Les années du cynisme, de l’opportunisme et de la peur

En avant comment, en avant vers où? Avec le « mouvement de 77 » s’est reproduit un phénomène qui avait déjà eu lieu en 1968-69: le système politique est heurté de plein fouet par une demande de rénovation politique, institutionnelle et culturelle, et il réagit en marginalisant le mouvement, à l’aide de différentes formes de répression judiciaire et policière.

Au plus fort de l’« Automne chaud », la « stratégie de la tension » avait contraint le mouvement à adopter des formes d’organisation et de représentation diverses: du néoléninisme des groupes, à la conquête/usage/négation des conseils d’usine; de l’émergence des formations armées clandestines au regroupement de composantes de la société civile autour de projets « référendaires » (divorce, avortement, etc.) visant à recouvrer des espaces d’action démocratique.

En 1977, toutes ces formes de représentation entrent en crise, à la fois à cause de la recomposition qui est à l’œuvre dans les sphères de pouvoir de l’État, et de l’émergence d’une nouvelle composition sociale, de nouveaux sujets productifs qui ne se reconnaissent plus dans les précédentes formes d’auto-organisation. On a dit que 77 avait été le moment où la « critique radicale de la politique » avait été portée à son comble, le moment historique où la subjectivité de la nouvelle composition sociale avait définitivement mis en pièces l’ensemble des théories et des pratiques se rapportant à la « forme parti ». Mais il faut aussi garder à l’esprit que la richesse et la complexité qui se sont manifestées alors n’ont pas trouvé de forme politique qui puisse contenir et organiser l’ensemble des besoins exprimés.

Les intuitions et les pratiques diffuses au cours de cette brève saison de révolte ont fait ressurgir de manière aiguë la contradiction irrésolue entre composition de classe et organisation, qui a dominé toute l’histoire des années 1960 et 1970. On pourrait dire qu’au cours de la décennie précédente, toutes les hypothèses organisationnelles possibles, produites historiquement par l’aire communiste et libertaire, avaient été « épuisées », et que toutes s’étaient révélées inadéquates à la complexité des sujets et au conflit contre l’ennemi de classe. Si, après l’« Automne chaud », la capacité de riposte du mouvement avait expérimenté des formes d’organisation et des pratiques de lutte « étrangères » à la tradition révisionniste, en faisant du « corps central » de la classe ouvrière son point de référence, avec le mouvement de 77, ce point de vue aussi s’effondre, laissant les sujets réels sans rien à quoi se référer.

La « stratégie de la tension » avait été défaite par trois grandes composantes sociales et politiques: la conflictualité de l’autonomie de classe, la pratique militante et le radicalisme démocratique. La position extrême et totalisante des formations armées avait historiquement produit « la forme-violence organisée en parti » mais, jusqu’à la fin de l’année 1976, cette composante était restée fondamentalement minoritaire (Bonisoli, l’un des fondateurs des BR, dira qu’à cette époque, il n’y avait pas cent militants dans toute l’Italie). Lorsqu’émerge le « mouvement de 77 », le projet qu’elles portent est sérieusement mis en difficulté: car si la référence imaginaire et politique à la tendance armée avait incontestablement gagné du terrain, rien ne permettait de postuler un but commun entre le projet armé et la pratique de la violence diffuse.

Crise des « modèles organisationnels », radicalité du « besoin de communisme », restructuration profonde et autoritaire du cycle productif, recomposition de la « forme État », telles étaient les coordonnées du conflit.

La nouveauté la plus manifeste de 77 par rapport à la période 1969-73, c’est le fort raidissement institutionnel qui a désormais gagné la quasi-totalité des forces politiques représentées au parlement. Les mesures d’ordre public qui passeront à l’histoire sous le nom de « législation d’urgence » ont constitué, en 77, la base de l’accord entre les partis de l’arc constitutionnel, elles ont conditionné la cooptation du PCI dans l’aire « démocratique », ou de gouvernement. Pour la première fois de son histoire le PCI s’est déclaré favorable à une restriction massive des libertés et des garanties constitutionnelles et il s’est engagé dans des campagnes idéologiques – dont la dernière a été celle du « référendum » sur la loi Reale – visant à nourrir le consensus populaire à l’égard du processus de restauration autoritaire1.

« Même si, comme le remarque très justement un des historiens et des analystes les plus lucides des questions institutionnelles et de la scène judiciaire italiennes, on avait pu constater dès 1974-75 une forte tendance à l’aggravation des sanctions pénales, “1977 est l’année clef”2. Entre autres choses, de lourdes menaces commencent à peser sur les avocats qui pratiquent une défense politique, puisque ceux qui sont mis en cause dans des procédures pénales ou qui sont frappés par un mandat d’arrêt encourent la suspension de l’exercice de leur profession3. »

C’est aussi à cette période que sont autorisées – sans aucune intervention législative – les « prisons spéciales », véritables lagers destinés à la destruction psychophysique des détenus, et que l’on généralise l’usage des armes pour empêcher les évasions: on comprend donc que si un autre « massacre d’Alessandria » devait avoir lieu, ce ne serait plus du fait de l’initiative personnelle de quelque magistrat, mais bien par force de loi4. Nul hasard si la direction des prisons spéciales est confiée au général Carlo Alberto Dalla Chiesa qui avait été un des acteurs de ce « massacre ».

En effet, si la « stratégie de la tension » avait été ourdie par certains secteurs de l’État pour « instiller » dans le conflit de classes le chantage terroriste d’une possible involution réactionnaire, la « législation d’urgence » est l’avènement au plan institutionnel d’une pratique fondamentalement « illégale », régressive, réactionnaire, visant à conditionner et à réprimer toute expression organisée ou spontanée de rébellion sociale. Les formes que prend la réponse de l’adversaire de classe sont diverses, mais les finalités sont identiques.

Dans la perception commune de milliers de militants – mais aussi dans certains secteurs démocratiques – l’État, en couvrant (c’est-à-dire en tolérant ou en organisant) les intrigues de la « politique des massacres » avait perdu le monopole de l’usage légitime de la violence – ce supposé privilège « démocratique » étant par ailleurs des plus ambigus et contradictoires. Norberto Bobbio (l’un des pères de la Constitution) affirmait lors d’une intervention sur ces questions: « Que les groupes révolutionnaires justifient leur propre violence en la considérant comme une réponse, la seule possible, à la violence de l’État, est plus que naturel […] Du reste ce même argument est utilisé par l’État pour justifier l’usage de sa propre violence, de la violence institutionnalisée, contre la violence révolutionnaire5. » C’est pris dans ce jeu de miroir que, selon Bobbio, les « démocrates conséquents » élaborent les constitutions et les tables des lois. Ces appareils « disciplinaires » devraient avoir pour tâche d’équilibrer le droit de représentation des mouvements sociaux et les exigences de gestion et de reproduction des démocraties. Si ce n’est pas le cas, si les statuts et les règles du jeu sont modifiés de manière unilatérale, un conflit éclate, aux issues imprévisibles.

Au milieu des années 1970, l’arriération conservatrice du pouvoir démocrate-chrétien avait engendré un « blocage » du système démocratique, dont les premiers symptômes apparaissent dès 1974 (c’est-à-dire bien avant la phase de la prétendue menace « terroriste »), avec notamment la promulgation d’une loi doublant les durées maximales d’incarcération préventive. La réintroduction de l’interrogatoire de police et surtout la loi Reale (1975) parachèvent cette première phase de régression: les « forces de l’ordre » se voient accorder un véritable « permis de tuer »: on comptera 350 victimes dans les di