Paolo Virno: Le piquet revu et corrigé

L’histoire passée est un butin de guerre: elle fait l’objet de razzias et d’appropriations permanentes – et cela est tout particulièrement vrai pour les luttes en usine. Ce que le sens commun considère comme juste et raisonnable lorsque les grèves sont au maximum de leur puissance, est qualifié de délire ou d’abus dès lors que les indices de productivité recommencent à grimper. Comme dans les mauvaises ghost stories, la jeune fille amoureuse ne tarde pas à se transformer en un spectre ricanant et sanguinaire. Lorsqu’il s’agit d’ouvriers, le révisionnisme historiographique a des temps de réaction très brefs: il opère avec l’agilité d’une task force et l’absence de scrupules d’un courtier en Bourse. Il enregistre minutieusement la moindre transformation des rapports de force matériels. Il est toujours prêt à réclamer la libération des cadavres qui s’entassent dans les placards.

Les montagnes russes qui président à l’évaluation historique des « conflits industriels » constituent le modèle clair et sans ambiguïté, de toutes les autres réécritures du passé. Elles en sont le prototype secret. Qu’on pense seulement à l’an de grâce 1969, Automne chaud et compagnie. Ce caillou, l’autruche historiographique a dû le garder longtemps sur l’estomac avant de parvenir à le ­digérer1. Pendant plus de dix ans, jusqu’aux 35 jours de la FIAT, en 19802. Pour ce qui concerne le 68 étudiant, les choses ont été plus simples: une ligne de démarcation a très vite été tracée pour séparer l’Eden festif des assemblées spontanées et les terres amères des sectes extrémistes – et c’est cette lecture qui a prévalu au moment du vingtième anniversaire de 68. Alors que, si l’on y regarde bien, les « méchants » qui sont censés avoir troublé l’innocence des premières occupations d’université, sont justement les étudiants, les militants et les groupes qui ont conflué dans la contestation ouvrière de 69 et qui en ont renforcé la radicalité extrasyndicale. Quand il s’agit de trouver la ligne de partage des eaux, on en revient toujours à 1969 – et on mérite alors la sourcilleuse attention de l’historiographie prêt-à-porter*.

Le piquet en est un excellent révélateur. En 1969, ce n’était pas un dîner de gala3 – ni même un en-cas chez McDonald’s. Sa violence évidente était à l’exacte mesure de la pression, du chantage exercé par l’entreprise sur chaque individu, avec son sempiternel mélange de menaces et d’incitations. Il s’agissait de déployer sur le terrain une autorité égale et contraire à celle – atavique et intériorisée – du chef d’atelier. Il serait complètement stupide de croire que le piquet servait uniquement à convaincre et à distribuer des tracts; c’est là un boniment tout juste bon pour les repentis4. C’était au contraire une institution de pouvoir, même si elle était informelle. Du pouvoir de « ces autres »: les ouvriers réfractaires au régime de l’usine. Et c’est comme tel qu’il était raconté – et même respecté – par les grands organes de presse. On le considérait pour le moins comme un élément incontournable du paysage urbain, on saisissait immédiatement sa logique et sa nécessité. L’aversion explicite pour la « main-d’œuvre » insubordonnée, n’empêchait pas de saisir la profonde légitimité de son recours à la force.

En 1969, rentrer par le portail de l’usine devient une chose impensable. Les « jaunes » cherchent des accès alternatifs: il y en a toujours qui essaient d’escalader le mur d’enceinte. La ronde ouvrière, qui n’est pas sans ressources, les déniche, les force à redescendre et les éloigne à grands coups de claques. À une certaine heure, alors qu’il fait encore sombre, la voiture d’un petit chef ou d’un employé apparaît sur l’avenue: le moteur tourne à plein régime, les phares sont allumés. Au piquet, tout le monde comprend de quoi – et souvent aussi de qui – il s’agit: les samouraïs de la productivité et de l’entrée-à-tout-prix sont des personnages bien connus5. On cherche aussitôt un obstacle à lui opposer: une poubelle, ou n’importe quoi. Le « jaune » à moteur met la gomme et fonce comme un bolide sur les hommes du piquet. Si on réussit à l’arrêter, sa voiture est démontée, son pare-brise rayé, sa carrosserie lacérée. Et Stakhanov n’en sort pas toujours indemne.

Si la grève a lieu pendant les heures de travail, c’est le cortège interne qui fait office de piquet. Les camarades encore hésitants l’attendent comme une garantie passagère, comme un autre gouvernement qui dicte sa loi pour quelques heures. Souvent, la fois d’après, les derniers (ceux qu’on avait poussés de force hors de l’atelier) seront les premiers (à entrer en grève). Le cortège œuvre à sa manière au recensement de la hiérarchie d’usine: il ramasse çà et là les contremaîtres, les contrôleurs de cadences, les réducteurs des temps de production et même, les jours fastes, un membre de la direction; et puis il les place en tête et les fait défiler eux aussi. Bien sûr, les droits sacrés de la personne subissent quelques secousses – mais c’est bien peu de chose par rapport à ce que supportent les ouvriers à n’importe quel moment de la journée de travail.

Le tournant, longuement ruminé, se produit à Turin, en octobre 1980, avec la « marche des 40000 ». Tous les médias interviewent le chef des chefs, Arisio6. Très vite, le discours porte sur les années de l’après-1969, la longue saison de violences, de violations des lois pénales, l’incivilité généralisée. La hiérarchie d’usine, qui n’est qu’au tout début de sa reconquête, ressemble à une association de vétérans du Vietnam: combien ils en ont vu, et combien encaissé. C’est aux chefs d’ateliers que l’on doit d’avoir fermement maintenu les idéaux de la libéral-démocratie dans le triangle très agité que formaient les usines de Mirafiori, Rivalta et Stura. Ils ont payé de leur personne, ils n’ont jamais été assez protégés, ils ont souvent été conspués par ces mêmes médias qui à présent sont suspendus à leurs lèvres.

Le principal accusé, c’est le piquet: ce n’est plus la pointe de l’iceberg d’une communauté ouvrière, ce n’est plus le réseau des rapports politiques qui la constitue et l’innerve: ce n’est plus qu’un ramassis de malfrats. Pas un employé ambitieux, pas un dirigeant avide de réussite qui n’y aille de sa petite histoire: ils m’ont craché au visage, ils ont déchiré ma veste, ils m’ont humilié en m’entortillant dans un drapeau rouge, il y avait un cul-terreux7 qui se penchait pour regarder mes jambes comme s’il me disait « attention à tes genoux…8 ». Hommes politiques, faiseurs d’opinion, sociologues du travail parlent d’un « climat intolérable », qui appartient enfin au passé. Vous les avez couverts, disent-ils aux syndicats, sur un ton qui n’a rien d’amical: vous avez couvert les jeunes ouvriers du groupe Chen Po Ta qui, pendant l’occupation spontanée de Mirafiori en 1973, remontaient leurs foulards sur leur visage avant de commencer le « ratissage » des ateliers9. Non, s’évertuent à répondre les accusés, c’est grâce à nous que tant de violences ont été évitées, mais c’est vrai, il y a eu des excès.

Sait-on pourquoi les conflits dans les usines passent souvent pour de la micro-histoire, lorsque ce n’est pas simplement pour les stridulations d’un « monde à part10 »?

Et pourtant, si l’on tient compte du brusque changement de point de vue qui détermine la lecture de ces conflits, on apprend quelque chose. On comprend par exemple la logique qui inspire les grandes réécritures de l’histoire. Et on s’en étonne sans doute moins, et on ne s’en indigne plus au nom de l’« objectivité », mais pour d’exquises raisons partisanes. Celles du parti du piquet.

  • 1. L’autruche, connue pour ses facultés digestives hors-pair, est aussi l’emblème de la grande maison d’édition turinoise Einaudi
  • 2. En 1980, la FIAT connaît cinq mois de contestation ouvrière virulente après l’annonce de restructurations massives (sa direction a notamment déclaré qu’il y avait 24 000 ouvriers « en trop », dont 14 000 devaient être licenciés). Les « 35 jours » désignent le summum de la tension et de la radicalisation des luttes – non seulement dans l’établissement mais dans toute la ville de Turin. En octobre, les « cols blancs » de la FIAT, les chefs et sous-chefs d’ateliers se réunissent et décident d’une contre-offensive. Une manifestation est organisée, avec l’appui de la direction. Passée à l’histoire comme « marche des 40 000 », elle est généralement considérée comme marquant la fin du cycle de luttes inauguré en 1969. Voir au chapitre 12, le texte de Paolo Virno, Do you remember counterrevolution ?
  • 3. « La révolution n’est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s’accomplir avec autant d’élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre », Mao Tsé-toung, Rapport sur l’enquête menée dans le Hounan à propos du mouvement paysan, 1927, repris dans Le petit Livre rouge, 1966.
  • 4. À partir de la fin des années 1970, dans les procès intentés aux participants aux mouvements de l’Autonomie, la figure du « repenti » (pentito) désigne un délateur qui monnaie des informations (réelles ou fictives) destinées à être utilisées par l’accusation contre des aménagements et des réductions de peine. Sur ce dispositif, introduit par la loi Cossiga du 6 février 1980, voir Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La révolution et l’État. Insurrections et « contre-insurrection » dans l’Italie de l’après-68 : la démocratie pénale, l’état d’urgence, Dagorno, 2000
  • 5. Le terme italien « soliti noti » est le renversement du titre du film de Mario Monicelli, I soliti ignoti, 1958 (« les habituels inconnus », sorti en France sous le titre Le Pigeon) qui raconte les aventures d’une bande de pieds-nickelés du vol, à Naples, dans les années de l’après-guerre : prolétaires, affamés, malchanceux et généreux. L’inversion en « soliti noti » (les « habituels bien connus ») suggère du même coup l’inversion de ces qualités : bourgeois, repus, chanceux et égoïstes
  • 6. Luigi Arisio était le responsable de la coordination des contremaîtres et des cadres de la FIAT, réunie le 14 octobre à Turin pour lancer la « marche des 40 000 »
  • 7. Le terme italien terrone est une manière raciste de désigner, au Nord de l’Italie, les Italiens immigrés du Sud
  • 8. Allusion à la gambizzazione (jambisation) qui consiste à tirer dans les jambes ou les genoux d’« ennemis de classe » pour leur faire payer leurs méfaits, les terroriser, les marquer d’une invalidité permanente
  • 9. La spazzolata (le coup de balai) désigne le passage au crible de tous les ateliers et bureaux de l’usine, en général effectué par le cortège interne, afin de dénicher les « jaunes » et d’imposer la cessation du travail. Sur l’occupation de 1973, voir chapitre 8 – L’occupation de Mirafiori et l’autonomie comme projet politique
  • 10. Allusion probable au film A World Apart, de Chris Menges (1988) qui a pour toile de fond l’apartheid en Afrique du Sud dans les années 1960