Les nouveaux mythes

Les médias de masse avaient érigé trois grandes figures, trois emblèmes de la « coexistence pacifique »: Kennedy, Khrouchtchev et le pape Jean XXIII. Mais ce triple symbole sera de courte durée. Kennedy est assassiné en 1963 par la faction conservatrice. Il avait néanmoins déjà perdu une partie de son crédit symbolique en favorisant les manœuvres contre-révolutionnaires à Cuba et en engageant les États-Unis dans la guerre du Vietnam. Khrouchtchev (indépendamment de ses mérites et démérites) succombe aux luttes de pouvoir qui agitent la nomenklatura soviétique. Paradoxalement, c’est l’action du pape Jean XXIII qui aura les effets les plus durables: le concile Vatican II1, sous son égide, engage une conception du christianisme à la fois beaucoup plus large et plus populaire, et contribuera à tourner la page du pontificat de Pie XII, élitaire et rempli de zones d’ombre. La figure de Jean XXIII demeurera une référence importante pour ceux qu’on appellera plus tard les « chrétiens du dissensus ».

Les intellectuels raffinés du courant opéraïste découvraient la « centralité de l’usine » et suivaient, en s’y impliquant passionnément, la constitution, au fil des luttes, de la culture politique de l’« ouvrier-masse ». Les marxistes-léninistes, quant à eux, trouvaient dans le modèle chinois une boussole nouvelle pour s’orienter dans le magma de la révolution. Les jeunes d’une bonne partie du monde occidental (allemands, anglais, italiens, hollandais, américains) étaient gagnés, pour la première fois depuis l’après-guerre, par le sentiment de leur spécificité, la conviction de former une sorte de « classe générale générationnelle », radicalement critique à l’égard de l’état présent des choses. Ils lisaient sans doute davantage Sartre et Camus que Marx et Lénine, et plaçaient leur quotidien sous le signe d’une recherche inquiète de perspectives, de cultures et de pratiques communes. Les jeunes en Italie (c’était déjà le cas aux États-Unis depuis le début des années 1950) deviennent un « problème », qu’étudient avec un soin assidu et un peu pathétique des sociologues plus ou moins concernés.

L’organisation de la société commence à devenir réellement trop étriquée. Le système des partis, sous le gouvernement de centre-gauche, joue la carte de l’accès aux biens de consommation et des réformes douces (la seule qui aura des résultats notables, par-delà les intentions des législateurs, sera celle du collège unique, qui favorisera le contact entre les enfants des ouvriers et ceux de la bourgeoisie).

Mais une société des marchandises et du « bien-être », une société qui occulte les inégalités et les injustices, ne pouvait être vécue que comme intolérable et mensongère. On sent un besoin diffus de « grands idéaux », susceptibles de donner un sens à l’existence, en même temps qu’un refus des modèles existants. Les premières formes d’autogestion de la vie quotidienne commencent à se propager. Les premiers groupes « musicaux » se forment en dehors des grands circuits commerciaux: l’Équipe 84, les Rokes… La chanson des Nomadi, Dio è morto (paroles et musique de Francesco Guccini) est censurée par la RAI 2.

 

Dio è morto (I Nomadi)

J’ai vu
les gens de mon âge s’en aller
le long de rues qui ne mènent nulle part
chercher le rêve qui mène à la folie
à la recherche de ce qu’ils ne trouvent pas dans le monde comme il est
le long des nuits baignées de vin
dans les chambres transfigurées par les cachetons
dans les nuages de fumée, dans le monde devenu ville,
se dresser contre ou endurer notre civilisation fatiguée
et un Dieu qui est mort
sur le bord des routes Dieu est mort
dans les autos à crédit Dieu est mort
dans les mythes de l’été Dieu est mort.

On m’a dit
qu’aujourd’hui ma génération ne croit plus
en ce qu’on a souvent travesti avec la foi
dans les mythes éternels de la patrie ou du héros
parce que le moment est venu de refuser toute imposture
les croyances faites d’habitudes et de peur
une politique qui ne veut rien dire que faire carrière
la bien-pensance intéressée, la dignité faite de vide
l’hypocrisie de ceux qui ont toujours raison et jamais tort
et un Dieu qui est mort
dans les camps d’extermination Dieu est mort
avec les mythes de la race Dieu est mort
avec les haines de parti Dieu est mort.

Je pense
que ma génération est prête
pour un monde nouveau et pour une espérance à peine éclose
pour un futur qu’elle tient déjà dans ses mains, pour une révolte sans armes
parce qu’à présent nous savons tous que si Dieu meurt, c’est pour trois jours
et puis il revient
dans ce en quoi nous croyons, Dieu est revenu
dans ce que nous voulons, Dieu est revenu
dans le monde que nous voulons
Dieu est revenu,
Dieu est revenu.

Bien sûr, ces nouveaux groupes s’inspirent de modèles d’importation anglo-saxonne, mais ils expriment aussi une veine originale, en traduisant de façon ­spontanée la dimension existentielle de la condition des jeunes. On peut penser que c’est à ce moment que la culture musicale devient un véritable outil de communication politique et culturelle. L’industrie discographique en sera profondément, irréversiblement, transformée. Les pratiques quotidiennes aussi.

En effet, même dans le champ de la « nouvelle musique », le cas italien fait figure d’exception. Une première rupture s’était produite à la fin des années 1950, lorsque l’apparition de chanteurs comme Mina, Adriano Celentano, et par certains aspects Domenico Modugno, avait porté un sérieux coup à la tradition mélodique d’ascendance napolitaine. « Des rythmes différents, entraînants, associés à des textes inspirés par le nouveau feeling d’importation américaine et presque toujours débarrassés des pesantes thématiques amoureuses. L’importation du rock’n’roll était à l’Italie étriquée du boom économique ce qu’avait été le boogie pour la génération d’après-guerre: un moyen d’échapper à la réalité quotidienne, dans l’illusion d’une révolte qui avait peut-être pour seuls objets les canons officiels du rythme et des paroles 3 […]. » Aux États-Unis, on pouvait lire l’explosion du rock comme l’expression d’un trait typique de la société américaine: sa capacité à canaliser les crises, à en déplacer les enjeux « de manière à ce que toute opposition à des événements aussi terribles que le maccarthysme ou la guerre de Corée soit réduite à un phénomène purement générationnel, finalement apaisé à grand renfort de mythes (James Dean, Elvis Presley) et de rites (le rock, la moto, les blousons) – et donc recyclé une fois de plus au profit du marché.

En Italie, au contraire, le rock’n’roll ne parviendra jamais à s’imposer comme un instrument de pacification. Il se montre incapable (comme cela avait déjà été le cas pour le cinéma) de remplir efficacement sa mission colonisatrice. Car en r