Les années dures à la FIAT

Sans doute la Résistance, la lutte de libération contre le fascisme et le nazisme, avait-elle contribué à nourrir dans l’imaginaire social le vif espoir de dépasser les formes de production capitalistes et de modifier les rapports entre les classes sociales dans un sens révolutionnaire. De fait, dès les premières années de l’après-guerre, de larges secteurs du prolétariat des villes et des campagnes mènent des luttes spontanées et maintiennent une pression conflictuelle forte, continue et ouvertement anticapitaliste. Cette tendance contrariait dans la pratique la stratégie politique des partis de gauche, et en premier lieu celle du PCI dont la direction continuait de donner priorité aux « intérêts nationaux »: en favorisant la collaboration entre les secteurs progressistes de la bourgeoisie et le mouvement ouvrier pour restaurer les structures de la démocratie bourgeoise que le fascisme avait supprimées, elle espérait imprimer une orientation démocratique – tendanciellement socialiste – aux structures économiques. Pour Togliatti, au vu de la conjoncture nationale et internationale, la seule ligne possible pour un parti communiste dans un pays comme l’Italie était celle de la modération : elle seule pouvait garantir au parti la pleine légitimité qui constituerait en soi un frein durable aux ambitions d’une bourgeoisie contrainte à moyen terme à des concessions à même de modifier les rapports de pouvoir entre les classes. « La première chose à faire, affirmait-il, est d’appeler les ouvriers, partout où ils travaillent, à augmenter leur rendement au travail [...] puisque dans notre pays un plan économique national n’est pas possible [...]. Il est en tout cas certain qu’il faut laisser à l’initiative privée une très grande marge de manœuvre. » Cette ligne, dans les faits, impliquait inévitablement une relance massive du processus d’accumulation capitaliste. 

C’est dans le complexe industriel de la FIAT à Turin que se joue l’une des manches décisives de l’affrontement entre les nouvelles formes institutionnelles du capitalisme d’après-guerre et l’un des secteurs les plus avancés de la classe ouvrière. Pendant les huit mois qui suivent l’armistice, la FIAT est dirigée par des commissaires nommés par le Comité de libération nationale. Cette réalité est sans doute ce qui se rapproche le plus de l’idée d’une direction ouvrière de la production, quand bien même elle est confiée à une élite de ses représentants.

À partir des grèves mythiques de mars 19431 et pendant dix ans, la classe ouvrière FIAT participe massivement à des luttes à forte coloration révolutionnaire. La classe ouvrière prend pour tactique ce qui pour le Parti est une stratégie2: il en résulte des frustrations profondes et un sentiment d’angoisse indicible. Car le capitalisme, pendant cette période, ne se borne pas à élaborer ses plans de reconstruction, il est aussi en train de réorganiser son pouvoir dans les usines. Le comportement instinctif des ouvriers se manifeste par le refus : refus du travail à la tâche, refus de l’augmentation des cadences, refus de la hiérarchie et de la dis- cipline patronale du travail ; celui des organisations politiques et syndicales vise au contraire à l’adaptation. Le secrétaire de la fédération du PCI de Turin dénonce ainsi « les tendances à former des groupes illégaux [...]. Nous ne réussissons pas à expliquer notre politique nationale, ce que nous voulons et qui nous sommes vraiment ; on nous regarde comme des émissaires de Moscou, comme des démis- sionnaires. Il y a trop d’ouvriérisme dans notre parti ». La révolte ouvrière prend pour cible principale le système des primes3. À la FIAT et dans de nombreuses autres industries, les releveurs de cadences, les chronométreurs, les rationalisateurs d’ateliers, sont ostracisés. Dans le refus ouvrier de se soumettre au temps du capital, dans la première (et encore peu précise) théorisation du salaire comme « variable indépendante4 », on trouve déjà les prémices du mouvement de masse qui explosera au début des années 1970. Le Parti communiste ne pouvait évidemment pas tolérer ces manifestations d’une conscience de classe spontanée. La Camera del lavoro5 de Turin publie régulièrement un bulletin syndical intitulé Coscienza di classe, la conscience de classe « se donnant ici comme l’antithèse du “classisme au rabais”, celui qui se limite à la défense d’intérêts catégoriels (parfois appelé “ouvriérisme”)6».

1953. C’est l’année au cours de laquelle le groupe dirigeant de la FIAT, sous l’impulsion du tristement célèbre ingénieur Valletta 7, établit un plan d’attaque contre le mouvement ouvrier et la FIOM – le syndicat de branche de la CGIL 8. Cette attaque est double. D’une part, elle tente d’entamer l’unité de la classe ouvrière en établissant une distinction entre ouvriers « constructeurs » et ouvriers « destructeurs », par une forte remise en cause du droit de grève, par l’instauration d’une prime de collaboration (le « prix antigrève »), par le chantage exercé sur la garantie du poste de travail et par diverses autres mesures – entre paternalisme et intimidation. La distribution de dizaines de milliers de tracts vantant les bénéfices de l’adhésion aux intérêts de l’entreprise reste à ce titre un classique. De l’autre, elle organise la discrimination systématique des ouvriers les plus actifs des avant- gardes syndicales : les communistes sont chassés des commissions internes9 et l’on promeut le syndicalisme d’entreprise « jaune ».

Entre 1953 et 1962, la grande masse des ouvriers de la FIAT s’abstient de toute grève. Seuls quelques centaines d’ouvriers communistes de l’avant-garde syndicale de la FIOM, isolés et presque réduits à la clandestinité, donnent une continuité aux luttes. La direction de l’entreprise théorise et applique ouvertement le droit de représailles contre ceux qui luttent et font grève: admonestations, amendes et suspensions, licenciement de 2 000 cadres syndicaux dont la grande majorité appartient à la FIOM-CGIL et au PCI, relégation de plusieurs milliers d’autres vers les « secteurs-frontières » de l’usine, le plus célèbre étant l’Ufficina sussidiaria ricambi, rebaptisée par les bannis Ufficina stella rossa10. Dans l’usine s’instaure un climat disciplinaire de caserne : il est interdit de se déplacer dans les ateliers, les avant-gardes ouvrières sont cernées par un lourd filet de contrôle com- posé de petits chefs et de surveillants zélés. À la fin de l’année 1953 des tribunaux d’usine sont même institués, où de hauts dirigeants et des inspecteurs issus du corps des surveillants jugent les travailleurs indisciplinés et appliquent la peine de licenciement 11.

Cette grave difficulté objective dans laquelle est prise l’ensemble de la classe ouvrière – et pas seulement son secteur le plus avancé – fait mûrir et croître au sein du Parti communiste la certitude qu’une reprise de l’initiative de classe ne sera possible qu’en dehors de l’usine, dans le rapport de force général entre les classes dans le pays, dans le travail de propagande et le soutien aux expériences socialistes internationales. Ce n’est pas un hasard si le manifeste de la FIOM pour les élections de la Commission interne de 1955 (celles de la débâcle 12) proclame la nécessité de « regarder au-delà des murs de l’usine ». Comme on le verra plus loin, cette prise de distance du Parti vis-à-vis de la centralité de l’intervention en usine sera, au début des années 1960, l’objet d’une vive polémique orchestrée par une composante politico-théorique nouvelle, encore peu nombreuse mais déjà aguerrie, que l’on nommera « opéraïsme ».

C’est dans ce contexte que surviennent les événements de juillet 1960. 

  • 1. Ces grèves débutent à l’usine FIAT Mirafiori de Turin avant de s’étendre à d’autres usines et à d’autres villes du Nord de l’Italie. Elles marqueront une étape décisive vers la fin du régime fasciste mais aussi, par l’ampleur de la mobilisation turinoise, dans l’histoire de la « classe ouvrière FIAT ».
  • 2.  Il sera de nouveau question de cette distinction au chapitre 3 – La scission aux Quaderni rossi et les raisons théoriques de la rupture entre Panzieri et Tronti, p. 162 sqq. Voir également Mario Tronti, « Tactique = organisation », Ouvriers et Capital [1966], Christian Bourgois, 1977, rééd. Entremonde 2016. L’ouvrage est également disponible sur le site de la revue Multitudes. .
  • 3. Le salaire des ouvriers comportait une partie fixe et une partie variable composée d’une série de primes, de productivité, d’assiduité, de rendement, etc. « Le salaire au rendement, par exemple, c’est la paie pour le nombre de pièces que produit l’ouvrier. Moyennant quoi l’ouvrier doit être toujours zélé et obéir aux ordres de ses chefs. Parce que c’est eux qui établissent cette partie variable de son salaire, qui lui est absolument nécessaire pour vivre », Nanni Balestrini, Nous voulons tout [1971], Entremonde, 2009.
  • 4. Cette théorie, qui sera largement portée par les luttes ouvrières de l’Automne chaud en 1969, vise à ne plus faire dépendre le salaire de la productivité. « Dans le partage entre plus-value et salaire sur lequel repose essentiellement la fixation du taux de profit, deux éléments très différents agissent de façon déterminante, la force de travail et le capital ; ils sont fonction de deux variables indépendantes qui se limitent réciproquement », Karl Marx, Le Capital, Livre III, cité par Toni Negri, « John M. Keynes et la théorie capitaliste de l’État en 1929 » [1967], publié dans La Classe ouvrière contre l’État, Galilée, 1978. Le salaire, loin d’être une variable dépendant strictement de l’intérêt du capital (et la lutte pour le salaire un facteur d’intégration au capital) est donc une expression de l’autonomie politique de la classe ouvrière. Voir aussi Paolo Virno, « Les principes de 1969. La force d’une thèse honnie : le salaire comme variable indépendante » [1998], repris dans L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, L’éclat, 2016, disponible en ligne sur le site de l’éditeur.
  • 5. Les premières Chambres du travail (Camere del lavoro) sont créées en 1891 à Milan, Turin et Plaisance, sur le modèle des Bourses du travail françaises. Lieux d’organisation et de coopération des travailleurs, elles se répandent dans les principaux centres urbains du pays à partir de 1895, avant de devenir essentiellement les quartiers généraux des syndicats.
  • 6. Massimo Pini, L’Assalto al cielo, Longanesi.
  • 7. Vittorio Valletta (1883-1967) entre à la FIAT en 1921 et en devient le directeur général en 1928 Épuré en 1945 puis réhabilité, il devient administrateur général en 1946, puis président en 1962, avant de céder sa place à Giovanni Agnelli en 1966. Il a dirigé la modernisation de la FIAT en appliquant les principes tayloriens, la production de masse et la répression des ouvriers. On peut lire à ce sujet La FIAT aux mains des ouvriers, Les nuits rouges, 2005.
  • 8. La Confederazione generale italiana del lavoro (CGIL) est le plus important syndicat de travailleurs en Italie. Initialement nommée Confederazione generale del lavoro (CGdL), elle est issue de la confluence, en 1906, des différentes fédérations syndicales avec les Camere del lavoro. Elle prend le nom de CGIL à la fin de la guerre dans le contexte du pacte syndical entre les courants communiste, socialiste et chrétien. Historiquement liée au PCI, elle est une sorte d’équivalent italien de la CGT française. La Federazione impiegati operai metallurgici (FIOM) est sa branche pour la métallurgie. .
  • 9. Les Commissions internes sont des organes de médiation paritaires patronat/syndicat sur les conditions de travail. Lorsqu’elles sont instaurées en 1906, seuls les ouvriers syndiqués y élisent des représentants. Suite au mouvement des Conseils ouvriers de Turin, Gramsci en proposera une conception toute différente : « la question du développement des Commissions internes est devenue un enjeu central pour Ordine nuovo, celui de la révolution ouvrière, de la “liberté” prolétarienne », Antonio Gramsci, Ordine nuovo, 14 août 1920. Supprimées en 1925 sous le fascisme, ces commissions seront de nouveau reconnues en septembre 1943 : le droit de vote sera alors étendu à l’ensemble des travailleurs avec application de la règle de la proportionnelle.
  • 10. L’Ufficina sussidiaria ricambi, littéralement « atelier auxiliaire des pièces de rechange », devient – en conservant l’acronyme – « atelier étoile rouge ».
  • 11. Entre 1952 et 1953, près de 500 ouvriers sont licenciés pour motifs politiques. Sur ce climat à la FIAT dans les années 1950, on peut voir le film de Gian Vittorio Baldi, Anni duri alla Fiat (1977) réalisé à partir du journal de l’ouvrier Giuseppe Edozzo.
  • 12. En 1955 la FIOM-CGIL perd pour la première fois les élections annuelles des Commissions internes de la FIAT, passant de 63% à 37% des suffrages. La CISL (Confederazione italiana sindacati lavoratori), syndicat d’inspiration chrétienne fondé en 1948 et engagé dans la création d’un syndicat d’entreprise, remporte les élections avec 41% des suffrages.