Lucio Castellano: L’autonomie, les autonomies

L’histoire de l’autonomie1 est jalonnée, tout au long des années 1970, d’expériences politiques variées et hétéroclites, qui tournent toutes autour de l’idée-force de « refus du travail ». Loin d’être seulement une idéologie de l’émancipation, le refus du travail est une façon de lire la société capitaliste et de comprendre comment agissent ses protagonistes, de quelle manière le pouvoir y est distribué, quelles sont la dynamique et la finalité de son développement. C’est cette lecture qui définit les orientations et qui constitue la toile de fond des expériences qui, tout au long de cette décennie de conflit politique, vont s’opposer au mouvement ouvrier organisé2.

 

C’est sur cette base que l’on peut tracer la ligne de continuité qui relie la « conflictualité sauvage » de 68 aux comités ouvriers de base (qui forment en grande partie l’ascendance commune de Potere operaio et de Lotta continua), les luttes « sociales » et la « résistance à la restructuration » (qui marqueront à la fois l’apogée et la fin de ces organisations) aux thématiques des nouveaux besoins et de l’« ouvrier social » qui s’imposeront de manière éclatante en 1976 et 1977. Il ne s’agit pas d’établir des connexions atemporelles, de faire l’impasse sur les différences, parfois profondes, en méconnaissant la pluralité des apports et la disparité des orientations. Il s’agit plutôt de faire apparaître une trajectoire cohérente, tant du point de vue des questions posées que des manières de les résoudre, au sein d’une pratique de l’organisation qui tend à identifier la politique et l’économie, et qui reconnaît dans l’émergence de besoins conflictuels la constitution de l’autonomie sociale et politique du sujet révolutionnaire.

 

Le « refus du travail » cela signifie qu’à l’intérieur même de la structure et de la hiérarchie des rapports sociaux commandés par le travail salarié, il existe toujours un réseau communicationnel et organisationnel (porteur d’informations, de connaissance, de « savoirs ») qui s’y oppose et qui en constitue l’alternative. Il s’agit d’une structure sociale qui naît de la lutte et pour la lutte – pour plus d’argent, pour moins de travail, pour un travail moins nuisible, ou moins usant, pour « que ça aille mieux » ou tout au moins pour ne pas mourir de l’usine. Mais cette structure sociale est d’ores et déjà pouvoir « sur » la production et pouvoir « de » production, parce qu’elle est composée exactement des mêmes éléments que la prestation de travail mais qu’elle se présente, à front renversé, sous le signe du refus de collaborer, d’aliéner ses ressources et sa disponibilité. La connaissance qu’ont les ouvriers du cycle productif, leur faculté de s’arrêter, de se soustraire, de saboter, telle est la science de la résistance avec sa capacité d’impact permanente sur la distribution de la richesse et sur l’organisation du travail. Cela revient à dire que le pouvoir social, la connaissance sociale, se partagent entre le commandement et la résistance, et que les rapports sociaux sont scindés, organisés tout à la fois par le travail et par la lutte contre le travail, que la production n’est pas une dynamique neutre, qu’elle n’est pas l’« économie », mais qu’elle est le lieu du conflit et de la médiation entre ces deux pouvoirs qui s’affrontent. La question de savoir combien de ressources sociales entrent sous le commandement de la hiérarchie établie par le rapport de travail salarié, et combien s’ordonnent à l’inverse autour de l’émergence des besoins autonomes de classe n’est jamais définitivement tranchée, une fois pour toutes, mais elle constitue l’objet même de cette lutte politique à laquelle on donne usuellement les noms de « développement » et de « crise ».

Si on en accepte les termes, cette conception est déjà tout entière dans les Quaderni rossi de Panzieri et Tronti. Et on y trouve déjà les grandes lignes de fracture théoriques avec la tradition socialiste du mouvement ouvrier. Parce qu’il n’y a plus d’autonomie de l’« économique », ni d’objectivité de la crise, mais partout conflit entre organisations et intérêts opposés. Parce que le pouvoir n’est pas d’un seul côté, parce qu’il n’y a pas une classe de « producteurs » qui s’opposerait à celle des « exploiteurs », mais un rapport qui est productif en tant que conflit entre des intérêts en lutte. Il n’y a pas, par conséquent, de libération qui puisse se résumer à la seule « élimination des exploiteurs », c’est-à-dire à la « socialisation du rapport », au socialisme en somme: il n’y a aucune raison de préférer la planification au marché, il n’y a pas d’autre perspective que celle de prendre le commandement du rapport de développement, que de produire plus de classe ouvrière et moins de capital.

Ce sont là des ruptures importantes qui déterminent une refonte générale des problématiques de l’émancipation. À commencer par la relativisation du rôle de la conquête du pouvoir politique dans le processus de libération, qui entraîne à son tour un réexamen de l’histoire des classes ouvrières occidentales. Mais aussi le solide ancrage de tout discours sur l’organisation au système des besoins tel qu’il s’exprime matériellement, en tant que niveau effectif de l’autonomie de classe.

Cette analyse s’énonce d’abord dans les termes de l’autonomie politique de classe, c’est-à-dire de l’autonomie du système des besoins, de l’autonomie du pouvoir ouvrier: participation conflictuelle au développement et menace de blocage; c’est-à-dire négociation consciente en vue de satisfaire des intérêts partisans. Mais, parce que le terrain est propice, elle se développe rapidement.

Car si l’on veut bien regarder la société capitaliste non plus comme le lieu du commandement incontesté des intérêts du capital, de la hiérarchie qui s’exprime dans le rapport salarial, mais comme le lieu de l’affrontement entre le travail et le refus du travail; si l’on admet que ce qui s’organise en tant que lutte, ce sont les mêmes ressources qui sont la substance du développement du capital, et qu’il y a une autonomie des besoins sociaux par rapport au commandement sur le travail; qu’à la hiérarchie construite autour du temps de travail s’oppose une autre hiérarchie construite autour du temps de la lutte, du temps libéré du travail, et qu’elle aussi est porteuse de connaissance, qu’elle est réseau de communication et organisation sociale, force productive; si l’on admet tout cela, l’enjeu devient d’accroître et d’enrichir les ressources qui se donnent comme « non capital », de bloquer la synthèse sociale capitaliste, de parvenir à opérer toute une autre synthèse, non pas tant sur le terrain de l’organisation du pouvoir politique que sur celui de la structure des forces productives. L’enjeu devient alors celui de la déstructuration du rapp