Les Comités Unitaires de Base (CUB): la classe ouvrière comme sujet

Pendant les deux années qui ont précédé 1969, les luttes d’usine ont été marquées par une forte autonomie des comportements ouvriers aussi bien à l’égard de la politique des partis de gauche qu’à l’égard de celle du syndicat. La FIOM avait bien tenté, parfois avec succès, de prendre la tête des luttes, mais la division persistante entre les centrales syndicales (uil, cisl, cgil) et la soumission des directions aux exigences des partis les empêchaient de comprendre pleinement les nouvelles tensions et les exigences exprimées par la base ouvrière.

Par ailleurs si, de 1965 à 1967, le PCI se maintient dans l’opposition par rapport au centre-gauche, il continue à croire en la perspective d’une « politique du plan »: une politique qui permette de « programmer », de « planifier » le développement économique, productif et politique du néocapitalisme. Fidèle à la ligne tracée depuis l’après-guerre avec l’« idéologie de la Reconstruction », son action ne se distingue de celle du centre-gauche que par la revendication d’une « programmation démocratique », et donc d’une participation des communistes et des syndicats à l’élaboration des stratégies du développement capitaliste.

La ligne, le mythe de la « classe ouvrière qui se fait État1 », qui s’émancipe à travers le développement des forces productives, continue à occuper les esprits de la gauche communiste, syndicale et politique. Et en réalité cette conception n’est pas près de disparaître, elle va au contraire s’accentuer à partir du milieu des années 1970. Il est bien évident qu’une stratégie syndicale assise sur de telles bases théoriques ne pouvait guère qu’arrimer ses revendications au rapport entre salaire et productivité. Depuis le début du gouvernement de centre-gauche, le PCI avait donné tous les signes d’une bienveillante opposition. Il se réservait de maintenir des rapports privilégiés avec le PSI et considérait la politique de « programmation » comme un terrain sur lequel « la classe ouvrière doit et peut conduire sa lutte pour faire de la « politique du plan » un outil servant d’autres buts », au sein de laquelle « l’efficience productive n’est pas et ne peut être indifférente à la classe ouvrière, laquelle a établi sur ce terrain une vaste zone de convergence ».

Comme on l’aura aisément compris, une telle stratégie politique se situait aux antipodes de la tendance ouvrière – qui reste longtemps souterraine et fragmentaire, mais qui n’en est pas moins présente et opérante – à briser les règles rigides de la négociation contractuelle, à déconnecter le salaire de la productivité, à inventer de nouvelles formes de lutte, hors des schémas traditionnels. En dépit de cela, l’énorme masse des ouvriers injectés dans l’usine à partir du début des années 1960 continuait de se référer au PCI, y compris parce qu’il n’y avait pas d’alternative à gauche.

D’ailleurs, le jeune prolétaire, immigré ou non, qui se trouvait en situation de devoir défendre ses droits dans l’univers autoritaire de l’usine, n’avait d’autre choix que de s’en remettre aux syndicats, d’en subir l’hégémonie sur le terrain, d’accepter qu’il « fasse la médiation » entre ses exigences et celle de la direction. « Parce que la lutte de classe en usine est par définition fondamentalement syndicale et que dans les usines la seule structure organisée qui agisse au quotidien est le syndicat2 ». Cela ne signifie pas que la nouvelle composition ouvrière ne perçoive pas la contradiction permanente entre ses exigences et les stratégies politiques de ceux qui la représentent (parti et syndicat). Les épisodes récurrents d’insubordination prolétaire et de débordement des directions syndicales en sont la manifestation la plus évidente. Les intellectuels raffinés du courant opéraïste y verront aussi un délicat problème théorique, et parleront souvent à ce sujet d’« usage ouvrier du syndicat ». Car les nouvelles formes de lutte (« chat sauvage », grève « en damier », « au sifflet3 »), qui se situent toutes en dehors de la tradition syndicale, jalonnent la lente formation des « comportements autonomes de classe ».

 

À partir de 1965, la pression ouvrière ne cesse donc de s’accroître, jusqu’à l’affrontement ouvert avec les « forces de l’ordre ». Le gouvernement fait donner la police contre les travailleurs à Milan, Rome, Naples et dans de nombreuses autres villes. En 1966, à l’usine Alfa Romeo de Milan, ce sont de véritables épisodes de guérilla qui opposent travailleurs et policiers (finalement, la trêve est conclue par un échange de « prisonniers » entre les deux camps). Lors de l’inauguration de la Fiera4 de Milan, malgré les freins mis par les dirigeants syndicaux, des milliers d’ouvriers se mettent en grève et convergent vers le site pour y siffler Saragat (alors président de la République) lequel, évidemment averti, est prudemment resté à Rome.

« C’est à l’occasion de la renégociation des contrats de 1966 qu’apparaît, à l’usine Siemens de Milan, un tout nouveau type d’organisation ouvrière démocratique de base: en substance, le premier conseil d’usine des années 1960. Il prend d’abord la forme d’un “comité de grève” composé de délégués d’atelier. Le ­“comité” ne dure pas très longtemps, en particulier parce que dès le contrat signé, le syndicat se livre à une vigoureuse opération de pilonnage, mais son existence signale toutefois nettement que les exigences ouvrières commencent à s’orienter vers de nouvelles formes d’organisation5. » Et c’est aussi dans ces espaces de dissensus ouvrier que se déploient les premières formes d’intervention de la gauche révolutionnaire naissante. Même s’il ne faut pas en surévaluer l’importance, les questions de l’égalitarisme et de l’anti-productivisme qui commencent à investir le débat public influenceront de larges secteurs des avant-gardes ouvrières et une bonne part des cadres syndicaux.

D’autre part, la stratégie politique du PCI, tout à sa quête de formes de participation au gouvernement de la société, exigeait que le syndicat, conçu comme la « courroie de transmission » des exigences du Parti à l’intérieur de l’usine, devienne lui aussi un « acteur social » incontournable de la négociation avec le gouvernement et les « élites néocapitalistes ». En ce sens, la nécessité de l’unité syndicale (dans la diversité de ses composantes politiques: chrétiennes, socialistes et communistes) en venait à être considérée presque exclusivement comme une opération au sommet, l’anticipation sur le terrain social productif de la future participation du PCI au gouvernement.

Dans cette dynamique, la collaboration avec le système capitaliste devenait donc centrale. Au nom de l’« unité syndicale », la CGIL multipliait les retours