Les collectifs politiques de Vénétie

Tous les mouvements qui ont traversé les « longues années 1970 » italiennes ont procédé d’une spécificité territoriale dont il est impossible de ne pas tenir compte1. Le contexte dans lequel les différents sujets antagonistes ont agi a marqué de manière décisive ces expériences et leurs évolutions. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’on examine l’expérience qui s’est déroulée en Vénétie, avec un premier axe, de 1967 à 1973, centré sur le pôle industriel de pétrochimie de Porto Marghera, et un second, de 1974 à 1979, sur la ville de Padoue. Épisodes significatifs, au point d’attirer – en même temps que l’opération politico-­judiciaire du 7 avril2 – l’intérêt morbide de grandes signatures du monde de la presse, de sociologues et d’intellectuels, et de mériter par la suite, à l’intérieur même de l’« anomalie italienne » du long Mai 68, le qualificatif d’« anomalie vénitienne ».

Là encore, il s’agit de redonner voix, en particulier à l’encontre des reconstructions judiciaires, à une multiplicité de sujets et d’expériences qui se laissent difficilement réduire à un parcours unique et à une composition de classe homogène. Si beaucoup a été dit et écrit au sujet de la première expérience de lutte et d’organisation, liée à la figure sociale de l’ouvrier-masse dans les usines de la grande concentration industrielle de Mestre-Marghera dans les années 1960 et 1970, il ne reste presqu’aucun témoignage (exception faite des actes du procès « 7 avril, colonne vénitienne ») au sujet des expériences qui ont suivi à Padoue3.

Au cours de ces années, la ville et la province de Padoue seront au centre d’un singulier mélange, entre les spécificités productives d’un territoire (marqué par la présence d’une petite et moyenne industrie déjà fortement décentralisée dans les laboratoires du travail au noir, et par une ville où le rôle de l’université était et demeure décisif), une composition de classe en voie de transformation profonde, et une pratique originale de l’organisation politique et de l’« usage de la force ».

On tentera ici d’ébaucher quelques pistes, en assumant un point de vue tout à fait subjectif et partisan, sur ce que furent les acteurs de ces mouvements et de ces luttes, dans l’expérience organisée des « collectifs politiques » qui débute en 1974, jusqu’à sa criminalisation en 1979 par le procureur Pietro Calogero.

S’il est un fil qui relie cette expérience au cycle de luttes ouvrières de Porto Marghera, il tient au fait que beaucoup de ses principaux protagonistes ont milité ensemble dans les rangs de Potere operaio. L’importance de cette militance commune tient moins à une continuité organisationnelle, comme l’a soutenu en son temps la magistrature, qu’à une sorte d’imprinting, à l’acquisition d’un ensemble d’outils théorico-pratiques qui furent décisifs pour l’analyse et l’intervention sur la réalité sociale: une capacité, au fond, à articuler la composition sociale de classe et les besoins, les besoins et l’élaboration de revendications, de formes de lutte et d’organisation. L’expérience des « collectifs » s’enracine – entre 1968 et la fin de Potere operaio – dans le premier grand cycle régional de mobilisations sur les transports (1970). Partant du constat que « le temps de travail, le temps de l’exploitation ne se limite pas aux huit heures d’usine, mais comprend aussi a minima les deux heures nécessaires aux milliers de travailleurs pendolari (ceux par exemple qui habitent à Chioggia ou dans la région de San Donato) pour aller de leur domicile au pôle chimique et inversement, transis à bord de navettes brinquebalantes, en payant un abonnement qui est un vol supplémentaire sur le salaire », les luttes investissent de manière capillaire l’ensemble du territoire de la Vénétie. L’organisation prend la forme de « comités de lignes », qui exigent des améliorations du service, davantage de navettes, moins d’affluence, le gel du prix du billet; on lutte en bloquant les lignes et en refusant de payer les augmentations. Sur ce terrain, on assiste à une vaste recomposition sociale des figures prolétaires et notamment les lycéens pendolari, aussi bien ceux qui sont scolarisés dans la région de Venise que ceux qui fréquentent les instituts techniques et commerciaux de Padoue. Car c’est la très jeune génération des lycéens de Potere operaio qui donnera naissance aux « collectifs » de Padoue: au moment de la crise et de la fin du groupe, ils se demanderont comment mettre en œuvre sur le territoire une intervention politique d’ensemble, en prise sur la complexité de la société. Sans vouloir revenir sur les motifs de la dissolution de PO, il faut souligner combien, d’après les témoignages, ces jeunes militants ne parvinrent saisir que très peu de chose – et pas par mauvaise volonté – des différentes positions qui s’opposaient au sein du « groupe dirigeant » de l’organisation. « Nous n’arrivions pas à comprendre – disent-ils – ce qu’allait signifier pour nous le choix des assemblées autonomes d’usines: nous étions presque tous étudiants, et nous pensions tous que cela n’avait pas de sens de nous réduire au rôle de “soutiens” des luttes ouvrières. » Au début des années 1970, l’usine métallurgique d’Utita à Este, dans la Bassa padovana, est la seule réalité significative de la province de Padoue où des luttes ouvrières autonomes reprennent, à leur échelle, les revendications et les comportements à l’œuvre dans les grandes usines: en l’espace de quelques mois, l’insubordination ouvrière et l’intervention continue du Comité ouvriers-étudiants renverse la situation dans ce fief du syndicat fasciste CISNAL. On lutte pour de fortes augmentations salariales égales pour tous, pour la suppression des primes et des catégories. Le refus ouvrier de l’organisation capitaliste du travail est majoritaire, généralisé: du sabotage des machines à des pratiques de lutte telles que les piquets et les cortèges internes qui « ratissent » les bureaux de la direction. Les militants du Comité ouvrier seront pour la plupart élus au Conseil d’usine et les avant-gardes de l’Utita joueront un rôle important d’impulsion et de proposition dans les réunions de la coordination nationale des Conseils d’usine, en diffusant des formes de lutte comme les grèves coordonnées, tournantes ou « à la chat sauvage ». Ce n’est pas un hasard si c’est à l’Utita, en 1973, qu’auront lieu les premiers licenciements politiques. La situation est différente dans les usines de la zone industrielle de Padoue où, malgré la présence sporadique de formes d’organisation ouvrières autonomes, le contrôle sur une composition de classe encore très « professionnelle » restera résolument aux mains du PCI et du syndicat.

Après le congrès de Rosolina, en juillet 1973, qui entérine la scission de Potere operaio4, les « lycéens » de Padoue continueront pendant plusieurs mois à se ­revendiquer de cette organisation: en janvier 1974, ils entreprennent un voyage à travers l’Italie pour mieux comprendre ce qu’il est resté du « groupe », désormais exsangue, dans les autres situations de lutte. À partir de ce moment, ils feront le choix de privilégier l’implantation sociale sur leur territoire, cette Vénétie que, grâce aux luttes sur les transports, ils commencent tout juste à appréhender comme une « entité homogène ». Un choix qui les conduit, cette même année 1974, à abandonner la stérile réunion hebdomadaire du « noyau » de PO et à fonder, tout simplement, des collectifs susceptibles d’intervenir directement dans les quartiers et dans les villages, où le premier réseau militant sera précisément constitué par les étudiants qui bloquaient les cars. « À l’époque, à Padoue – se souvient l’un d’entre eux – les “groupuscules” de la gauche extraparlementaire dominaient. Il y avait une tradition historique de militants m-l qui devenaient fous dès qu’on parlait de refus du travail salarié. Nous, on était minoritaires, mais on se sentait différents par rapport aux “groupes” […] on n’avait pas d’identité précise parce que la référence théorique c’était l’ouvrier-masse, mais ici il n’y en avait pas […], nous avons dû tout inventer de A à Z, et peut-être que nous avons été, sans le savoir, les précurseurs d’une nouvelle figure qui commençait à se manifester dans le corps social. »

Mais qu’est-ce qui caractérise alors, du point de vue social, la spécificité padouane? Dans le système productif et urbain « polycentrique » de la région, la ville avait un rôle de capitale du tertiaire, des services, en particulier dans les secteurs du crédit et de la finance. Dans la province de Padoue prédominaient déjà les petites et moyennes usines et le laboratoire du travail au noir (mais très différemment de la typologie réticulaire de l’entreprise d’aujourd’hui). Des processus rapides de modernisation coexistaient avec la violence archaïque des rapports d’exploitation, arrachant des bras à des campagnes historiquement très pauvres, qui jusqu’à la fin des années 1950 avaient été vidées par l’émigration. Padoue, ville « blanche », dominée par l’Église selon les stéréotypes les plus ancrés (au référendum sur l’abolition du divorce en mai 1974, le oui l’emporte par 55,9%), compte également une très ancienne université, dirigée par des autorités hiérarchiques aussi rigides qu’impénétrables, dont le taux de fréquentation connaît une augmentation vertigineuse (pendant l’année universitaire 1973-74 le nombre d’inscrits atteint 47 000, soit 6000 de plus que l’année précédente). Fruit de la massification de l’accès aux études supérieures et du fort afflux, d’étudiants originaires du Sud – en particulier en psychologie – une nouvelle composition étudiante, s’impose. Ici, l’institut de sciences politiques constitue une anomalie supplémentaire: c’est une expérience unique par la richesse de sa production théorique critique et subversive, des dizaines de séminaires et de recherches de dimension internationale s’y déroulent, dans un rapport d’osmose avec les luttes sociales.

Mais jusque 1975, l’université, en particulier la faculté de droit, est aussi un lieu où les fascistes agissent en toute impunité: c’est ici que Freda et les camerati font leurs premières armes (la bombe contre le bureau du professeur Opocher, recteur démocratique et ancien partisan), aux côtés de Massimiliano Fachini et d’autres qui s’avéreront plus tard impliqués dans les projets d’attentats de la Rosa dei venti5. Ils sont largement couverts par les autorités académiques et policières, et interviennent armes au poing pour disperser des piquets ouvriers et des assemblées étudiantes. Les mobilisations antifascistes du printemps 1975, et en particulier les affrontements très violents avec la police – mise en déroute sous une pluie de cocktails molotov à l’occasion d’un meeting électoral de Covelli (MSI) marquent un tournant dans la ville6: il n’y aura plus aucun espace pour les fascistes, tandis que les « collectifs politiques » deviennent hégémoniques dans ce qu’on appelle la gauche extraparlementaire. Un témoin raconte: « Pour nous, les fascistes n’ont jamais représenté un problème stratégique […] les discours sur la “fascisation de l’État” ou le “Fanfascisme7” n’ont jamais été les nôtres […] En occupant le terrain face à ces bandes de gros bras, on commençait en revanche à poser la question du contre-pouvoir sur le territoire, de l’usage de la force de masse mais pas seulement, afin d’affirmer un double pouvoir […]. »

Au cours de cette expérience, l’articulation entre l’analyse de la composition sociale et la matérialité des besoins qu’elle exprime continue d’occuper une place centrale. En 1975-76 on assiste à l’essor des collectifs de l’Alta padovana qui, paradoxalement, joueront un rôle important dans la « syndicalisation » de dizaines d’usines et de petites entreprises de la région. Dans les quartiers prolétaires de la ville (Arcella, Mortise), la pratique de l’autoréduction des factures d’électricité et de téléphone se répand. Les lycéens du Comitato interistituti poursuivent une tradition de lutte sur les transports, longue désormais de plusieurs années.

À l’université, où la Cité universitaire Fusinato sert pour ainsi dire de « base rouge », la nouvelle figure toujours plus présente de l’« étudiant prolétaire » suscite des mobilisations sur le coût des logements et des restaurants universitaires.

Les pratiques des « collectifs politiques » ajoutent à l’originalité de ce parcours subjectif d’organisation, en proposant une lecture de la crise de la forme parti classique et des groupes de la « gauche extraparlementaire » en des termes léninistes actualisés. Ils inventent ainsi un rapport nouveau entre « masse et avant-garde », en prise sur le moment: « nous voulions être – raconte l’un d’entre eux – des cadres transversaux, au sens où il ne devait pas y avoir de séparation entre le politique et le militaire, où la construction d’organisations prolétaires de masse, autonomes par rapport aux partis et aux syndicats, qui luttaient pour l’affirmation des besoins, et l’usage de la force, la pratique du contre-pouvoir, avançaient d’un même pas. » Entre 1975 et 1979 en Vénétie, on compte plus de 500 actes d’« usages raisonnés de la force ». Dans la plupart des cas, il s’agit d’actes de sabotage et d’importantes dégradations de biens appartenant à des fascistes, à des hommes politiques démocrates-chrétiens, à des patrons et à des mandarins de l’Université. La diffusion de ces pratiques d’« illégalité de masse » constituera, entre autres choses, le meilleur antidote à l’existence des organisations combattantes et du projet stratégique de la lutte armée.

1976 marque le début de l’intervention contre le travail au noir et les laboratoires de la production décentralisée. Les coordinations ouvrières organisent des centaines de travailleuses et travailleurs jusqu’alors « souterrains ». La forme de lutte la plus répandue est celle de la ronde qui impose, par le blocage de la production, les revendications ouvrières. Dans les quartiers, la bataille contre la « vie chère » commence, on implante de petits marchés qui pratiquent des prix politiques, on voit apparaître les premières formes d’appropriation directe dans les supermarchés, avec distribution des marchandises aux prolétaires du secteur. Dans les écoles supérieures et à l’Université, en même temps que les premières luttes contre la sélection, naissent des « séminaires autogérés » dont on impose la reconnaissance et le financement public. Toujours en 1976, Radio Sherwood, l’une des premières radios libres en Italie, commence à émettre.

Ainsi, le mouvement de 77 à Padoue ne relèvera pas tant du surgissement inopiné d’un événement que du renforcement, de l’intensification d’un processus qui avait vu au cours des années précédentes se développer d’innombrables terrains de lutte.

 

 

 

 

  • 1. Cette contribution s’inscrit dans une recherche plus vaste sur la mémoire, initiée par un groupe de travail constitué à la Fondation Bruno Piciacchia – Librairie Calusca de Padoue. Il ne s’agit donc pas d’une reconstruction exhaustive, mais de notes qui seront ultérieurement développées à la lumière des nombreux fonds et matériaux encore inédits : les témoignages oraux recueillis, les (rares) livres disponibles, les revues, les journaux, les brochures et les tracts du mouvement conservés à la Fondation, ainsi qu’une revue de presse des journaux locaux de l’époque. Nous avons en outre utilisé les documents issus du Séminaire autogéré inter-universitaire sur les années 1970, qui s’est tenu à la Faculté des Sciences politiques de l’Université de Padoue en 1993-1994 [N.d.A.]
  • 2. Le 7 avril 1979, le substitut du procureur de Padoue ordonne l’arrestation des « chefs de l’autonomie ». Cet événement « peut être considéré comme la date d’instauration – spectaculaire, résolue et désormais stable – de l’état d’urgence judiciaire. L’opération de police constituait en fait une “rafle judiciaire” […] Arrêtés dans différentes villes d’Italie, les vingt et un inculpés du 7 avril ne se voyaient pas imputer de délits circonstanciés ; ils étaient plutôt désignés comme “les chefs”, “les intellectuels” de la mouvance de l’autonomie ouvrière, les “mauvais maîtres” de la subversion et de la lutte armée », Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La Révolution et l’État, op. cit. Voir également Chapitre 12 – Les années du cynisme, de l’opportunisme et de la peur
  • 3. On peut désormais se reporter à l’article de Marcello Tarì, « I Collettivi politici veneti per il potere operaio », in Sergio Bianchi, Lanfranco Caminiti (dir.), Gli autonomi, vol. 1, op. cit., et en français à l’ouvrage de Devi Sacchetto et Gianni Sbrogio, Pouvoir ouvrier à Porto Marghera, op. cit.
  • 4. Le congrès de Potere operaio à Rosolina verra s’affronter deux lignes irréconciliables : l’une affirmant la nécessité de s’organiser en parti (défendue par Franco Piperno) et l’autre affirmant la nécessité de se fondre dans l’aire de l’Autonomie et de clore par conséquent l’expérience d’organisation de Potere operaio – position alors défendue par Toni Negri et qui l’emportera : « Ceci est le dernier numéro de Potere operaio. Nous avons choisi l’autonomie organisée et la direction ouvrière. Si d’autres camarades souhaitent continuer à crier le slogan « pouvoir ouvrier », qu’ils se rassurent, nous le ferons également […] Nous avons refusé le groupe et sa logique pour être à l’intérieur du mouvement réel, pour être dans l’Autonomie organisée », éditorial de Potere operaio, « Ricominciare da capo non significa tornare indietro », septembre 1973, cité dans Sergio Bianchi, Lanfranco Caminiti (dir.), Gli autonomi, vol. 2, op. cit
  • 5. La Rosa dei venti est une organisation anticommuniste dont les ramifications s’étendaient au niveau de l’État et au niveau international. Giorgio Freda est un militant néofasciste italien du syndicat étudiant FUAN et de l’organisation Ordine nuovo. En 1987, il sera inculpé pour l’attentat de la piazza Fontana puis acquitté par la cour d’assise de Bari. En 2005, il est condamné sans que sa participation directe puisse être démontrée. Ce jugement aura donc une stricte valeur symbolique. Freda sera également désigné par Franco Tomasini (un membre du MSI) comme auteur de l’attentat contre le recteur Opocher, le 15 avril 1969 (l’enquête finira aux oubliettes) et reconnu responsable en 1987 de l’attentat du 8 août 1969 dans un train de voyageurs. Massimiliano Fachini, élu au conseil communal sous les couleurs du MSI en 1970, sera également mis en cause dans l’attentat de la Piazza Fontana, et acquitté en 1991
  • 6. Cet épisode a laissé une chanson : e cominciarono a volare le molotov
  • 7. Mot-valise, en référence au leader démocrate-chrétien Amintore Fanfani, nommé président du conseil pour faire face à l’insurrection de juillet 1960 contre la tenue d’un congrès du parti fasciste (MSI) à Gênes