Les cent fleurs du savoir antagoniste

Pendant une période parcourue de tensions anticonstitutionnelles, parmi les dynamiques internes aux formes de lutte, il ne faut pas négliger celles qui regardent le champ des sciences ou de la science tout court*. Car celui-ci ne se limite pas aux innovations technologiques destinées à contrôler la conflictualité ouvrière, il touche aussi au monde de la médecine et de la psychiatrie, aux problèmes liés à la santé du corps et de l’esprit. Les années 1970 ont formulé une critique radicale, novatrice et irréversible du médecin comme « technicien du capital », du psychiatre comme « technicien du contrôle ». Ces définitions contiennent déjà en germe le parcours critique qui amènera certains « techniciens » des institutions totales à questionner leur propre fonction et à emprunter un chemin analogue à celui qu’avaient suivi les intellectuels dissidents des années 1960.

En 1968 paraît L’Institution en négation. Rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia, sous la direction de Franco Basaglia1. Publié chez Einaudi, le livre va rencontrer rapidement le large mouvement qui conteste la société du capital: 60000 exemplaires seront vendus entre 1968 et 1972. Le formidable impact du travail de Basaglia n’est pas seulement dû au fait qu’il a montré les horreurs de l’institution asilaire et l’humanité souffrante des reclus (il se serait agi en ce cas d’un simple exercice de dénonciation de type réformiste), mais à ce qu’il remonte aux racines de la fonction de la psychiatrie et de la figure du « fou », du « dément », et qu’il les définit comme des fonctions et des figures internes à la logique de ­domination du capital2.

« Autrefois, Marx a parlé de “folie du capital” au sens propre et au sens figuré. (Il faut prendre au sérieux les métaphores marxiennes. Folie du capital est exactement le contraire de “capital fou”.) C’est-à-dire qu’il a parlé de la réalité comme réalité “renversée” (redoublée, dédoublée, remplacée) […]. La folie et la maladie sont l’expression constitutive contradictoire de la réalité “doublement” existante comme rapport renversé des relations sociales et du mode de production capitaliste, du “temps de travail” et du “temps de vie” […]. L’être-homme des “malades” ou des “sains” comme être marchandise des hommes constitue et définit en positif ou en négatif, l’appropriation ou l’expropriation de l’autoproduction humaine-sociale, des rapports entre l’homme et ses produits3. »

Fondamentalement, le « dément », le « fou », lorsqu’il surgit, est un dissident de l’ordre existant des choses, de la « folie du capital » qui contraint le privé et le social derrière les grilles de la marchandisation des besoins humains. À charge ensuite de l’asile, de l’institution et de la science psychiatriques de faire de la folie une catégorie productive et fonctionnelle.

Avec le travail de Basaglia et l’expérience de l’hôpital psychiatrique de Gorizia où il exerçait, le « fou », l’« exclu » est devenu un sujet des luttes. Et tandis que des milliers d’étudiants allaient travailler bénévolement à Gorizia, la culture et la pratique de l’antipsychiatrie devenaient un pilier de la culture révolutionnaire.

C’est à ce moment que les œuvres de Laing, de Cooper, de Goffman ont commencé être largement diffusées4. Elles ont participé à introduire dans le champ de la révolte politique et sociale les thématiques des « techniques de libération », des méthodes pour se soustraire aux conditionnements et aux manipulations, aussi bien internes qu’externes aux vécus de chacun, pour retrouver autonomie et autodétermination. Et sur le chemin de la « séparation », déjà balisé par l’expérience beat et hippie, la « consommation » créative de pensée et de lectures antipsychiatriques devient une pratique quotidienne, un instrument de libération individuel et collectif.

Ce parcours n’a jamais été simple, ni linéaire. Après avoir connu une expansion importante 1968, ces pratiques ont été brutalement marginalisées par l’émergence des organisations bureaucratico-léninistes. Il subsiste alors comme privilège de l’aire underground et contre-culturelle, avant de revenir sur le devant de la scène à la grande époque du « personnel est politique », liée au mouvement des femmes. Lequel, s’il a eu l’extraordinaire mérite de placer au centre du conflit « la plus grande de toutes les différences », n’a peut-être pas suffisamment saisi qu’il était aussi un mouvement social de masse, et que cela faisait de lui « une partie du tout ». Et que, après 77, une fois dissipé l’effet totalisant des mouvements (ouvrier, social, politique et existentiel), la possibilité du « renversement » de la séparation se résumerait, dans la pratique psychanalytique diffuse, au seul remède au malaise, à la souffrance et à l’angoisse, sans plus ouvrir à une révolution complète de soi. « [...] On ne peut plus réfuter, pour ainsi dire, la preuve de la totalité. Nietzsche disait déjà qu’exclure une partie signifie exclure le tout. Le renversement est total comme totalité renversée, dans toutes ses dimensions et niveaux: dans le système du travail, de la communication, du langage, des besoins, de la sexualité, du pouvoir5. »

Cette aire de la critique du vécu quotidien et des contradictions dues au malaise existentiel a donné naissance à nombre de revues. Sapere, dirigée par Giulio Maccacaro, a été d’une importance fondamentale, aussi bien en raison du prestige de ses collaborateurs que de la diversité des questions traitées (on peut dire qu’elle a presque tout anticipé: de l’écologie à la critique de la « médecine du capital », de la bataille anti-nucléaire à la dénonciation du « développement industriel » comme responsable de la pollution qui dévaste la planète, jusqu’à la critique des fondements mêmes du savoir technico-scientifique).

La revue L’Erba voglio, fondée par Lea Melandri et le psychanalyste Elvio Fachinelli, occupe une place à part. Née au début des années 1970, elle formulera des années durant une critique précise des excès sectaires du militantisme idéologique et des pratiques autoritaires, y compris lorsqu’ils sont occultés par la matrice de gauche. Revue de référence dans le champ des pratiques anti-autoritaires à l’école (surtout maternelle), L’Erba voglio se situe constamment dans le vif du débat culturel qui oppose les comportements existentiels et les rigides théorisations idéologiques.

Enfin, le mouvement a largement touché les domaines de l’art et de la création (théâtre, musique, cinéma, etc.): de la contestation des intellectuels et des artistes en 1968 (occupation de la Triennale de Milan et de la Biennale de Venise) à la grande efflorescence des « radios libres » en 1977. Et surtout, par-delà son abondante production théâtrale et de cabaret politique, l’intelligence et l’engagement du Circolo La Comune de Dario Fo et Franca Rame. Une structure qui, en de nombreuses occasions, a fonctionné comme un véritable grand « média » d’interprétation-reproduction des luttes politiques diffuses.

  • 1. L’Institution en négation. Rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia [1970], Arkhê éditions, 2012. Sur ce courant en Italie, on peut lire en français : Franco Basaglia, Qu’est-ce que la psychiatrie ? [1973], PUF, 1977 ; Psychiatrie et démocratie : conférences brésiliennes, Érès, 2007 ; Giovanni Jervis, Le Mythe de l’antipsychiatrie, Solin, 1977. Voir également le film de Marco Bellocchio, Silvano Agosti, Sandro Petraglia et Stefano Rulli, Matti da slegare [1975], inspirée de l’expérience de Basaglia à l’hôpital de Colorno à Parme
  • 2. En termes pratiques, il s’agissait pour ce courant de l’antipsychiatrie italienne de transformer la situation de misère qui régnait à l’intérieur des asiles en restituant leurs droits aux psychiatrisés, de permettre l’accueil de la folie hors de l’asile par la formation d’un réseau de coopératives de travail, de centres de santé, de communautés thérapeutiques, et de produire à travers cette lutte politique une profonde modification des soins
  • 3. Franco Basaglia, Franca Basaglia Ongaro, La Majorité déviante, l’idéologie du contrôle social total [1971], 10/18, 1976.
  • 4. Ronald Laing et David Cooper sont les principaux représentants du courant de l’antipsychiatrie en Angleterre, auteurs de Raison et violence [1960], Payot, 1972. Voir également David Cooper, Psychiatrie et anti-psychiatrie, Seuil, 1970 ; Ronald Laing, La Politique de la famille, Stock 1972. Erving Goffman est l’auteur d’Asiles, Études sur la condition sociale des malades mentaux, op. cit., préfacé par Robert Castel (L’Ordre psychiatrique, Minuit, 1977 ; avec Françoise Castel et Anne Lovell, La Société psychiatrique avancée : le modèle américain, Grasset, 1979 ; La gestion des risques : de l’antipsychiatrie à l’après-psychanalyse [1981], Minuit, 2011)
  • 5. Franco Basaglia, Franca Basaglia Ongaro, La Majorité déviante, op. cit.