de documents issus des archives de la librairie Calusca à Milan ou des bibliothèques personnelles de camarades. Nous avons discuté des matinées entières avec ceux qui allaient apporter d’importantes contributions au texte définitif : Giairo Daghini, Franco Berardi, Letizia Paolozzi, etc. Pendant un mois, nous n’avons pas écrit un mot, mais lentement nous avons réussi à dégager un certain nombre de lignes de force à partir desquelles faire « circuler » la narration et opérer des choix dans l’énorme quantité de matériaux documentaires dont nous disposions. Nous avons également défini la période dans laquelle allait s’inscrire cette histoire : de juillet 1960 à décembre 1977.

Nous nous sommes rapidement rendus compte qu’il ne serait pas possible de procéder à une étude historique approfondie (de fait, aucun de nous n’est vraiment historien) sur la base de ces documents : même en s’en tenant aux plus « indispensables », il en serait sorti un volume de plus de mille pages. Il nous a semblé préférable de nous tenir à mi-chemin entre l’oral history et une forme de récit direct, étayé par les documents et les témoignages les plus à même de rendre compte des principaux passages entre les différentes phases du mouvement.

En définitive, plutôt qu’une somme historique exhaustive – qui reste à faire – nous avons voulu présenter aux lecteurs, et en particulier aux plus jeunes, une fresque, la plus large et la plus claire possible, de cette extraordinaire révolte existentielle et politique. Mais une fresque qui contiendrait en filigrane des éléments d’interprétation des mobiles de la contestation, puis de la rébellion. D’une part, donc, un outil de travail, une boussole pour circuler dans ce « labyrinthe » ; de l’autre un état des contradictions irrésolues qui avaient si lourdement pesé sur les conséquences historiques du conflit, en même temps qu’elles en avaient été un indispensable « moteur ».

Tous les critères que nous avons retenus tiennent donc à la nécessité de raconter, de « représenter » la complexité de ces « mouvements révolutionnaires » portés par une exemplaire génération de la révolte.

Nous sommes partis de ce qu’Agnès Heller et d’autres ont appelé la « génération de la révolte existentielle » (les années 1950 et 1960) pour retracer les parcours de tous les « 1968 » : des beat américains aux hippies et aux Black Panthers ; de la révolte contre la « forme parti » et du refus de la « représentation » à l’auto-organisation ­politique horizontale ; du besoin profond d’« autonomie des sujets » au refus de la société de consommation qui produit « l’homme unidimensionnel » ; du besoin ­radical d’inventer une « constitution matérielle de classe » à la contestation critique, et souvent violente, de la démocratie représentative et des « constitutions formelles ».

Il nous a paru essentiel de donner à voir le caractère « global » des nouveaux processus d’autodétermination existentielle et politique qui, à partir de la critique radicale de la famille, s’étaient attaqués à l’école, au monde du travail, au parti, aux « institutions totales » et à l’État, pour converger ensuite dans la lutte contre l’impérialisme comme forme ultime de la domination. C’est ainsi que, dans une harmonie surprenante, à partir de la vie quotidienne, la « libération de soi comme condition indispensable de la libération de tous » rejoignait les luttes de libération de tous les Sud. C’est par cette voie que la « contestation globale » a trouvé son point d’unification au niveau international.

Il s’agissait donc avant toute chose de faire l’analyse d’une rébellion contre le principe d’autorité et la domination, qui témoignait d’un besoin viscéral d’autodétermination des subjectivités. L’Italie était en train de passer de la reconstruction industrielle de l’après-guerre (un mélange entre monde paysan et monde ouvrier urbanisé) à une phase de capitalisme plus avancé, où l’expansion du fordisme impliquait à la fois la transformation de l’usine et le déplacement d’une énorme masse de travailleurs des campagnes du Sud aux régions industrialisées du Nord.

Le fordisme avait pour corollaires indispensables la société de consommation et la rationalisation d’un modèle hiérarchique qui, à partir de l’usine, gagnait l’ensemble de la société et jusqu’aux formes de la représentation politique. Ce qu’on appellera le « néocapitalisme italien » des années 1960 a été un formidable mélange d’innovation démocratique et de répression policière. Le système politique, bloqué et rétrograde, n’est pas parvenu à donner de réponses concrètes à un champ social pris entre le refus des nouvelles disciplines de production et la nécessité intrinsèque d’un grand processus de modernisation de la société. C’est dans ce contexte que se situe l’irruption des mouvements révolutionnaires, perpétuellement suspendus entre une volonté de s’opposer et d’orienter différemment les transformations en cours, et une tendance contre-culturelle à la « fuite » vers une société idéale et ­séparée, expression d’un refus généralisé.

De la fracture entre l’aire contre-culturelle et l’aire politique, il sera souvent question dans ce livre. La rupture sera consommée à la fin de l’année 1968. Elle connaîtra en 1976, avec le Festival du Parco Lambro, une généreuse tentative de recomposition qui se soldera par un échec, pour réapparaître, transformée, lors du bref et intense « mouvement de 77 ».

Ces dernières années, un certain nombre de prestigieux historiens progressistes ont publié de fort intéressants travaux sur la genèse de 1968. Il en ressort au moins trois types d’interprétation.

La première considère le long cycle de la contestation italienne comme une formidable contribution à la constitution de la modernité. Dans Democracy and Disorder3, Sidney Tarrow a analysé environ 5 000 épisodes de conflit survenus entre 1965 et 1975 et il en conclut que ce cycle de luttes a contribué de manière particulièrement remarquable au développement de la démocratie en Italie : les individus ont acquis une autonomie nouvelle vis-à-vis des organisations politiques qui prétendaient les représenter ; de nouveaux sujets politiques sont apparus, et les « demandes excessives » que portait le mouvement à son apogée, en 1968-1969, ont débouché sur un certain nombre de réformes. Pour Tarrow, comme pour d’autres, il s’est agi d’« une grande vague qui a presque tout emporté mais qui a laissé derrière elle des dépôts d’alluvions ». Ce qu’on retiendra donc de 1968, c’est son apport fondamental à la modernité, la dimension dramatique du conflit italien n’étant plus dès lors qu’une conséquence de l’arriération du cadre politique institutionnel.

Et l’on peut observer en effet que, contrairement à ce qu’affirment un certain nombre de falsifications posthumes, le point culminant du conflit en Italie a ­coïncidé avec une période d’expansion de la sphère des libertés individuelles et collectives sans équivalent au cours des décennies précédentes. Et que, s’il est vrai que des conquêtes comme le divorce ou le droit à l’avortement étaient déjà acquises dans beaucoup de démocraties occidentales, le cas italien se distingue par le fait qu’elles ont été imposées par la « base », par l’action d’un « mouvement », alors qu’elles n’avaient presque toujours été que mollement soutenues par les partis de la gauche institutionnelle. En termes d’avancées législatives, enfin, le « Statut des travailleurs » reste sans équivalent dans l’histoire du mouvement ouvrier occidental4.

À l’exact opposé de la lecture de Tarrow, une deuxième interprétation fait de 68 l’ultime flambée d’une conception du monde tout à la fois archaïque et utopiste. Loin d’avoir ouvert la voie à la modernité, 68 aurait été l’ultime tentative de réaliser un rêve irréalisable. L’importance donnée à la vie communautaire et son extrémisme social rangeraient 68 au nombre des grandes visions utopistes, aux côtés des visions chrétienne ou communiste. 68 aurait donc été une tentative ultime d’opposer à la modernité une représentation séculaire de la société idéale.

 

Nous nous sommes quant à nous tenus à distance aussi bien de ce que la ­première interprétation pouvait avoir de réconfortant que du projet de liquidation porté par la seconde – y compris dans ce qu’il a de « généreux ». Nous avons essayé au contraire de mettre l’accent sur l’effort considérable qu’avaient déployé les mouvements des années 1970 pour élaborer une conception alternative de la modernité, une conception qui s’opposait radicalement au modèle du capitalisme consumériste de l’après-guerre et, en définitive, à la prodigieuse efficacité constitutive du modèle hiérarchique fordiste-tayloriste. C’est ce modèle qu’il s’agissait de faire « sauter » dans son expression sociale, et davantage encore à l’intérieur des usines.

Le mouvement, par conséquent, comme « renversement » spéculaire du paradigme dominant, comme expression radicale et irréductible de la maturité à laquelle était arrivé le conflit capital/travail.

On a souvent reproché aux alternatives au capitalisme élaborées par les différentes franges du mouvement leur faiblesse, leur caractère partiel et parfois générique ; dans les faits, nous avons privilégié une vision des mouvements qui ne se focalisait pas sur la recherche d’une issue finale – du type « prise du Palais d’Hiver ». Les mouvements des années 1970 ont très probablement été la dernière grande secousse d’une longue succession de révoltes qui avaient commencé avec la naissance du capitalisme moderne. Dans les contradictions de l’Histoire, ils ont contribué à porter à son terme l’ultime séquence du modèle fordiste-tayloriste, avec toute son intelligence sociale et politique. Ils ont montré, en démontant de l’intérieur ses mécanismes les plus éprouvés, que ce modèle était fondamentalement, et pour sa plus grande, part « bon à jeter ».

Ce conflit a ébranlé de manière irréversible le système politico-économique italien. L’effondrement du « système des partis » (y compris ceux de la gauche) à la fin des années 1980 n’en est qu’une convulsion tardive. Le drame du syndicat et du PCI, c’est de n’avoir ni perçu ni compris l’extraordinaire charge d’inventivité de cette vague révolutionnaire et d’avoir fait le choix de la réprimer durement, dans une alliance suicidaire avec le capital oligarchique et les corps répressifs de l’État.

La restructuration du système productif était probablement dans tous les cas une exigence historique de l’organisation capitaliste, et la modification profonde du modèle keynésien-fordiste-tayloriste une exigence structurelle du capitalisme international. Cela n’impliquait toutefois pas nécessairement une acceptation ­passive du « plan du capital » tel qu’il commençait à se dessiner. Et s’il est vrai que les « mouvements » ont largement permis d’en finir avec le modèle de commandement capitaliste des cinquante dernières années, on ne peut passer sous silence le fait que la gauche institutionnelle a accepté passivement, et même qu’elle a ­délégué au capital, le commandement sur les transformations productives et sociales.

Dans les faits, la pratique de l’« urgence » s’impose tout au long des années 1980 comme une véritable forme de gouvernement. Et la logique de l’urgence a complètement désarticulé et détruit l’assise démocratique de la Première République, ­emportant au passage une bonne partie des processus démocratiques ­apparus au cours des dernières décennies de son histoire. Le « système des partis » dans son ensemble a largement contribué à l’exercice de cette forme dégradée de gouvernement, en déléguant à la magistrature d’énormes pouvoirs discrétionnaires, en promulguant des lois « spéciales » d’abord annoncées comme transitoires et ­finalement inscrites dans le corpus des lois « normales », en construisant des ­dizaines de « prisons spéciales » avec un régime de détention spécifique régi par « décrets » et souvent résolument contraire aux principes de la Constitution. On a agité chaque fois qu’on en a eu besoin le chiffon rouge du « danger pour la démocratie », identifié selon les cas au « terrorisme », au crime organisé ou à des phénomènes sociaux qui n’ont jamais ­représenté une menace sérieuse pour la démocratie.

Il semble assez évident que l’ensemble de ces transformations institutionnelles n’ont été que l’envers et le contrecoup de la nouvelle donne productive, et que la violente modification de l’« État de droit » n’a fait qu’obéir aux exigences du « nouveau capitalisme ». Ce n’est pas ici le lieu d’en faire l’analyse approfondie. Mais force est de constater que le violent conflit italien, avec ses milliers de militants inculpés et incarcérés, avec ses dizaines de morts (de part et d’autre) qui l’ont si terriblement marqué, est riche d’enseignements qui peuvent nous aider à comprendre la situation politique actuelle.

En occident, beaucoup considèrent à juste titre le cas italien comme l’un des laboratoires sociaux et productifs les plus pertinents pour déchiffrer le changement d’époque qui s’opère entre une phase du capitalisme et une autre. Cette phase nouvelle ne se laisse pas encore facilement définir. Certains la nomment génériquement « post-fordisme », d’autres l’appellent « toyotisme », d’autres la qualifient simplement de « post-industrielle ».

Les années 1980 ont été une période obscure et tourmentée de l’histoire italienne. Elles ont vu se multiplier les mystifications et les constructions idéologiques qui avaient pour fonction d’occulter les processus réels (la « pensée faible », la farce de la « nouvelle renaissance », la grandeur industrielle de l’Italie, etc.). En réalité, ce sont les années où le capital, au plan national et international, s’est restructuré et a opéré une mutation interne si profonde que beaucoup n’ont pas hésité à parler de véritable « révolution ».

En marge de ces « grands » processus, le long cycle de l’héroïne, l’expansion du « capital illicite », la destruction des subjectivités, les réponses contre-culturelles généreuses et sans espoir de la jeunesse métropolitaine et finalement, les ouvriers, retranchés dans les usines, impuissants, tenaillés d’angoisse face à l’avenir.

Lors d’une enquête menée en 1985-86, je me souviens qu’un vieux travailleur avait eu cette phrase, excessive mais révélatrice : « Nous sommes comme les juifs : ce qui nous attend maintenant, c’est la solution finale. » « La peur ouvrière », c’est le titre que nous aurions voulu donner à cette enquête, qui n’a pas été publiée. La peur semblait bien être en effet la tonalité émotionnelle dominante, la Stimmung prévalente chez ces travailleurs qui se vivaient comme un groupe de naufragés. Leur horizon était massivement occupé par la question de la drogue dont ils avaient, de façon surprenante, presque tous fait l’expérience directe (pour les plus jeunes) ou indirecte (par l’intermédiaire de parents ou de connaissances) – ce qui montre bien l’ineptie des discours qui cantonnent le problème de la drogue aux franges marginales de la jeunesse. Leur environnement de travail leur semblait ­saturé par l’irruption de l’innovation technologique, qu’ils percevaient comme une menace aussi brutale que réelle pour le travail humain.

À la lumière d’aujourd’hui, beaucoup de nos analyses de l’époque montrent un certain nombre de limites. Car si nous avions bien saisi qu’une « révolution interne » était en train de bouleverser le système politique, nous n’avions sans doute pas mesuré à quel point il s’agissait d’une nécessité intrinsèque à la sphère de la production. Nous n’avions pas réellement compris que nous étions face à un véritable changement d’époque dans les stratégies globales du capitalisme avancé. Le concept de « défaite ouvrière », par exemple, s’il désignait une réalité incontestable, n’en était pas moins l’aboutissement d’une série de processus complexes. Il était donc réducteur de n’en retenir que la dimension politique, lorsqu’il s’agissait – et qu’il s’agit encore – avant tout d’un gigantesque processus de transformation sociale induit par la seule nécessité de transformer radicalement le mode de production. Une transformation qui, en Italie, intervenait avec un retard considérable par rapport à d’autres zones de l’économie capitaliste. Et ce retard était principalement dû à l’aptitude au conflit et au degré de maturité auxquels étaient parvenus les mouvements antagonistes et, plus encore, la force autonome et organisationnelle du corps central de la classe ouvrière. On comprend mieux alors pourquoi cette mutation a revêtu en Italie des aspects beaucoup plus dramatiques qu’ailleurs, et que pour s’accomplir elle ait dû « se débarrasser » aussi bien des mouvements ­antagonistes que de la centralité ouvrière.

Aujourd’hui en Italie, l’historique et bancal « système des partis » s’est littéralement effondré et toutes les forces qui auraient pu, au cours dix dernières années, s’opposer à cette misérable dérive institutionnelle ont été réprimées et dispersées. La gauche institutionnelle n’a pas le commencement d’un programme politique à peu près cohérent pour interpréter le bouleversement radical des processus matériels. Des « formes de représentation » nouvelles et ambiguës sont apparues sur la scène politique, tandis que le grand gisement des mouvements des années 1970 semble dispersé, éteint.

Dans ce contexte, notre livre aspire à être un instrument de la mémoire*. Et, pour citer un auteur que par ailleurs je n’aime pas, n’est-il pas vrai que « la lutte de l’homme contre le pouvoir est la lutte de l’homme contre l’oubli » ?

  • 1. Les expressions en italiques suivies d’une étoile sont en français dans le texte. À l’exception des notes des auteurs, marquées N.d.A., ou de celles, signées par des initiales, des différents contributeurs du livre, les notes de bas de page sont du collectif de traduction.
  • 2. Enrico Berlinguer fut secrétaire général du Parti communiste italien de 1972 à 1984
  • 3. Democracy and Disorder, Protests and politics in Italy, 1965-1975, Oxford University Press, 1989. Traduit en italien chez Laterza en 1990, inédit en français.
  • 4. Sur le « Statut des travailleurs », voir chapitre 6, note 73.