Malaise dans l’école secondaire: l’affaire de la Zanzara

Par ailleurs, la production de richesses au plan international est en pleine récession, ce qui se répercute violemment sur les programmes nationaux de développement. Tous ces facteurs mènent à une impasse. On donnera à cette crise le nom de « conjoncture », un terme suffisamment vague pour constituer un excellent instrument de chantage face aux revendications ouvrières. L’espérance suscitée par la « coexistence pacifique » se désagrège face à la politique des deux grandes puissances. Celles-ci ne semblent plus en effet se préoccuper que de l’extension de leur zone d’influence militaire et économique à des régions toujours plus vastes d’un monde secoué par les révolutions et les guerres ­d’indépendance.

La « coexistence pacifique » finit donc par apparaître pour ce qu’elle est: un paravent servant opportunément à occulter les politiques de domination. En 1964, Palmiro Togliatti, le leader historique du PCI, meurt de maladie en Crimée; aux congrès du Parti, on voit pour la première fois s’opposer deux tendances (celle d’Amendola à droite, et celle d’Ingrao à gauche1). Au même moment, une solide alliance entre la DC, les grands entrepreneurs, les entreprises publiques, les socialistes et l’Église scelle le bloc du pouvoir bourgeois. Dans la société civile, les phénomènes de dissensus se multiplient, y compris sous des formes « démocratiques2». Ils s’organisent en associations, en dehors des partis: la Ligue italienne pour le divorce (LID), par exemple, est fondée en 1964.

Certes, les revues autoproduites plus engagées et plus radicales, comme les Quaderni rossi ou les Quaderni piacentini, peinent encore à trouver un public. Mais on perçoit, à différents degrés, les multiples signes d’une aspiration générale au changement. Les intellectuels « démocrates » avaient déjà donné en Italie un aperçu de leur engagement à travers des films mémorables ou de nouvelles tendances éditoriales. Mais de nouvelles œuvres cinématographiques ou littéraires, des essais inédits et souvent importants arrivent désormais de l’étranger: Les Sentiers de la gloire et le Docteur Folamour de Kubrick, les livres de Franz Fanon, Une Journée d’Ivan Dennissovitch de Soljenitsyne3, pour ne citer que ceux-là… Ils soulignent encore, par contraste, le climat d’asphyxie et pour tout dire de restauration qui émane alors du système des partis et des institutions en général.

La police et la magistrature continuent à faire office de bras armé et d’exécutant légal des intérêts du gouvernement et du grand capital. Les épisodes de répression ne se comptent plus: la police tire et tue chaque fois qu’un conflit éclate. La magistrature maintient une pression continue en instaurant une censure préventive: des films, des livres, des revues, des manifestes, etc. sont systématiquement mis sous séquestre. Quant aux sentences rendues par les tribunaux, le plus souvent en vertu de critères moralisateurs, elles font un usage abondant, suranné et néanmoins inventif du tristement célèbre code Rocco ­fasciste4.

La jeunesse ressent tout cela d’une manière immédiatement existentielle et pré-politique5, qui se traduit par un besoin permanent de questionner les récits officiels. La réforme de l’enseignement secondaire, par exemple, commence à laisser deviner, sous son égalitarisme apparent, les objectifs réels qui ont présidé à son institution. Car si la tripartition en filières a été supprimée au collège, elle est maintenue dans le second degré entre les lycées, les écoles normales d’instituteurs, et les instituts techniques, et la sélection n’en est que plus rigoureuse. Dans cette phase de formation de la conscience étudiante, les formes de la contestation n’ont encore rien de très radical, particulièrement dans les lycées; mais les signes du malaise sont tangibles et révèlent une fracture progressive entre la jeunesse et les institutions de l’État. 

En dépit de son caractère local et de ses limites, l’affaire de La Zanzara (le moustique) – le journal des élèves du lycée Parini de Milan – constitue en ce sens un épisode historique. En février 1966, sort un numéro sur le thème « École et société », qui contient notamment une enquête menée auprès des lycéennes intitulée: « À quoi pensent les filles d’aujourd’hui? ».

Le lycée Parini accueille depuis toujours les enfants de la « bonne bourgeoisie » milanaise. Situé au cœur des quartiers résidentiels, il est connu pour être particulièrement sélectif et élitiste. Les élèves ne sont pas spécialement turbulents, ils sont connus au contraire pour leur engagement exemplaire dans les études et leur solide respect des hiérarchies. La plupart des enseignants et même le proviseur affichent une culture « démocratique », et la direction de l’établissement voit d’un œil favorable l’autogestion du journal par les lycéens. Le scandale de la Zanzara n’a donc rien de commun avec les formes de contestation qui vont éclore en Italie moins de deux ans plus tard (et au regard desquelles il