Malaise dans l’école secondaire: l’affaire de la Zanzara

Par ailleurs, la production de richesses au plan international est en pleine récession, ce qui se répercute violemment sur les programmes nationaux de développement. Tous ces facteurs mènent à une impasse. On donnera à cette crise le nom de « conjoncture », un terme suffisamment vague pour constituer un excellent instrument de chantage face aux revendications ouvrières. L’espérance suscitée par la « coexistence pacifique » se désagrège face à la politique des deux grandes puissances. Celles-ci ne semblent plus en effet se préoccuper que de l’extension de leur zone d’influence militaire et économique à des régions toujours plus vastes d’un monde secoué par les révolutions et les guerres ­d’indépendance.

La « coexistence pacifique » finit donc par apparaître pour ce qu’elle est: un paravent servant opportunément à occulter les politiques de domination. En 1964, Palmiro Togliatti, le leader historique du PCI, meurt de maladie en Crimée; aux congrès du Parti, on voit pour la première fois s’opposer deux tendances (celle d’Amendola à droite, et celle d’Ingrao à gauche1). Au même moment, une solide alliance entre la DC, les grands entrepreneurs, les entreprises publiques, les socialistes et l’Église scelle le bloc du pouvoir bourgeois. Dans la société civile, les phénomènes de dissensus se multiplient, y compris sous des formes « démocratiques2». Ils s’organisent en associations, en dehors des partis: la Ligue italienne pour le divorce (LID), par exemple, est fondée en 1964.

Certes, les revues autoproduites plus engagées et plus radicales, comme les Quaderni rossi ou les Quaderni piacentini, peinent encore à trouver un public. Mais on perçoit, à différents degrés, les multiples signes d’une aspiration générale au changement. Les intellectuels « démocrates » avaient déjà donné en Italie un aperçu de leur engagement à travers des films mémorables ou de nouvelles tendances éditoriales. Mais de nouvelles œuvres cinématographiques ou littéraires, des essais inédits et souvent importants arrivent désormais de l’étranger: Les Sentiers de la gloire et le Docteur Folamour de Kubrick, les livres de Franz Fanon, Une Journée d’Ivan Dennissovitch de Soljenitsyne3, pour ne citer que ceux-là… Ils soulignent encore, par contraste, le climat d’asphyxie et pour tout dire de restauration qui émane alors du système des partis et des institutions en général.

La police et la magistrature continuent à faire office de bras armé et d’exécutant légal des intérêts du gouvernement et du grand capital. Les épisodes de répression ne se comptent plus: la police tire et tue chaque fois qu’un conflit éclate. La magistrature maintient une pression continue en instaurant une censure préventive: des films, des livres, des revues, des manifestes, etc. sont systématiquement mis sous séquestre. Quant aux sentences rendues par les tribunaux, le plus souvent en vertu de critères moralisateurs, elles font un usage abondant, suranné et néanmoins inventif du tristement célèbre code Rocco ­fasciste4.

La jeunesse ressent tout cela d’une manière immédiatement existentielle et pré-politique5, qui se traduit par un besoin permanent de questionner les récits officiels. La réforme de l’enseignement secondaire, par exemple, commence à laisser deviner, sous son égalitarisme apparent, les objectifs réels qui ont présidé à son institution. Car si la tripartition en filières a été supprimée au collège, elle est maintenue dans le second degré entre les lycées, les écoles normales d’instituteurs, et les instituts techniques, et la sélection n’en est que plus rigoureuse. Dans cette phase de formation de la conscience étudiante, les formes de la contestation n’ont encore rien de très radical, particulièrement dans les lycées; mais les signes du malaise sont tangibles et révèlent une fracture progressive entre la jeunesse et les institutions de l’État. 

En dépit de son caractère local et de ses limites, l’affaire de La Zanzara (le moustique) – le journal des élèves du lycée Parini de Milan – constitue en ce sens un épisode historique. En février 1966, sort un numéro sur le thème « École et société », qui contient notamment une enquête menée auprès des lycéennes intitulée: « À quoi pensent les filles d’aujourd’hui? ».

Le lycée Parini accueille depuis toujours les enfants de la « bonne bourgeoisie » milanaise. Situé au cœur des quartiers résidentiels, il est connu pour être particulièrement sélectif et élitiste. Les élèves ne sont pas spécialement turbulents, ils sont connus au contraire pour leur engagement exemplaire dans les études et leur solide respect des hiérarchies. La plupart des enseignants et même le proviseur affichent une culture « démocratique », et la direction de l’établissement voit d’un œil favorable l’autogestion du journal par les lycéens. Le scandale de la Zanzara n’a donc rien de commun avec les formes de contestation qui vont éclore en Italie moins de deux ans plus tard (et au regard desquelles il semble presque anachronique). Cela ne l’empêchera pas d’atteindre assez vite une dimension nationale.

Les rédacteurs du petit journal s’étaient en réalité bornés à interviewer un certain nombre de lycéennes sur des problèmes qui touchaient à l’enseignement de la religion (une thématique manifestement intemporelle) et à l’éducation sexuelle. Dans l’éditorial, sous le titre « École et société », les rédacteurs partent du constat que « […] l’un des points qui a fait accord entre tous (ou presque tous) les lycéens, c’est la grave défaillance pédagogique dont fait preuve, sur ces questions, la société tout entière, et plus particulièrement l’école, arc-boutée sur des positions qui le plus souvent ne tiennent aucun compte de la réalité, et moins encore de la liberté des individus ». La Zanzara avait déjà abordé la question de la religion dans un numéro précédent, ce qui lui avait valu les critiques des « pariniens » catholiques. Elle entend à présent ouvrir « un débat sur la condition de la femme dans notre société, en abordant les questions du mariage, du travail féminin, du sexe, et en examinant les réponses apportées par les individus et la société ». Comme on le voit, il n’y avait là rien de bien scandaleux: à les lire aujourd’hui, les conclusions de l’enquête ne paraissent ni très provocatrices ni même très inquiétantes. Les réponses des jeunes filles interrogées ne faisaient probablement que refléter un état d’âme assez répandu à l’époque chez les jeunes les plus sensibles. Comment lire autrement des affirmations telles que: « dans les rapports, je pose des limites uniquement parce que je ne veux pas courir le risque qu’il y ait des conséquences. Mais si je pouvais utiliser librement des contraceptifs, je n’aurais pas de problèmes de limites »; ou encore: « les deux sexes ont également le droit d’avoir des rapports avant le mariage ».

Il est bien évident qu’au moment où elles sont formulées, ces critiques du rapport entre religion et épanouissement sexuel peuvent être perçues comme impertinentes ou agressives, mais elles sont surtout extrêmement libératrices. Une interviewée déclare: « La religion, quand elle intervient dans le champ sexuel, apporte surtout de la culpabilité; quand il y a de l’amour, il ne doit pas y avoir de limites ou de freins d’ordre religieux. » Cela est plus vrai encore dès lors qu’il est question de famille et de mariage: « Si on m’offrait une vie entièrement consacrée au mariage, à la maison et aux enfants, plutôt que de vivre ainsi, je me tuerais. »

Quoi qu’il en soit, la publication de cette enquête suscite de violentes réactions de la part du groupe Gioventù studentesca (Giesse) dirigé par Don Giussani (qui fondera plus tard Comunione e liberazione), et qui est assez bien représenté dans les écoles milanaises. Dans un tract signé « des Pariniens catholiques », ils soulignent « la gravité de l’offense faite à la sensibilité et au sens moral commun [et] la lâcheté avec laquelle, une nouvelle fois, on se joue de l’école et de son autorité ». La désapprobation des futurs « ciellini6 » trouve un relais dans l’édition du soir du Corriere lombardo (un quotidien agonisant qui cessera de paraître peu de temps après), lequel « étale » littéralement l’affaire sur six colonnes à la une: « Une enquête publiée dans le journal des élèves crée le scandale au lycée Parini. » L’article est saturé de jugements sans appel («les délirantes affirmations de certaines ­lycéennes […]»), de parents bouleversés qui ne songent plus qu’à retirer leurs enfants du lycée favori de la bonne société milanaise et des protestations d’une opinion publique traumatisée, prête à se lever pour défendre une société « saine et bonne » contre « cette vague de corruption et de débauche » et à solliciter l’intervention immédiate de la police et de la justice.

Le jour même où est publié l’article du Lombardo, et sous la pression des « Giesse », le juge Oscar Lanzi charge le sous-préfet Giovanni Grappone (connu comme « la terreur des criminels les plus endurcis ») d’ouvrir une enquête sur le petit journal lycéen. Dès lors, en l’espace de quelques semaines, l’affaire de la Zanzara va se déchaîner, d’abord au niveau local puis au plan national, pour finir en une mémorable bataille sur la question des libertés démocratiques. Les noms des trois jeunes rédacteurs, Marco De Poli, Marco Sassano et Claudia Beltramo Ceppi (tous des premiers de la classe, abonnés au « dix de conduite ») sont très vite connus du grand public.

Presqu’immédiatement, deux camps ennemis s’affrontent, dans la presse mais aussi dans le système des partis. Après quelques hésitations, ceux-ci prennent unanimement fait et cause pour les élèves, à l’exception de la DC et du MSI. Par ailleurs, l’enquête judiciaire se poursuit et les trois lycéens sont convoqués à la Préfecture pour être interrogés par le « terrible » dottor Grappone. En voyant la jeune fille du groupe refuser une cigarette, celui-ci émettra notamment ce commentaire: « Vraiment tu ne fumes pas? Alors tu n’es pas aussi vicieuse qu’on peut le penser en lisant ton journal. »

Entre-temps, un groupe de pacifistes liés au Parti radical7 et des militants du Centro anti-imperialista milanais et de la Lega marxista-leninista sont arrêtés. La nouvelle se répand, la nécessité de prendre position sur le problème des libertés démocratiques se fait de plus en plus pressante (l’existence d’une dissidence à gauche du PCI se révèle à cette occasion aux yeux du grand public). Les jeunes radicaux sont accusés d’avoir distribué un tract contre la guerre et pour la reconnaissance de l’objection de conscience, les militants marxistes-léninistes quelques tracts contre la guerre du Vietnam. Les imprimeurs qui ont reproduit les tracts sont également arrêtés. Les mandats d’amener sont émis par le dottor Lanzi, le même qui quelques jours plus tard déférera devant le tribunal, en comparution immédiate, les trois élèves du lycée Parini, le proviseur Matalia et la responsable de l’imprimerie qui avait reproduit le petit journal.

Comme on le voit, ces événements soulèvent des questions qui les dépassent par beaucoup d’aspects: la guerre du Vietnam, l’antimilitarisme, la dissidence de gauche, la liberté sexuelle, la liberté religieuse, les pouvoirs de la magistrature et de la police, la liberté de l’enseignement et plus généralement la liberté de la presse et la liberté d’expression. Il n’en fallait pas davantage pour susciter un débat dont les développements houleux excéderont de loin les faits incriminés.

Le magistrat en charge d’interroger les trois lycéens (le dottor Carcasio) jette encore de l’huile sur le feu: exhumant une vieille circulaire de 1933, il exige, lors de l’interrogatoire, de faire passer une visite médicale aux trois « accusés ». L’objectif formel de cette disposition fasciste était de détecter chez les inculpés mineurs d’éventuelles tares physiques et psychiques, dans une logique lombrosienne de caserne8.

Les deux garçons, pris au dépourvu, acceptent de se livrer à cet « effeuillage » préfectoral, mais Claudia Beltramo Ceppi tient bon et refuse cette injonction ­humiliante. Cet ultime épisode provoque une nouvelle levée de boucliers. Les défenseurs des lycéens affluent à présent de toutes parts. Des centaines d’enseignants et d’intellectuels pétitionnent en signe de solidarité, les partis sont contraints de prendre position et, tandis que l’affaire de la Zanzara devient le cheval de bataille de la moitié des jeunes scolarisés d’Italie, d’illustres juristes brandissent l’article 13 de la Constitution qui garantit « l’inviolabilité de la liberté personnelle ». Un comité se constitue pour assurer la défense à la fois des militants pacifistes et des lycéens. Parmi les avocats, on trouve Sergio et Giuliano Spazzali, qui livreront dans les années 1970 de formidables batailles pour la défense des militants et des travailleurs.

En réalité, l’affaire de la Zanzara a fonctionné comme un formidable révélateur de la séparation entre la société civile et l’État, qui touche tous les aspects et toutes les dimensions du système institutionnel. Les questions soulevées par ce petit épisode d’intolérance provinciale ont fait tache d’huile, jusqu’à engager le parlement, la présidence de la République et toutes les associations de magistrats et de journalistes dans une profonde réflexion critique sur les maux de la société italienne.

Les étudiants quant à eux tiennent dans tout le pays des assemblées débordantes, et organisent de grandes manifestations. Sur leurs pancartes, on peut lire: « Nous finirons tous nus ou tous muets », ou encore: « La Constitution vaut pour tous, à plus forte raison pour les étudiants. »

Le procès de la Zanzara (dont la défense compte quelques ténors du barreau: Pisapia, Delitala, Dall’Ora) se retournera contre ceux-là mêmes qui avaient orchestré toute l’opération, et principalement les « Giesse » de Don Giussani. Il ouvre un processus de réflexion critique sur les espaces de la démocratie, qui va peu à peu gagner l’ensemble de la société italienne. Mais il contribuera aussi à tisser autour du mouvement étudiant naissant une série d’alliances démocratiques qui se maintiendront jusqu’au début des années 1970.

Par-delà la relaxe juridique des inculpés, toute la polémique née de l’affaire de la Zanzara tourne autour de la nécessaire modernisation démocratique des institutions, dans une société où le politique reste très en retard sur les usages sociaux. C’est à partir de cette contradiction que les luttes étudiantes se radicaliseront au cours des années suivantes. À peine deux ans plus tard, les lycéens de Parini publieront un opuscule intitulé Contre la sélection de classe à l’œuvre à l’école, le conditionnement socio-économique, culturel et familial de l’élève.

Le procès des antimilitaristes en revanche est relégué au second plan par la presse, en dépit de l’importance des questions qu’il pose. Commentant la sentence (relaxe pour eux aussi), les Quaderni piacentini écriront:

 

Des magistrats « indépendants », non incriminables et inamovibles9.

« Antonio Muratori, avocat célèbre il y a un demi-siècle, évoquait souvent cette recommandation paternelle, du temps où il était étudiant: “Bûche, Tonino, bûche, ou tu finiras procureur.” Quiconque a assisté au réquisitoire “de fou furieux” – selon le mot d’un avocat catholique – du dottor Lanzi dans le procès de la Zanzara, et à celui plus abject encore du dottor Alma dans le procès des tracts pacifistes, serait en droit de penser que la situation n’a pas évolué depuis cinquante ans. Notre défiance vis-à-vis du système judiciaire reste en tout cas totale et de principe. En cela nous pourrions répéter sans changer une virgule ce que nous écrivions il y a trois ans (QP n° 13, nov.-déc. 1963, p. 17-18) : “Notre code est fondamentalement fasciste, et la Constitution elle-même ne sort pas d’une perspective classiste puisqu’elle est fondée sur le statu quo, c’est-à-dire sur l’inégalité de fait entre les citoyens, et sur ce progressisme rare et ambigu qui, pour autant qu’il s’y manifeste, reste sans effet. Car depuis vingt ans, elle reste administrée (tout comme le code) par des individus qui appartiennent à la classe bourgeoise et qui par surcroît forment une caste fermée et privilégiée, à l’instar des militaires. […] Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de justice tant qu’il n’y aura pas d’égalité entre les citoyens. La loi n’est pas égale pour tous parce que tous ne sont pas égaux. Le seul moyen pour qu’il n’y ait plus de sentences de classe, c’est qu’il n’y ait plus de classes. […] Le seul moyen pour que la justice ne soit plus bourgeoise, c’est que le prolétariat puisse lui aussi l’administrer […] et y intervenir souverainement.”

Le discours est donc global et porte bien au-delà de la seule magistrature. Mais, attardons-nous encore un instant sur cet instrument du système: quelle confiance le citoyen lambda peut-il avoir envers un système judiciaire comme le nôtre, qui peut se permettre n’importe quel abus et n’importe quelle erreur sans jamais devoir en répondre? Nos magistrats, si certains l’ignorent encore, sont non seulement “indépendants”, mais aussi non incriminables et inamovibles (sinon par la promotion). Nous n’avons pas été surpris qu’un condamné à perpétuité récemment libéré après vingt ans de prison – parce que reconnu innocent – à qui l’on demandait à la télévision s’il éprouvait de la rancune, se soit empressé de répondre, en le répétant plusieurs fois, qu’il pardonnait à tous. Car il peut encore s’estimer heureux: les cas de reconnaissance des erreurs judiciaires sont plus exceptionnels que rares. Combien d’autres condamnés sur la base de vagues indices purgeront l’intégralité de leur peine? Celui-ci, l’État le dédommagera d’une aumône, mais les magistrats responsables d’une erreur aussi désastreuse ne feront l’objet d’aucune procédure, au contraire ils seront promus. Nous approuvons la toute récente relaxe des Bebawi10. Mais s’il s’était agi d’un paysan sicilien, l’insuffisance de preuves aurait-elle suffi à le sauver de la perpétuité? À ce qu’il semble, jusqu’à présent, l’insuffisance de preuves aura surtout servi à la relaxe des assassins de la mafia.

Les jeunes de Parini ont eu presque trop de défenseurs, des bourgeois libéraux aux communistes en passant par l’Osservatore romano11, sans compter de nombreux magistrats et le vice-président du Conseil. Pourquoi faudrait-il que nous nous joignions à ce concert? C’est une affaire classée: un authentique accident de la magistrature milanaise. Le procès des jeunes qui avaient diffusé des tracts antimilitaristes est en revanche rien moins que classé, en dépit de la relaxe. Bien sûr, l’affaire de la Zanzara sortait tellement d’un autre âge qu’elle ne pouvait qu’engendrer une prise de position quasi unanime de l’opinion publique (confinant dans l’isolement le dottor Lanzi, malgré la solidarité réconfortante que lui a exprimée le professeur Papi, alors encore recteur de l’Université de Rome). Mais l’archaïsme du procès intenté aux antimilitaristes, en dépit de l’intérêt infiniment moindre de l’opinion publique, est tout aussi remarquable. Les avocats en ont appelé à la Constitution, à la Résistance antifasciste, au concile œcuménique (tandis que le procureur, le dottor Alma, citait à l’appui de sa thèse des sentences du tribunal spécial fasciste). Mais il est bien évident qu’ici et maintenant, la liberté sexuelle est une revendication beaucoup moins inquiétante que la sortie de l’OTAN, et même que la reconnaissance de l’objection de conscience. L’affaire des jeunes antimilitaristes n’est pas classée, non seulement parce que le verdict de relaxe n’est pas définitif, mais aussi parce qu’ils sont seuls, parce que le mouvement ouvrier n’est pas prêt à les soutenir dans leur lutte. Et pour ne s’attacher qu’à un aspect secondaire – mais très grave –, la manœuvre d’intimidation exercée sur les imprimeurs peut s’estimer gagnante (et ce n’est pas un hasard non plus si dans le procès de la Zanzara, la seule condamnation prononcée l’ait été à l’encontre de l’imprimeur). »

 

Et il est vrai, en effet, que l’affaire de la Zanzara a été le symptôme d’une situation culturelle particulièrement rétrograde et que la rapide solidarité « démocratique » qui a entouré des lycéens de Parini aura aussi servi à occulter les conflits réels. Les jeunes d’alors toléraient mal l’existence qui leur était imposée, ils oscillaient entre révolte existentielle et besoin d’engagement politique. Dans ce monde habité de grands imaginaires, ils possédaient un outil de communication capable d’unifier le « temps vécu »: le grand véhicule de la « nouvelle musique ».

  • 1. Pietro Ingrao est né en 1915. Résistant, collaborateur de L’Unità clandestine pendant la guerre, il en devient le directeur entre 1947 et 1956. Député du PCI pendant dix législatures, il incarne, lors du XIe congrès (1966), l’« aile gauche » du parti, en rupture avec le stalinisme. Elle s’inscrit dans la perspective d’une rénovation du PCI sur le plan tant de la démocratie interne que du « modèle de développement ». Proche de la tendance du groupe Il Manifesto (Lucio Magri, Rossana Rossanda), ce qui ne l’empêchera nullement de voter l’exclusion de ses membres en 1969, il défend alors une dynamique d’union entre les « gauches » des partis, le mouvement syndical et les mouvements sociaux. Il meurt à 100 ans le 27 septembre 2015

    Giorgio Amendola (1907-1980), qui sera opposé à Ingrao pour la succession de Togliatti à la tête du parti, a lui aussi été résistant. Au nom du PCI, il signe en 1943 le « pacte d’unité d’action » avec les socialistes et le Parti d’action, et intègre la même année le commandement militaire des Brigades Garibaldi (avec notamment Luigi Longo et Giancarlo Pajetta). Au XIe congrès, il défend une ligne de collaboration avec le PSI et la perspective d’une nouvelle majorité en avançant l’hypothèse d’une « réunification » des gauches. Il est partisan de la représentation de la classe ouvrière dans les institutions politiques nationales et son action vise à faire du PCI un parti de gouvernement. À la fin des années 1970, il sera à l’avant-garde de la répression contre les mouvements de lutte armée, appelant dans L’Unità en juin 1977 à « balayer les équivoques afin de savoir qui veut combattre pour la démocratie et est prêt à tous les sacrifices, et qui est de l’autre côté » (voir à ce propos chapitre 11 – Et puis il y a aussi la nicodémite : entretien avec Giorgio Amendola, p. 578 sqq.)

  • 2. Dans la suite du texte, le terme « démocratique » renvoie d’une part aux forces progressistes de la « société civile », qui aspirent à une modernisation des institutions (et parfois simplement à « l’ouverture d’esprit » de certaines composantes de la bourgeoisie), et d’autre part, de manière plus spécifique après 1968, à ces expériences de critique du statut disciplinaire, du rôle social et de la profession. Ces secteurs « démocratiques » participeront plus tard de ce qu’on appellera « la crise des professions », de l’éducation au journalisme, de la magistrature à la psychiatrie. C’est pourquoi on retrouvera ce terme souvent accolé à des champs professionnels (magistrature « démocratique », 1964 ; psychiatrie « démocratique », 1973)
  • 3. Path of glory, 1957 ; Dr Strangelove, 1963 ; Peau noire, masques blancs 1952 ; L’An V de la révolution algérienne, 1959 ; Les Damnés de la Terre, 1961 ; Pour la révolution africaine, 1964 ; Une Journée d’Ivan Dennissovitch, 1962
  • 4. Le code Rocco, du nom du ministre de la justice de Mussolini sous lequel il a été promulgué, est encore le code pénal en vigueur en Italie. Outre un usage étendu de la peine de mort, il retenait notamment le délit d’outrage contre la personnalité de l’État
  • 5. Sergio Bianchi attribue la paternité de cette notion à Elvio Fachinelli : « Fachinelli […] a mené cette bataille anti-idéologique à l’intérieur même du mouvement en s’intéressant notamment à ce qu’il appelait le “pré-politique”. Il voulait comprendre ce qu’il y avait avant le politique dans la formation de la subjectivité militante, quels sont les éléments qui déterminent une conscience commune de la révolte. Ce qui précède la lutte politique, c’est la révolte subjective qui n’implique pas nécessairement une appartenance théorique et idéologique préexistante. Quand cette subjectivité prend une dimension de masse, on assiste à ce qu’on appelle les “mouvements de révolte existentielle” », La horde d’or, journal de traduction n° 1, entretien avec Nanni Balestrini et Sergio Bianchi, septembre 2008 – disponible
  • 6. Les « ciellini » sont les membres de « Cielle », acronyme phonétique de « Comunione e liberazione », tout comme « Giesse » est l’acronyme phonétique de « Gioventù studentesca ». Un peu comme si on abrégeait à l’écrit les Jeunesses communistes en « Jicé »
  • 7. Créé au milieu des années 1950, le Partito radicale s’imposera dans la vie politique italienne à partir de la fin des années 1960 sous l’impulsion de Marco Pannella, qui systématisera le recours aux référendums populaires (prévus par la Constitution) sur des questions concernant société italienne. Il en sera de nouveau question aux chapitres 9, 10 et 11.
  • 8. Cesare Lombroso (1835-1909), professeur de médecine légale, est l’un des fondateurs de l’école italienne de criminologie. Connu pour ses thèses sur le « criminel né », il tentait, à partir d’études phrénologiques et physiognomoniques, de repérer les criminels, considérant qu’il s’agissait d’une classe héréditaire identifiable par l’apparence physique. Il distinguait en Italie la « race du Sud », qu’il jugeait inférieure, de la « race du Nord » et considérait que les femmes étaient moins sujettes à la criminalité en raison de leur moindre intelligence et de la nature plus inactive de leur vie. Voir la discussion de ces thèses dans Stephen Jay Gould, La Mal-mesure de l’homme : l’intelligence sous la toise des savants [1981], Odile Jacob, 1997
  • 9. Quaderni piacentini, n° 27, juin 1966
  • 10. Dans une affaire à rebondissements très médiatisée, les époux Bebawi sont accusés en 1964 du meurtre d’un jeune industriel égyptien à Rome avant d’être relaxés pour insuffisance de preuves en 1966. En 1968, ils seront condamnés en appel à 22 ans de prison, mais le jugement ne sera finalement pas exécuté
  • 11. L’Osservatore romano est un quotidien publié par le service d’information du Vatican