Piazza Statuto, le début de l’affrontement

Au début des années 1960, la « centralité de l’usine » se manifeste surtout par une tension et une conflictualité très fortes dans le processus de production, en particulier dans la métallurgie. Le patronat italien concentre alors l’essentiel de ses efforts sur l’extraction de la plus-value relative, c’est-à-dire sur des investissements et des modifications de l’organisation du travail qui visent strictement à augmenter la productivité horaire du travail ouvrier1. Après le saut technologique des années 1950, les cadences s’accélèrent, il s’agit de prendre totalement possession du temps de travail et du temps de vie ouvriers. Au fordisme du travail à la chaîne et de l’innovation permanente, on applique désormais à son paroxysme le taylorisme de la rationalisation du temps de travail. Dans les grandes villes, la déqualification générale du travail ouvrier dans les usines s’accompagne d’une dégradation des conditions de logement de la main-d’œuvre immigrée.

Mais la centralité de l’usine est aussi un enjeu théorique récurrent dans la réflexion qui est menée à cette période sur l’organisation du travail et le projet technologique. À partir des années 1960, les rapports homme-machine, la relation entre classe ouvrière et innovation technologique – des thèmes qui étaient encore marqués par une certaine conception de l’organisation scientifique du travail – deviennent centraux pour la nouvelle gauche italienne2. Raniero Panzieri et sa lecture du « Fragment sur les machines3 » des Grundrisse de Marx sont à l’origine de ce tournant.

La question que soulève Panzieri est celle des formes que prend le commandement capitaliste sur la force de travail, ou comme il l’appelle, du « despotisme du capital ». Il montre comment le capital se sert de la rationalité technologique pour en faire l’instrument de sa domination; de sorte que c’est le développement technologique qui va désormais déterminer les caractéristiques professionnelles de la force de travail ouvrière, et la réduire par conséquent à l’esclavage politique. Ce n’est qu’en s’associant et en revendiquant le contrôle de la totalité du processus de production que les ouvriers peuvent à nouveau se constituer comme des sujets politiques. Il s’agit ainsi de dépasser le fatalisme du syndicat pour lequel la structure du capital fixe est une donnée « objective » et « rationnelle », et qui entend avant tout corriger les « dysfonctionnements » du système. De là découle, pour Panzieri, la nécessité de reprendre le travail politique de « l’enquête ouvrière », afin de constituer un savoir sans intermédiaire, et d’impliquer directement la classe ouvrière dans l’élaboration de sa propre stratégie de lutte4.

C’est à cette période, au croisement de ces modifications du cycle de production et de l’émergence d’un nouveau savoir de classe, que se forme pleinement la figure de l’ouvrier-masse. Après des années de silence, ce nouveau sujet prend la parole de manière fracassante à l’occasion de la renégociation des contrats5 de 1962, prenant de court ceux-là mêmes qui avaient prédit son apparition et auraient dû, en toute logique, en savoir quelque chose.

 

Du point de vue des luttes ouvrières, on peut considérer que la renégociation des contrats de 1962 dessine une ligne de fracture entre la discipline imposée par la Reconstruction et l’ouverture d’un nouveau cycle de luttes qui culminera, sept ans plus tard, avec la grande explosion de l’« Automne chaud ».

Une tension croissante dans les usines et dans les villes annonce également les événements à venir. Elle est alimentée par le suremploi, les mouvements migratoires massifs des campagnes vers les grandes concentrations industrielles du Nord, et l’exploitation effrénée de la force de travail, qui s’était démesurément accrue depuis la Reconstruction et sa discipline productive. Dans les usines FIAT, on en était arrivé à ce que deux heures en moyenne suffisent à la reproduction de la valeur de la force de travail: le taux de plus-value était de 400 %. L’inefficacité du syndicat, plus soucieux de satisfaire les attentes du PCI que d’accompagner les élans de la classe ouvrière, n’était pas étrangère à cette situation. La nécessaire transformation du syndicat, qui ne répondait plus en rien aux exigences de la situation, fut du reste un thème récurrent dans les années 1960, au même titre que la modification des structures politiques – qui seront en partie réformées par le centre-gauche.

L’« année des contrats » s’ouvre à Turin par deux grandes grèves aux usines Lancia et Michelin. Aux côtés des plus âgés, cadres communistes d’usine, de jeunes ouvriers entrent en scène avec force. Beaucoup sont issus des vagues d’immigration récentes. Les premiers cortèges se forment à l’intérieur des usines, mais très vite, ils gagnent les rues de Turin: dans les premiers mois de 1962, de grandes manifestations sillonnent la ville en long et en large6. Dès le début du conflit, l’UIL tente de conclure des accords séparés. Mais la lutte sur les contrats s’étend aux autres usines métallurgiques de la ville, qui se mettent toutes en grève. Ils sont 100000 grévistes le 13 juin 1962, et la FIAT n’est pas encore entrée dans le mouvement. Les ouvriers, pour se rendre au travail, « traversent la ville en grève à bord de trams déserts7 ». Pas pour longtemps: le 19 juin, après des années d’immobilisme, les avant-gardes FIAT entrent en lutte. C’est la grève « des 7000 », qui touche la SPA Stura, les fonderies, les ateliers auxiliaires, le Lingotto, l’Avio et l’aéronautique et les forges8. Sur cette lancée, les piquets de grèves et les cortèges internes se multiplient dans tous les secteurs de la FIAT. Le 23 juin 1962 commence la grève « des 60000 de la FIAT ».

Il y a désormais 250000 ouvriers en grève à Turin. Un immense espace de lutte s’est ouvert et à l’annonce que l’UIL a signé un accord séparé avec la direction de la FIAT, des milliers de manifestants, par vagues successives, portent la grève des contrats au cœur de la ville. Pendant trois jours, les 7, 8 et 9 juillet, ce sera la ­Révolte de la piazza Statuto. Ces manifestants de 1962 seront à l’origine non ­seulement du premier grand mouvement de grève de l’après-guerre, mais aussi de la première grande révolte ouvrière depuis la Résistance et la Reconstruction, si l’on excepte celle de juillet 1960 à Gênes, qui présentait tous les traits d’une grande insurrection populaire.

 

Mais que s’est-il passé exactement sur la piazza Statuto?

Après le succès du 23 juin, les syndicats appellent à la grève générale pour les 7, 8 et 9 juillet. Le climat est électrique de part et d’autre: dans le mouvement ­ouvrier à cause du grand succès des grèves de juin, et parce qu’après des années de silence, une ville entière a cessé de travailler; du côté des patrons pour des raisons inverses: ils sont prêts à tout mettre en œuvre pour empêcher qu’on en finisse avec des années de domination sans partage. C’est la FIAT qui ouvre les hostilités en signant la veille de la grève un accord séparé avec l’UIL et le SIDA (le syndicat jaune de la FIAT), qui concède quelques augmentations de salaire mais rien sur le temps de travail, rien sur les cadences et les rythmes, rien sur la révision des normes disciplinaires. Puisque l’UIL et le SIDA ont obtenu 63 % des voix aux dernières élections professionnelles, les stratèges de Valletta pensent que cet accord sera fatal à la grève du 7 juillet. Mais le samedi matin, la grève est totale et générale: toute une ville s’immobilise. En fin d’après-midi, des attroupements commencent à se former autour du siège de l’UIL, piazza Statuto, où se sont barricadés les syndicalistes de l’accord séparé, sous la protection de la police. Les premiers qui arrivent et qui se mettent à siffler (ils sont quelques centaines) sont les ­adhérents mêmes de l’UIL.

Et puis tous viennent, adhérents de tous les syndicats, ouvriers de toutes les usines. Beaucoup sont des jeunes, les mêmes qui avaient mené la grève dans les usines. À chaque heure qui passe, leur nombre augmente, ils sont bientôt des milliers. Le nombre de policiers augmente en proportion: le bataillon Padova de la brigade d’intervention rapide, avec son cortège de jeeps et de camionnettes, a été posté à Turin en prévision de la grève des contrats. C’est vers 16 heures, le samedi 7, que commencent les caroselli de la police, les caillassages, les affrontements au corps à corps, les matraquages, les arrestations, les lacrymogènes. Plus tard, dans la soirée, le secrétaire de la Camera del Lavoro de Turin tentera sans succès d’intervenir auprès de ses propres adhérents pour les convaincre de quitter les lieux. Personne ne le suit. Même un dirigeant aussi prestigieux que Giancarlo Pajetta9 errera, impuissant, des heures durant, aux entours de la piazza Statuto. Entre-temps, la nouvelle des affrontements s’est répandue dans la ville: beaucoup des manifestants présents depuis le début ont couru chercher du renfort. Tous reviennent, et à partir de 18h, ils affluent toujours plus nombreux, par les rues et les boulevards qui débouchent sur la piazza Statuto. De 19h à 4h du matin, les affrontements ne connaissent pratiquement pas de pause. Ils sont de plus en plus violents. La police et les manifestants occupent tour à tour, sur la place et dans les environs, les positions qu’ils avaient perdues l’instant précédent.

Le dimanche 8 à 11h, ils sont de nouveau des milliers autour de la piazza Statuto; face à eux un gigantesque déploiement de forces de police et de carabiniers que l’on a fait venir de Vénétie et d’Émilie. Les forces de l’ordre chargent immédiatement pour disperser les manifestants, puis ils chargent à nouveau, ils chargent de nombreuses fois, mais les manifestants ne se dispersent pas. Cet affrontement qui dure, qui ne veut pas s’arrêter, cette tension qui doit s’exprimer, ce refus d’entendre des raisons d’ordre institutionnel, sont impressionnants. Lundi 9 juillet, même chose. Tension devant les usines où la police et les piquets ouvriers se font face, puis de nouveau, des milliers de manifestants convergent vers la piazza ­Statuto. Pour le troisième jour consécutif, entre 11h et 2h du matin, des affrontements ininterrompus opposent manifestants et policiers. Les caroselli se multiplient, les forces de l’ordre encerclent la place, ils chargent « en éventail » du centre vers l’extérieur, à grand renfort de grenades lacrymogènes. Toute la zone est complètement enfumée.

Mais de nouveau, et malgré les moyens imposants et la dureté de la répression (les arrêtés subissent presque tous l’épreuve de la galleria10 quand ils arrivent au poste), la police et les carabiniers ne parviennent pas à occuper durablement la place. Les groupes de manifestants, après trois jours de lutte, commencent à savoir se coordonner, ils sont très mobiles, ils se reforment continuellement à peine ils ont été dispersés; avec obstination ils érigent des barricades, ils utilisent des frondes, ils se battent avec la police. Mardi 10 juillet à 2h du matin, une armée de policiers et de carabiniers réussit à conquérir la place et à la tenir. Les affrontements de la piazza Statuto sont terminés. La répression sera très dure. Et par-dessus le marché, sur la révolte de la piazza Statuto, on va en entendre et en lire de toutes les couleurs.

  • 1. Chez Marx, cette hausse de la productivité du travail vient répondre à la lutte pour la réduction de la journée de travail et aux limites légales du travail (pour les femmes, les enfants, le travail de nuit, etc.) : « Dès que la révolte grandissante de la classe ouvrière a forcé l’État à raccourcir autoritairement la durée du temps de travail, en imposant d’abord une journée de travail normalisée à la fabrique proprement dite ; à partir du moment donc où il fallut définitivement renoncer à accroître la production de survaleur par la prolongation de la journée de travail, le capital s’est jeté délibérément et de toutes ses forces sur la production de survaleur relative, par le moyen d’un développement accéléré du système des machines », Le Capital, Livre I, chapitre XI, op. cit.
  • 2. Sur ces questions et sur l’apparition de nouvelles figures de la classe ouvrière, voir Sergio Bologna, Teoria e storia dell’operaio massa in Italia nelle ricerche di storia dell’industria dell’auto (dopo la lettura del Daimler-Benz Buch), publié par la Fondation d’histoire sociale du XXe siècle de Hambourg [N.d.A.]
  • 3. Karl Marx, « Capital fixe et développement des forces productives », Grundrisse, op. cit. Pour une ressaisie de la lecture du « Fragment sur les machines » par le courant opéraïste et ses suites, on lira l’article de Paolo Virno, « Quelques notes à propos du General intellect », paru dans Futur antérieur n° 10, L’Harmattan, mai 1992 et disponible en ligne sur le site de la revue Multitudes.
  • 4. 7. Voir Raniero Panzieri, « Uso socialista dell’inchiesta operaia », Quaderni rossi n° 5, 1965. La traduction française de ce texte, « Conception socialiste de l’enquête ouvrière », parue dans Quaderni rossi : Luttes ouvrières et capitalisme d’aujourd’hui, op. cit., est disponible en ligne sur le site de la revue Multitudes
  • 5. Dans le droit italien, le « contratto collettivo nazionale di lavoro » (CCNL), négocié entre représentants des travailleurs et des employeurs, définit les horaires, les salaires, les conditions de travail ainsi que les modalités des négociations. Celles-ci se déroulent à plusieurs échelles, l’entreprise, le bassin d’emploi, la branche (bâtiment, textile, métallurgie, etc.), et au niveau interprofessionnel. En mars 1962, alors que plus de 50 000 ouvriers sont en grève dans la métallurgie à Milan, une renégociation anticipée du contrat de la métallurgie est demandée par l’UILM (syndicat de branche de l’Union italienne du travail (UIL), réformateur et de tradition socialiste et démocrate). D’autres grèves suivent (FIAT, Lancia, etc.). C’est « l’année des contrats ». Les ouvriers FIAT cherchent notamment à imposer la semaine de 40 heures sur 5 jours.
  • 6. « Turin aujourd’hui n’est pas la Turin de Gramsci. D’autres usines, capitalisme / le même mais différemment organisé, nouvelle classe ouvrière. Les transformations techniques, les nouvelles machines, ont changé / les rythmes de production et les modes de consommation. De ces machines est parti / il y a dix ans / le mot d’ordre de l’optimisme capitaliste : transformer les ouvriers en bourgeois, vendre à la famille ouvrière ce que l’ouvrier a produit / et qui en partie seulement lui a été payé par le salaire. Un ouvrier, cent mille ouvriers / peuvent travailler pour le progrès du capital. Mais la classe ouvrière ne le peut pas. C’est la seule force que le capital ne peut maîtriser / parce qu’il la génère à l’intérieur de lui-même. Quand la classe ouvrière le sait, alors elle existe. Quand la classe ouvrière se met en mouvement, le capital s’arrête. […] – Je viens de la province de Bari. J’habite à Turin depuis deux ans. – Je viens de Caserta, je suis méridional ; je travaille à Lancia, cela fait déjà un mois que nous faisons grève et ces misérables, ils ne se décident pas… », Franco Fortini, Tre testi per film, op. cit
  • 7. Dario Lanzardo, La Rivolta di piazza Statuto. Torino, Luglio 1962, Feltrinelli, 1979. Ce texte constitue la meilleure documentation sur la piazza Satuto, avec une série importante d’entretiens avec des participants à ces journées et une analyse minutieuse des interprétations qui en ont été faites [N.d.A.]
  • 8. En plus du gigantesque site de Mirafiori (50 000 ouvriers), de nombreuses usines FIAT sont dispersées dans l’agglomération turinoise. À la SPA, on fabrique des machines-outils. Les ateliers auxiliaires de Mirafiori assurent la réalisation de pièces spécifiques et la maintenance de l’usine. La FIAT Lingotto est, comme Rivalta, une des grandes unité d’assemblage. Avio fabrique des moteurs d’avions. Les hauts-fourneaux sont situés au nord de la ville (Ferriere) et en périphérie (Avigliana). À Carmagnola se trouvent les fonderies. Sur les usines FIAT et leurs histoires, voir La FIAT aux mains des ouvriers. L’Automne chaud de 1969 à Turin, Les Nuits rouges, 2009
  • 9. Giancarlo Pajetta (1911-1990) est un homme politique communiste et ancien partisan. Incarcéré à 17 ans pour appartenance au Parti communiste et propagande, il passera 13 ans en prison sous le régime fasciste. Pendant la guerre des partisans, il est chef d’État-Major des Brigades Garibaldi. En 1946, il est élu à l’Assemblée constituante, puis à la Chambre des députés en 1948, date à laquelle il devient membre du Secrétariat général du PCI.
  • 10. La pratique policière de la galleria (le tunnel) est ainsi décrite dans Les Invisibles de Nanni Balestrini [1987], POL, 1992 : « Alors on nous forçait à courir tout le long du couloir entre les deux files de gardiens avec les mains sur la tête pour qu’on ne puisse pas se défendre, mais d’un côté c’était mieux car c’est sur la tête qu’ils cognaient, c’étaient des coups terribles qu’ils donnaient de toute leur force avec les matraques et les barres de fer. »