Les Comités Unitaires de Base (CUB): la classe ouvrière comme sujet

Pendant les deux années qui ont précédé 1969, les luttes d’usine ont été marquées par une forte autonomie des comportements ouvriers aussi bien à l’égard de la politique des partis de gauche qu’à l’égard de celle du syndicat. La FIOM avait bien tenté, parfois avec succès, de prendre la tête des luttes, mais la division persistante entre les centrales syndicales (uil, cisl, cgil) et la soumission des directions aux exigences des partis les empêchaient de comprendre pleinement les nouvelles tensions et les exigences exprimées par la base ouvrière.

Par ailleurs si, de 1965 à 1967, le PCI se maintient dans l’opposition par rapport au centre-gauche, il continue à croire en la perspective d’une « politique du plan »: une politique qui permette de « programmer », de « planifier » le développement économique, productif et politique du néocapitalisme. Fidèle à la ligne tracée depuis l’après-guerre avec l’« idéologie de la Reconstruction », son action ne se distingue de celle du centre-gauche que par la revendication d’une « programmation démocratique », et donc d’une participation des communistes et des syndicats à l’élaboration des stratégies du développement capitaliste.

La ligne, le mythe de la « classe ouvrière qui se fait État1 », qui s’émancipe à travers le développement des forces productives, continue à occuper les esprits de la gauche communiste, syndicale et politique. Et en réalité cette conception n’est pas près de disparaître, elle va au contraire s’accentuer à partir du milieu des années 1970. Il est bien évident qu’une stratégie syndicale assise sur de telles bases théoriques ne pouvait guère qu’arrimer ses revendications au rapport entre salaire et productivité. Depuis le début du gouvernement de centre-gauche, le PCI avait donné tous les signes d’une bienveillante opposition. Il se réservait de maintenir des rapports privilégiés avec le PSI et considérait la politique de « programmation » comme un terrain sur lequel « la classe ouvrière doit et peut conduire sa lutte pour faire de la « politique du plan » un outil servant d’autres buts », au sein de laquelle « l’efficience productive n’est pas et ne peut être indifférente à la classe ouvrière, laquelle a établi sur ce terrain une vaste zone de convergence ».

Comme on l’aura aisément compris, une telle stratégie politique se situait aux antipodes de la tendance ouvrière – qui reste longtemps souterraine et fragmentaire, mais qui n’en est pas moins présente et opérante – à briser les règles rigides de la négociation contractuelle, à déconnecter le salaire de la productivité, à inventer de nouvelles formes de lutte, hors des schémas traditionnels. En dépit de cela, l’énorme masse des ouvriers injectés dans l’usine à partir du début des années 1960 continuait de se référer au PCI, y compris parce qu’il n’y avait pas d’alternative à gauche.

D’ailleurs, le jeune prolétaire, immigré ou non, qui se trouvait en situation de devoir défendre ses droits dans l’univers autoritaire de l’usine, n’avait d’autre choix que de s’en remettre aux syndicats, d’en subir l’hégémonie sur le terrain, d’accepter qu’il « fasse la médiation » entre ses exigences et celle de la direction. « Parce que la lutte de classe en usine est par définition fondamentalement syndicale et que dans les usines la seule structure organisée qui agisse au quotidien est le syndicat2 ». Cela ne signifie pas que la nouvelle composition ouvrière ne perçoive pas la contradiction permanente entre ses exigences et les stratégies politiques de ceux qui la représentent (parti et syndicat). Les épisodes récurrents d’insubordination prolétaire et de débordement des directions syndicales en sont la manifestation la plus évidente. Les intellectuels raffinés du courant opéraïste y verront aussi un délicat problème théorique, et parleront souvent à ce sujet d’« usage ouvrier du syndicat ». Car les nouvelles formes de lutte (« chat sauvage », grève « en damier », « au sifflet3 »), qui se situent toutes en dehors de la tradition syndicale, jalonnent la lente formation des « comportements autonomes de classe ».

 

À partir de 1965, la pression ouvrière ne cesse donc de s’accroître, jusqu’à l’affrontement ouvert avec les « forces de l’ordre ». Le gouvernement fait donner la police contre les travailleurs à Milan, Rome, Naples et dans de nombreuses autres villes. En 1966, à l’usine Alfa Romeo de Milan, ce sont de véritables épisodes de guérilla qui opposent travailleurs et policiers (finalement, la trêve est conclue par un échange de « prisonniers » entre les deux camps). Lors de l’inauguration de la Fiera4 de Milan, malgré les freins mis par les dirigeants syndicaux, des milliers d’ouvriers se mettent en grève et convergent vers le site pour y siffler Saragat (alors président de la République) lequel, évidemment averti, est prudemment resté à Rome.

« C’est à l’occasion de la renégociation des contrats de 1966 qu’apparaît, à l’usine Siemens de Milan, un tout nouveau type d’organisation ouvrière démocratique de base: en substance, le premier conseil d’usine des années 1960. Il prend d’abord la forme d’un “comité de grève” composé de délégués d’atelier. Le ­“comité” ne dure pas très longtemps, en particulier parce que dès le contrat signé, le syndicat se livre à une vigoureuse opération de pilonnage, mais son existence signale toutefois nettement que les exigences ouvrières commencent à s’orienter vers de nouvelles formes d’organisation5. » Et c’est aussi dans ces espaces de dissensus ouvrier que se déploient les premières formes d’intervention de la gauche révolutionnaire naissante. Même s’il ne faut pas en surévaluer l’importance, les questions de l’égalitarisme et de l’anti-productivisme qui commencent à investir le débat public influenceront de larges secteurs des avant-gardes ouvrières et une bonne part des cadres syndicaux.

D’autre part, la stratégie politique du PCI, tout à sa quête de formes de participation au gouvernement de la société, exigeait que le syndicat, conçu comme la « courroie de transmission » des exigences du Parti à l’intérieur de l’usine, devienne lui aussi un « acteur social » incontournable de la négociation avec le gouvernement et les « élites néocapitalistes ». En ce sens, la nécessité de l’unité syndicale (dans la diversité de ses composantes politiques: chrétiennes, socialistes et communistes) en venait à être considérée presque exclusivement comme une opération au sommet, l’anticipation sur le terrain social productif de la future participation du PCI au gouvernement.

Dans cette dynamique, la collaboration avec le système capitaliste devenait donc centrale. Au nom de l’« unité syndicale », la CGIL multipliait les retours en arrière et s’alignait sur les positions ultra-collaborationnistes défendues par les autres syndicats. Cela explique par exemple que la FIOM, qui avait pourtant tenté de prendre la tête des luttes de 1965-66, se soit retrouvée au terme de ces deux ans avec le plus bas nombre d’inscrits de son histoire. Ce que les directions syndicales n’avaient pas compris, ou ce qu’elles n’avaient pas voulu comprendre, c’était la modification profonde qui était intervenue dans la composition ouvrière: la nouvelle subjectivité des jeunes ouvriers, le fait que la plupart étaient déconnectés de la tradition ouvrière issue de la Résistance, leur indifférence aux critères méritocratiques de la hiérarchie d’usine, le fait que bien souvent, ils n’exprimaient rien d’autre que le vent de transformation égalitaire et antiautoritaire qui soufflait en dehors de l’usine.

 

« L’ouvrier-masse est le protagoniste de la nouvelle grande vague de luttes ouvrières, celle qui a commencé dans les années 19606. C’est à ce moment qu’est arrivée sur le devant de la scène cette nouvelle figure politique du prolétariat, avec ses caractéristiques et ses objectifs propres, et les nouvelles formes de lutte qu’elle impose. On l’a décrit comme “le méridional typique, c’est-à-dire pauvre, entre 18 et 50 ans, disponible à tous les métiers, sans aucune qualification professionnelle – même quand il est formellement titulaire d’un diplôme –, candidat pérenne à l’immigration, sans emploi stable et fréquemment au chômage ou contraint à des prestations aussi bigarrées qu’irrégulières”.

Une figure dont l’émergence politique est tout à fait spontanée, au sens où elle est étrangère aux canaux organisationnels traditionnels, au parti et au syndicat. Une figure nouvelle qui agit par elle-même, indépendamment de toute tradition politique antérieure, et qui refonde, dans la matérialité des faits, des événements et des luttes, toutes les manières de faire de la politique.

C’est ce nouveau sujet politique prolétaire qui, en émigrant depuis le Sud de l’Italie, a porté dans l’Europe entière le développement capitaliste de ces vingt dernières années, de la Fiat à Volkswagen ou à Renault, des mines de Belgique à la Ruhr. C’est lui qui a mené les grandes luttes ouvrières de ces dernières années, lui qui a tout mis en pièces, qui a mis l’Italie en crise; lui qui est aujourd’hui à l’origine de la réponse désespérée du capital, aussi bien dans les usines qu’au plan institutionnel; lui qui oblige les patrons à brandir l’arme ultime, celle de la crise; lui qui les oblige même à détruire leur propre richesse pourvu qu’ils portent un coup définitif à l’ennemi qui les accule.

L’ennemi, c’est ce prolétaire du Sud: l’homme aux mille métiers parce que sans aucun métier, “le déraciné, le chômeur, le métayer expulsé, l’ouvrier agricole sans perspective, le paysan insolvable, le diplômé sans travail; cette force de travail mobile, disponible, interchangeable à des niveaux de qualification bas ou moyen”. Celui qui ne trouve pas de travail dans le Sud et va en chercher à Turin, à Milan, en Suisse, en Allemagne, partout en Europe. Celui qui en échange de revenu, en échange d’argent, accepte le travail le plus dur, le plus épuisant, le plus inhumain, ce que personne d’autre n’est disposé à faire.

Bien sûr pendant cette phase, son comportement n’est pas encore déterminé politiquement, du point de vue de la conscience de classe. Il se situe simplement à l’intérieur du projet capitaliste, c’est-à-dire qu’il est pris dans les lois capitalistes de l’accumulation. Ils sont tous dedans, pliés, sous le commandement absolu de la domination du capital.

Mais dans le passage des années 1960 aux années 1970, il se produit quelque chose de fondamental: la domination du capital sur cette figure prolétaire, sur cette figure de l’ouvrier-masse telle qu’on l’a définie, éclate, se brise. Et elle n’éclate pas parce qu’il y aurait eu une prise de conscience, l’avènement d’une idéologie nouvelle centrée sur les besoins de pouvoir de cette nouvelle figure ouvrière, de cette nouvelle composition de classe. Elle se brise au contraire sur la matérialité même du conflit, face aux exigences matérielles de cet ouvrier, de ce prolétaire. C’est à l’intérieur même des luttes que la domination du capital est brisée. Elle est brisée en 1969 à la Fiat et dans toute l’Italie par la formidable poussée des luttes qui émergent à cette période.

Les luttes de 1969 ont des caractéristiques complètement différentes de celles qui les ont précédées, et aussi de celles d’aujourd’hui, parce qu’elles sont nées à l’intérieur du développement. Elles sont nées à un moment où le capital utilisait la force de travail – cette figure de la force de travail – dans son projet de développement, dans son plan d’accumulation. Et soudain, ce qui était devenu une loi fondamentale du capital – le fait que cette force de travail du Sud devait servir à garantir un saut dans le développement du capital – s’est révélé, au cœur de son développement même, une contradiction irréversible. Parce que cet ouvrier qui a fait la richesse, qui a construit la richesse non pas tant ou pas seulement dans les villes du Nord de l’Italie mais, si l’on regarde bien, dans l’Europe entière – ce type d’ouvrier, dans son rapport même avec le capital, réussit à inventer un comportement antagoniste nouveau, entièrement fondé sur ses besoins matériels.

Cet ouvrier, l’ouvrier-masse, n’a aucun rapport avec la vieille tradition communiste, et il ne peut pas en avoir parce qu’il s’agit d’une composition de classe totalement différente de celle dont était né le Parti communiste.

Le PCI était né au Nord, il était né à Turin, il était né du mouvement des Conseils d’usine, il était né dans le sillage de la révolution d’Octobre, il était né de l’expérience des Soviets. Il se fondait sur la figure de l’ouvrier professionnel, c’est-à-dire d’un ouvrier hautement qualifié qui demandait du pouvoir au nom de sa capacité professionnelle. C’était l’ouvrier qui savait parfaitement construire une FIAT Balilla tout seul et qui, parce qu’il détenait la capacité de produire la richesse, en exigeait en contrepartie la gestion.

Les Conseils ouvriers étaient à l’avant-garde de ce mouvement et il y a eu, en 1920, des épisodes d’occupation d’usines où ils ont tenté de se substituer à la direction patronale. La nécessité de contrer l’offensive de cette composition de classe détermina la réponse capitaliste des années suivantes. Cette réponse à l’expérience des Soviets et au mouvement des Conseils conduisit à la destruction, à l’absorption, d’un point de vue objectif, de la figure de l’ouvrier professionnel comme figure majeure du processus productif.

Le capital a eu recours à différents moyens pour parachever la défaite de l’ouvrier traditionnel: le fascisme, le saut technologique, la crise économique de 1929. Le résultat devait nécessairement en être la destruction et le remplacement de l’ouvrier professionnel par une nouvelle figure de la force de travail, une autre figure de producteur.

Par conséquent, l’ouvrier spécialisé fait place à un nouveau type d’ouvrier qui tient, du point de vue du rapport de production, de l’organisation même de la production, un rôle tout différent. C’est l’ouvrier de la chaîne de montage: non professionnalisé, non spécialisé, mobile, interchangeable. C’est l’ouvrier du grand saut technologique des années 1920 et 1930, de la chaîne de montage fordiste et du taylorisme. C’est l’ouvrier qui a, comme nous aujourd’hui, un rapport complètement différent à la machine et à l’usine. »

 

La culture subjective de l’ouvrier-masse, même si elle était encore confuse et sans projet, était aux antipodes de la politique de productivité et du salaire indexé au mérite. La thèse de Bruno Trentin (le dirigeant historique de la fiom) selon laquelle « les augmentations de salaire égales pour tous ne sont que des prurits égalitaires de nature petite-bourgeoise », lui était par exemple incompréhensible. Cette authentique imbécillité de la part d’un dirigeant syndical qui jouit encore aujourd’hui d’un large prestige, y compris chez les intellectuels de gauche, allait être démentie durablement par les luttes victorieuses de l’Automne chaud.

Mais la « composition politique ouvrière » n’était pas la seule à connaître une mutation rapide: les techniciens, les employés et les salariés des services (postes et téléphones, hôpitaux, transports, etc.) subissaient eux aussi d’importantes modifications de leur statut et de leurs fonctions. La position traditionnelle des employés et des techniciens dans le cycle productif, notamment, s’était largement transformée au cours des années 1960. Les processus de restructuration technologique avaient conduit à un fort accroissement du secteur des techniciens, tandis que celui des employés administratifs avait nettement diminué.

Mais face aux dynamiques du nouveau cycle capitaliste, les employés semblent « désarmés » sur le plan culturel et politique. Ils sont habitués à adhérer à des syndicats « mous », ils sont portés tant socialement que psychologiquement à se distinguer de la condition ouvrière. On sait qu’ils sont tendanciellement soumis au mythe de l’efficience et du prestige patronal, et qu’ils restent « petits-bourgeois » dans leurs relations privées et leurs modes de consommation quotidienne. Ils portent souvent leur suffrage sur des formations centristes et conservatrices, mais ils subissent les pressions du PCI qui s’oriente vers la conquête des classes moyennes et la social-démocratisation de ses structures. Leur pouvoir d’achat ne cesse de s’éroder, ce qui entraîne une perte de statut social et de prestige. Décontenancés par les innovations techniques et administratives (le processus d’automation et les infrastructures mécanographiques), ils sont touchés de plein fouet par une vaste opération de rajeunissement du personnel et l’embauche de milliers d’employés jeunes et combatifs.

Pour les uns comme pour les autres, c’est donc bien d’un processus de « prolétarisation » qu’il s’agit, et qui les propulse dans le conflit de classe en cours. Le slogan « ouvriers et employés unis dans la lutte » commence à circuler dans les manifestations, abolissant une séparation qui existait depuis toujours. Bien sûr, dans les usines, beaucoup de techniciens assument des fonctions de « petits chefs » affectés au contrôle des « temps et des rythmes » et une minorité semi-privilégiée d’employés assument en partie des fonctions managériales, mais ceux-là devront bien vite affronter la rage et l’insubordination ouvrières.

C’est dans ce contexte, et tandis qu’au dehors explose la contestation étudiante, que la base ouvrière prend conscience du fait que le syndicat joue un rôle fondamental dans la politique de collaboration avec l’adversaire de classe. La lutte se porte alors contre la politique syndicale, contre la manière dont elle se traduit concrètement en usine. La critique du PCI n’est plus alors que le simple reflet de la critique adressée à la CGIL – dans la seule mesure où il semble évident qu’elle en subit l’hégémonie.

La lutte contre la politique collaborationniste des syndicats prend différentes formes. Certains choisissent de lutter « à l’intérieur de l’organisation syndicale » pour y corriger ce qui est parfois envisagé comme des erreurs dans le cadre d’une stratégie globalement valable; d’autres décident de créer des « structures d’organisation indépendantes » pour développer une action de masse sur des bases de classe, ce qui est devenu impossible dans les organisations syndicales. Cette seconde option donne naissance à de petits syndicats et aux Comités unitaires de base.

La création des premiers Cub au printemps 1968 fait suite à deux énormes mouvements de grève, contre les « cages salariales7 » et sur les retraites, qui avaient tous deux fait preuve d’un très haut degré de maturité. Les « cages salariales » étaient un instrument de division de la classe. Des salaires différents selon les zones géographiques, des négociations isolées et des luttes séparées, tout cela faisait le jeu des patrons: la lutte devait être unique, nationale et par catégories. Mais les ouvriers demandaient aussi à savoir quel serait leur futur après une vie de travail et d’exploitation. Tous avaient à l’esprit, par leur vécu personnel, par leur condition de classe, des images de pères, de mères, de parents, d’amis réduits à une vie misérable par des retraites faméliques, après 30 ou 40 ans de dur labeur en usine. Tous avaient en mémoire les centaines de milliers de morts (« les morts blanches8 ») et d’invalides du travail. Ils demandaient que tout cela change.

Les « cages salariales » furent abolies et la réforme du régime des retraites fut engagée. Des manifestations avaient réuni des centaines de milliers d’ouvriers, donnant souvent lieu à de violents affrontements avec la police. À Valdagno, fief industriel des comtes Marzotto, les ouvriers avaient abattu la statue du fondateur de la dynastie qui trônait sur la place. Les étudiants s’étaient couramment joints à ces manifestations et les journaux patronaux (mais aussi le PCI) déliraient continuellement sur les provocations de « groupuscules chinois ». La violence de la police et l’ampleur incontrôlable des manifestations ouvrières avaient ébranlé le gouvernement. Quant au syndicat et au PCI, ils essayaient de « chevaucher le tigre » du dissensus ouvrier en proposant notamment le désarmement de la police, et en demandant que la garantie de l’ordre public soit confiée aux syndicats.

Cette position n’est pas sans susciter de lourdes inquiétudes parmi les autorités policières, et jusque dans les appareils des services secrets. On peut avancer que c’est à ce moment qu’ils commencent à expérimenter les techniques de ce qu’on appellera plus tard la « stratégie de la tension ». En effet, le 30 août 1968 (et l’incident se reproduira en décembre) on retrouve une bombe intacte au sixième étage des magasins la Rinascente à Milan. Le Préfet Allegra9, qui deviendra célèbre après le « massacre d’État », écrit dans un rapport confidentiel que « les engins explosifs ont certainement été déposés par des éléments anarchistes, puisque le dépôt a été précédé par l’envoi d’une lettre adressée à la Préfecture, dactylographiée en lettres majuscules et signée Brigata anarchica Ravachol ».

Inutile de souligner combien il peut sembler étrange qu’un éventuel poseur de bombe se soucie d’avertir la police avant l’attentat. Il ne sera plus jamais question des bombes à la Rinascente, mis à part la tentative particulièrement maladroite de les attribuer, longtemps après, à la compagne de Giangiacomo Feltrinelli. Cet épisode, auquel succède celui des « bombes de la Fiera » (tandis qu’au Parlement, on s’apprêtait justement à discuter du désarmement de la police), confirme en tout cas qu’à partir de 1968, les corps séparés de l’État s’activent déjà pour contrecarrer toutes les modalités de transformation démocratique.

Pour revenir à l’histoire des Cub: le phénomène reste d’abord très hétérogène, il varie en fonction des situations et des secteurs ouvriers et n’atteint son amplitude maximale qu’entre l’été et l’automne 1969. Les Cub se sont implantés surtout au Nord, dans ces régions de grandes concentrations ouvrières où le rapport avec les stratégies syndicales était particulièrement conflictuel et tendu: Milan, Pavie, Trente, Porto Marghera, Bologne. Des expériences analogues ne furent toutefois pas rares dans le Centre de l’Italie (Florence, Pise, Rome) et en Sardaigne (Porto Torres). Dans le Sud, les Cub ne prirent pas, sauf à Naples. Pendant 68, il y eut des tentatives de coordination horizontale entre les Cub, mais elles ne fonctionnèrent jamais réellement, probablement en raison de la forte présence (parfois jusqu’à l’hégémonie) dans certaines réalités locales d’étudiants très idéologisés.

 

L’une des expériences les plus intéressantes dans l’histoire des cub est sans aucun doute celle de l’usine Pirelli Bicocca, à Milan. Le Cub Pirelli naît au printemps 1968, suite à la signature d’un contrat d’entreprise au terme de 72 heures de grève. Dans un tract, un groupe d’ouvriers qui compte aussi des activistes syndicaux inscrits au PCI, à la CGIL et à la CISL, dénonce la signature du contrat. Il se constitue sans se réclamer d’aucune idéologie particulière – comme un foyer d’organisation de la lutte, et non comme un organe de direction politique de la classe ouvrière.

À l’usine Pirelli, le processus de modification de la composition ouvrière avait été long et très intense. L’âge moyen des ouvriers embauchés depuis 1967 était très inférieur à 30 ans et beaucoup d’entre eux étaient des travailleurs-étudiants. Caractéristiques que ces ouvriers partageaient d’ailleurs avec les milliers de jeunes prolétaires embauchés au cours des deux années précédentes dans la plupart des usines italiennes.

Par rapport aux jeunes immigrés embauchés au début des années 1960, ils avaient globalement un niveau d’études plus élevé, un plus grand vécu métro­politain et des aspirations subjectives plus complexes. Et aussi, dans l’ensemble: une faible expérience politique et syndicale, une allergie notable à la bureaucratie et au collaborationnisme syndical, et une affinité certaine avec les luttes étudiantes. Ce furent d’ailleurs ces jeunes ouvriers qui, chez Pirelli comme sur d’autres sites, établirent les premiers contacts avec les étudiants qui faisaient de l’agitation devant les usines.

Le cub regroupe des ouvriers et des étudiants, auxquels se joignent souvent quelques techniciens et employés. Il se réunit en dehors de l’usine. Les premiers objectifs de lutte portent sur la nécessité de nouvelles embauches et la réduction du temps de travail sans perte de salaire. « Les syndicats ne peuvent pas [...] porter une attaque de fond sur le plan économique », soutient le Cub, parce qu’ils sont objectivement contraints à jouer le rôle de gestionnaires des contrats. « Les objectifs ne peuvent pas venir d’en haut, ils doivent se construire et s’affiner dans le débat de base », « la lutte est l’unique arme ouvrière ». Dans le texte publié par la revue Quindici, en mars 1969, que nous reproduisons ci-dessous, les fondateurs du Cub retracent les débuts de leur expérience. Il témoigne par différents aspects du degré de maturité ouvrière qui a été atteint dans l’affrontement avec le plan du capital, et on y retrouve un grand nombre des thèmes qui joueront un rôle « moteur » au cours des luttes de l’Automne chaud.

  • 1. Ce mot d’ordre, dont il sera de nouveau question au chapitre 8 – Le compromis historique , invoque la nécessité pour la classe ouvrière de se substituer à l’État défaillant dans ses fonctions d’organisateur de la production (idée qui domine, de l’idéologie de la Reconstruction au Congrès de L’EUR), mais aussi dans ses fonctions de police et de garant de la légalité constitutionnelle.
  • 2. « I Comitati unitari di base : origini, sviluppi, prospettive », Quaderni di Avanguardia operaia, Sapere edizioni, 1973.
  • 3. La grève a scacchiera, en « damier », est un arrêt de travail déclenché successivement par différents groupes de travailleurs dont les activités sont interdépendantes dans l’organisation du travail. Il s’agit de causer le préjudice maximal avec une perte de salaire minimale pour les grévistes. Comme la grève « au sifflet » ou à la « chat sauvage », qui désignent plus spécifiquement (comme on l’a vu au chapitre 3) l’absence de préavis dans l’interruption du travail, il s’agit d’un arrêt de travail concerté entre les travailleurs et déterminé en fonction de leur position dans le processus de production, en dehors de toute consigne syndicale
  • 4. La Fiera di Milano (la Foire de Milan) est l’exposition annuelle des produits de l’industrie made in Italy, qui se déroulait dans le parc des expositions Fiera campionaria di Milano.
  • 5. « I comitati unitari di base : origini, sviluppi, prospettive », op. cit
  • 6. Ce texte est extrait de l’appendice à l’édition italienne de Nous voulons tout ! de Nanni Balestrini (Vogliamo tutto !, Feltrinelli, 1971, réed. DeriveApprodi, 2004), intitulé Prendiamoci tutto – Conferenza per un romanzo (novembre 1971)
  • 7. Les gabbie salariali sont un mode de calcul et d’indexation des salaires mis en place en 1946, qui reposait sur différents paramètres dont l’indice de cherté de la vie selon les provinces (il existait 14 « zones » différentes, qui furent ensuite réduites à 7). Ce système distinguait principalement les salaires du Sud de ceux du Nord. En mars 1969, suite à une série de mobilisations pour l’égalité des salaires, le principe des « cages » sera aboli
  • 8. Les morti bianche désignent des accidents du travail mortels, ainsi nommés en Italie en raison du silence qui les entoure et de l’absence de responsabilités établies
  • 9. Antonio Allegra était responsable du Bureau politique à la Préfecture de police lorsqu’en décembre 1969, après l’attentat de la piazza Fontana, des accusations contre le mouvement seront suivies de nombreuses arrestations dans les milieux anarchistes. Sur cet attentat, voir dans ce chapitre – La Stratégie de la tension (p. 320 sqq.) et L’État massacre (p. 325 sqq.)