Les années du cynisme, de l’opportunisme et de la peur

En avant comment, en avant vers où? Avec le « mouvement de 77 » s’est reproduit un phénomène qui avait déjà eu lieu en 1968-69: le système politique est heurté de plein fouet par une demande de rénovation politique, institutionnelle et culturelle, et il réagit en marginalisant le mouvement, à l’aide de différentes formes de répression judiciaire et policière.

Au plus fort de l’« Automne chaud », la « stratégie de la tension » avait contraint le mouvement à adopter des formes d’organisation et de représentation diverses: du néoléninisme des groupes, à la conquête/usage/négation des conseils d’usine; de l’émergence des formations armées clandestines au regroupement de composantes de la société civile autour de projets « référendaires » (divorce, avortement, etc.) visant à recouvrer des espaces d’action démocratique.

En 1977, toutes ces formes de représentation entrent en crise, à la fois à cause de la recomposition qui est à l’œuvre dans les sphères de pouvoir de l’État, et de l’émergence d’une nouvelle composition sociale, de nouveaux sujets productifs qui ne se reconnaissent plus dans les précédentes formes d’auto-organisation. On a dit que 77 avait été le moment où la « critique radicale de la politique » avait été portée à son comble, le moment historique où la subjectivité de la nouvelle composition sociale avait définitivement mis en pièces l’ensemble des théories et des pratiques se rapportant à la « forme parti ». Mais il faut aussi garder à l’esprit que la richesse et la complexité qui se sont manifestées alors n’ont pas trouvé de forme politique qui puisse contenir et organiser l’ensemble des besoins exprimés.

Les intuitions et les pratiques diffuses au cours de cette brève saison de révolte ont fait ressurgir de manière aiguë la contradiction irrésolue entre composition de classe et organisation, qui a dominé toute l’histoire des années 1960 et 1970. On pourrait dire qu’au cours de la décennie précédente, toutes les hypothèses organisationnelles possibles, produites historiquement par l’aire communiste et libertaire, avaient été « épuisées », et que toutes s’étaient révélées inadéquates à la complexité des sujets et au conflit contre l’ennemi de classe. Si, après l’« Automne chaud », la capacité de riposte du mouvement avait expérimenté des formes d’organisation et des pratiques de lutte « étrangères » à la tradition révisionniste, en faisant du « corps central » de la classe ouvrière son point de référence, avec le mouvement de 77, ce point de vue aussi s’effondre, laissant les sujets réels sans rien à quoi se référer.

La « stratégie de la tension » avait été défaite par trois grandes composantes sociales et politiques: la conflictualité de l’autonomie de classe, la pratique militante et le radicalisme démocratique. La position extrême et totalisante des formations armées avait historiquement produit « la forme-violence organisée en parti » mais, jusqu’à la fin de l’année 1976, cette composante était restée fondamentalement minoritaire (Bonisoli, l’un des fondateurs des BR, dira qu’à cette époque, il n’y avait pas cent militants dans toute l’Italie). Lorsqu’émerge le « mouvement de 77 », le projet qu’elles portent est sérieusement mis en difficulté: car si la référence imaginaire et politique à la tendance armée avait incontestablement gagné du terrain, rien ne permettait de postuler un but commun entre le projet armé et la pratique de la violence diffuse.

Crise des « modèles organisationnels », radicalité du « besoin de communisme », restructuration profonde et autoritaire du cycle productif, recomposition de la « forme État », telles étaient les coordonnées du conflit.

La nouveauté la plus manifeste de 77 par rapport à la période 1969-73, c’est le fort raidissement institutionnel qui a désormais gagné la quasi-totalité des forces politiques représentées au parlement. Les mesures d’ordre public qui passeront à l’histoire sous le nom de « législation d’urgence » ont constitué, en 77, la base de l’accord entre les partis de l’arc constitutionnel, elles ont conditionné la cooptation du PCI dans l’aire « démocratique », ou de gouvernement. Pour la première fois de son histoire le PCI s’est déclaré favorable à une restriction massive des libertés et des garanties constitutionnelles et il s’est engagé dans des campagnes idéologiques – dont la dernière a été celle du « référendum » sur la loi Reale – visant à nourrir le consensus populaire à l’égard du processus de restauration autoritaire1.

« Même si, comme le remarque très justement un des historiens et des analystes les plus lucides des questions institutionnelles et de la scène judiciaire italiennes, on avait pu constater dès 1974-75 une forte tendance à l’aggravation des sanctions pénales, “1977 est l’année clef”2. Entre autres choses, de lourdes menaces commencent à peser sur les avocats qui pratiquent une défense politique, puisque ceux qui sont mis en cause dans des procédures pénales ou qui sont frappés par un mandat d’arrêt encourent la suspension de l’exercice de leur profession3. »

C’est aussi à cette période que sont autorisées – sans aucune intervention législative – les « prisons spéciales », véritables lagers destinés à la destruction psychophysique des détenus, et que l’on généralise l’usage des armes pour empêcher les évasions: on comprend donc que si un autre « massacre d’Alessandria » devait avoir lieu, ce ne serait plus du fait de l’initiative personnelle de quelque magistrat, mais bien par force de loi4. Nul hasard si la direction des prisons spéciales est confiée au général Carlo Alberto Dalla Chiesa qui avait été un des acteurs de ce « massacre ».

En effet, si la « stratégie de la tension » avait été ourdie par certains secteurs de l’État pour « instiller » dans le conflit de classes le chantage terroriste d’une possible involution réactionnaire, la « législation d’urgence » est l’avènement au plan institutionnel d’une pratique fondamentalement « illégale », régressive, réactionnaire, visant à conditionner et à réprimer toute expression organisée ou spontanée de rébellion sociale. Les formes que prend la réponse de l’adversaire de classe sont diverses, mais les finalités sont identiques.

Dans la perception commune de milliers de militants – mais aussi dans certains secteurs démocratiques – l’État, en couvrant (c’est-à-dire en tolérant ou en organisant) les intrigues de la « politique des massacres » avait perdu le monopole de l’usage légitime de la violence – ce supposé privilège « démocratique » étant par ailleurs des plus ambigus et contradictoires. Norberto Bobbio (l’un des pères de la Constitution) affirmait lors d’une intervention sur ces questions: « Que les groupes révolutionnaires justifient leur propre violence en la considérant comme une réponse, la seule possible, à la violence de l’État, est plus que naturel […] Du reste ce même argument est utilisé par l’État pour justifier l’usage de sa propre violence, de la violence institutionnalisée, contre la violence révolutionnaire5. » C’est pris dans ce jeu de miroir que, selon Bobbio, les « démocrates conséquents » élaborent les constitutions et les tables des lois. Ces appareils « disciplinaires » devraient avoir pour tâche d’équilibrer le droit de représentation des mouvements sociaux et les exigences de gestion et de reproduction des démocraties. Si ce n’est pas le cas, si les statuts et les règles du jeu sont modifiés de manière unilatérale, un conflit éclate, aux issues imprévisibles.

Au milieu des années 1970, l’arriération conservatrice du pouvoir démocrate-chrétien avait engendré un « blocage » du système démocratique, dont les premiers symptômes apparaissent dès 1974 (c’est-à-dire bien avant la phase de la prétendue menace « terroriste »), avec notamment la promulgation d’une loi doublant les durées maximales d’incarcération préventive. La réintroduction de l’interrogatoire de police et surtout la loi Reale (1975) parachèvent cette première phase de régression: les « forces de l’ordre » se voient accorder un véritable « permis de tuer »: on comptera 350 victimes dans les dix premières années de son application6.

Avec le recul, la dynamique autoritaire apparaît presque comme un projet global: d’un côté « la terreur des massacres » entretenue par les organes de sûreté de l’État, de l’autre une inflation de dispositions judiciaires toujours plus autoritaires, au nom de la défense d’une « démocratie » par ailleurs assez mal définie, contre une violence qui reste tout aussi générique. Tout cela était une réponse à la « modification profonde de la constitution matérielle du système politique italien » qui, en partant de l’usine et en s’intégrant dans le champ social, avait profondément altéré les rapports de force entre les classes. Le syndicat avait pris forme, ou plutôt l’unité syndicale voulue par la base, par l’ouvrier-masse.

Le syndicat, seul instrument de médiation entre le pouvoir de la classe ouvrière et le système des partis (tout le système des partis), était aussi en train de devenir la principale courroie de transmission entre la société civile et l’État, affaiblissant ainsi de manière drastique et irréversible le traditionnel pouvoir des partis, et en particulier des partis de gauche. Dans l’usine et dans la société, les mouvements échappaient progressivement à l’hégémonie du PCI, qui pour la première fois depuis l’après-guerre perdait la mainmise sur les usines. Les formes de lutte, la « conflictualité permanente », les mouvements qui portaient le conflit sur le salaire, sur le revenu, sur les services, sur la consommation productive de la force de travail, étaient presque tous autonomes et indépendants du système des partis. La seule force qui tentait au contraire de les représenter était le syndicat sous ses différentes formes, parmi lesquelles les instances de base s’imposent rapidement – et la grande majorité des adhérents au FLM (l’instance intersyndicale des conseils d’usine) n’émargeait à aucun parti – jusqu’à affronter violemment les directions.

« Tandis qu’une société tout entière est en voie de transformation accélérée, la bourgeoisie est en proie à une crise violente et durable, qui se traduit par la perte de son identité culturelle et de ce qui reste des héritages démocratiques de la Résistance, mais aussi et surtout par un conflit et une modification des pouvoirs internes à sa composition7. » Dans ce contexte, on assiste à une unification tendancielle du cadre politique autour du projet de défense de l’« État démocratique ». « Il s’agit du reste d’un processus récurrent sous les régimes unanimistes ou dépourvus de réelle opposition. D’une part, les forces politiques perdent progressivement leur caractère de classe et s’alignent sous la référence commune à un intérêt général interclassiste, dont l’État est le siège; de l’autre, et réciproquement, l’État et les institutions, en tant qu’ils sont dépositaires du “consensus” que la grande majorité populaire exprime par la médiation des partis, abandonnent à leur tour toute référence à l’histoire et à la classe, pour devenir État et institutions “démocratiques” par définition […]. En Italie, par exemple, on ne dit plus de l’État qu’il est “bourgeois”, “capitaliste”, “démocrate-chrétien”, ou même par certains aspects encore “fasciste”: par les vertus thaumaturgiques du “consensus” des forces politiques [Cf. le gouvernement de “solidarité nationale”, N.d.A.] – c’est-à-dire en premier lieu du PCI – l’État en est venu à s’identifier à la démocratie, à une valeur commune dont la défense est l’intérêt et le devoir de tous8. »

Dans la période qui précède 77, le PCI tente justement de revoir en profondeur ses statuts, ses références et son système de pouvoirs internes. C’est aussi le Parti qui, dans un premier temps, tire les meilleurs bénéfices de l’aspiration généralisée au changement qui parcourt la société civile. Les victoires électorales de 1975-76 (ses plus hauts scores historiques depuis la guerre) sont aussi le produit d’un imaginaire collectif qui fait du « dépassement » électoral de la démocratie chrétienne l’emblème d’une partie des besoins exprimés au cours des cinq années précédentes. Mais tout cela se révèle une tragique illusion. Le PCI, par stratégie historique et par culture politique, n’est pas en mesure de se faire l’écho d’un besoin de changement aussi radical. Il poursuit au contraire avec obstination l’objectif d’entrer dans l’aire de gouvernement. Ainsi s’expliquent l’abandon de son irréductible opposition à l’OTAN (une bataille historique menée depuis les années 1950) et le choix de la lutte pour restaurer la « productivité » capitaliste durement érodée par les luttes sociales et d’usine.

Cette stratégie de rapprochement avec le pouvoir implique nécessairement de ramener le syndicat dans la sphère d’influence du Parti, puisqu’il est, comme on l’a vu, l’unique force de médiation du conflit. « Sans les syndicats, le système politique italien ne résisterait pas aux poussées de classe, sur le revenu, aux nouveaux besoins9. » Aucune recomposition du pouvoir par le haut ne pouvait avoir lieu sans la collaboration du syndicat.

C’est sur la base de ce projet que s’ébauche la politique des sacrifices, qui mobilise toutes les « têtes pensantes » disponibles. Bruno Trentin écrit un long texte de réflexion (Da sfruttati a produttori10) où il explique la nécessité d’un pacte entre producteurs pour renouer, comme par hasard, avec l’« hégémonie démocratique » du mouvement ouvrier. Berlinguer, dans son célèbre discours aux intellectuels, expliquera que le gouvernement de gauche n’est pas tant une hypothèse impossible qu’indésirable tant que le terrain de la « productivité » sera « une arme du patronat » plutôt qu’« une arme du mouvement ouvrier pour faire advenir la politique de transformation ». Lama, pour sa part, dans un entretien fameux à la Repubblica, répétera en substance les mêmes idées, en s’appuyant sur les propos de l’économiste Sylos Labini, selon lequel « la gauche doit délibérément et sans mauvaise conscience participer à la reconstitution de marges de profit, qui se sont aujourd’hui largement effondrées, y compris en proposant des mesures coûteuses pour les travailleurs. Cela peut être un pas en direction de l’hégémonie gramscienne [sic]11 ». Le PCI s’alignera sur cette position théorique lors de sa « participation » au gouvernement.

Mais un tel choix stratégique ne peut qu’avoir de lourdes conséquences sur le conflit social. Il implique le renversement complet du rapport capital/travail tel qu’il existait dans la phase révolutionnaire précédente. Il implique l’anéantissement de toutes les conquêtes de l’« Automne chaud » et de l’hégémonie conquise avec le « parti de Mirafiori ». On peut user de tous les artifices linguistiques (les licenciés, par exemple, sont maintenant qualifiés de « surnuméraires »), mais dans la réalité, ni les ouvriers ni les mouvements qui agissent dans la société n’entendent renoncer aux conquêtes des luttes précédentes, et ils entendent même aller au-delà.

La « législation d’urgence » est avant toute chose une force de dissuasion, visant à prévenir l’affrontement qui pourrait naître de la modification des « règles du jeu ». Le gouvernement de « solidarité nationale », qui se veut l’expression d’un « État démocratique » thaumaturgique et interclassiste, tend à intégrer le maximum de formes conflictuelles dans l’espace parlementaire, tandis que celles qui sont lui incompatibles deviennent matière pénale et judiciaire.

Derrière le « système des partis », la forme-État, qui est depuis toujours latente dans l’histoire italienne, ressurgit alors dans toute la vigueur de son projet. « La forme-État (démocratique et interclassiste) se manifeste avec évidence à certaines périodes de l’histoire, lorsque la crise du régime précédent et le développement d’une nouvelle composition de classe (presque toujours extérieure au système et aux institutions) menacent d’échapper au contrôle de la dialectique entre gouvernement et opposition. C’est ce qui est arrivé en 1945-46 après la lutte armée contre le fascisme, quand les partis ont choisi de privilégier leurs rapports réciproques plutôt que leurs rapports avec les classes et avec les masses, et que le PCI a privilégié le rapport avec les partis de l’arc constitutionnel, plutôt que le rapport avec la classe et avec le mouvement en armes. De manière analogue, dès lors qu’il a choisi la voie du compromis historique et plus encore après le 20 juin 1976 (les élections victorieuses), en invoquant encore une fois l’“État d’urgence” contre la crise – exactement comme il l’avait fait à l’époque de la Reconstruction – le PCI a choisi de renforcer ses liens avec les autres partis et en particulier avec la DC “afin de surmonter la crise de l’État” et de donner au “système des partis” un air de concorde plutôt que de conflit. L’unité politique et programmatique des partis s’abat alors comme une cloche de fer sur les besoins de la classe; le “système des partis” n’entend plus représenter les conflits ni en assurer la médiation ou l’organisation: il les délègue aux “intérêts économiques” et s’affirme comme forme scientifique de l’État, un État séparé et hostile à la société. Le système politique se raidit, il s’oppose plus frontalement à la société civile, il n’accuse plus réception des secousses venues d’en bas, mais les contrôle et les réprime12. »

Alors qu’en 1977, le Parlement ratifie un train de « lois exceptionnelles », les pratiques insurrectionnelles du mouvement et le retranchement désespéré des avant-gardes ouvrières dans les usines bouleversent complètement le paysage des mouvements révolutionnaires. À l’heure où l’autonomie et la richesse du « mouvement de 77 » se heurtent au désert de la décomposition subjective, et que la difficile question « en avant comment, en avant vers où? » prend des significations existentielles, les avant-gardes d’usine vivent d’une manière tragique la « trahison des directions ». L’usage politique de la cassa integrazione, le décentrement des infrastructures de production, les licenciements incessants pour raisons politiques, régulièrement légitimées par le pouvoir sans frein de la magistrature, semblent – et c’est ce qu’ils sont, en effet – autant d’obstacles insurmontables à la reprise de l’initiative.

Il s’agit peut-être de la période la plus sombre que l’on ait connue depuis l’après-guerre. Si l’angoisse du début des années 1960 avait été l’un des ressorts de la révolte, la « peur » ouvrière produit à ce moment des formes désespérées d’homologation. La lutte « contre le terrorisme » est le cheval de Troie qui va servir à faire accepter un projet bien plus vaste et bien plus complexe. Il s’agit avant tout d’éliminer, d’une part, un certain nombre de forces d’opposition révolutionnaires du paysage politique italien et, de l’autre, le corps central des avant-gardes ouvrières qui avait rendu ingérable la domination patronale sur les usines. Pour ce faire, on a recours non seulement à un processus législatif qui met en pièces l’« État de droit », mais aussi à un formidable arsenal médiatique, à une culture, à une lecture falsificatrice de l’histoire des années 1970, dans l’objectif de priver de toute « mémoire » les ­sujets antagonistes.

Les jeunes militants sont frappés du syndrome terrible qui consiste à considérer toute forme d’auto-organisation de base comme inutile. L’éventail des possibles semble se réduire au choix de l’extrémisme radical: une spirale où la généralisation de l’héroïne (10000 drogués en 1976, 70000 en 1978) devient l’expression d’une négation radicale de l’existant, et où l’afflux massif dans les formations armées ­reflète un besoin diffus de rigueur et d’ordre moral.

Les Brigades rouges étaient l’organisation armée qui jouissait historiquement du plus grand prestige. Fortes de leurs origines ouvrières, arborant des orientations théoriques globales de plus en plus proches de la IIIe Internationale (après de longs débuts nettement plus « opéraïstes » et guérilleros), les BR donnaient l’image d’une organisation impénétrable, imprenable, dotée d’une implacable capacité d’agir. L’enlèvement et l’exécution d’Aldo Moro, qui se préparait à introduire directement le PCI au plus haut niveau de l’État, ont fait des BR les interprètes d’un désir de riposte diffuse et contradictoire à l’intérieur de ce qu’il restait des mouvements. De larges secteurs des avant-gardes d’usine regardaient avec une sympathie complice ce que l’affaire Moro pouvait avoir de symbolique, et dans de nombreuses aires de mouvement l’efficacité militaire dont les BR avaient fait preuve lors de l’enlèvement de l’homme d’État démocrate-chrétien avait fait grande impression.

Dès les premiers mois de 1978, et après la conclusion tragique de l’affaire Aldo Moro, les groupes et les pratiques armés se multiplièrent sans discontinuer. Des centaines de militants de l’autonomie diffuse et des pans entiers des avant-gardes d’usine rejoignent alors les principales formations – la Colonna Walter ­Alasia de Milan, par exemple, était majoritairement composée de jeunes ouvriers13. Le « système des partis », qui semble déstabilisé par ses propres choix politiques, délègue les pouvoirs de contrôle et de répression aux forces de l’ordre et à la magistrature. Les pouvoirs des juges deviennent incontestables, absolus, et participent à écrire une des pages les plus noires de l’histoire des « États de droit » modernes. Avec l’enlèvement et l’exécution d’Aldo Moro, les Brigades rouges ont franchi un pas symbolique dans la stratégie d’« attaque au cœur de l’État » qu’elles ont commencé à élaborer en 1975-76 en réponse à l’hypothèse du « compromis historique ». Dans la résolution de la direction stratégique d’avril 1975, les BR avaient définitivement abandonné le modèle de l’auto-interview avec un document officiel qui aspirait à être une sorte de programme général, comme dans la tradition des partis historiques de la IIIe internationale. Ce choix, qui pourrait sembler formel, manifestait une volonté de l’organisation armée d’occuper une position hégémonique dans la complexité du processus révolutionnaire en acte. Elle ne se présentait plus comme un groupe armé clandestin constituant un pôle de référence pour les expériences les plus radicales agissant dans le conflit de classes, mais comme une véritable organisation qui, en faisant de la « lutte armée » l’unique ligne stratégique du conflit de classe, la « forme » de la révolution, tendait à requalifier en son sein toutes les expériences produites par la complexité du mouvement réel. Un tel choix stratégique ne pouvait que réduire drastiquement la complexité et la richesse des parcours organisationnels et par conséquent créer une opposition progressive avec les autres expériences de lutte, non seulement avec ce qui subsistait des groupes extraparlementaires mais aussi avec l’aire de l’autonomie organisée et diffuse. Ces divisions perdureront au cours des années suivantes, et la pratique des BR continuera de susciter à la fois compréhension et refus, mais jusqu’à la bifurcation complexe et contradictoire de l’« affaire Moro », elle ne sera jamais complètement délégitimée.

En séquestrant l’homme d’État démocrate-chrétien, les BR s’attaquaient bien évidemment au projet du « compromis historique ». Mais en réalité cette action poursuivait l’objectif plus ambitieux de conquérir l’hégémonie, d’anticiper l’inévitable affrontement entre la « centralité ouvrière » et l’État du capital que les analyses des BR donnaient pour certain et imminent, qu’elles voyaient comme le résultat historique « naturel » de l’attaque que le capital et l’État étaient en train de porter à l’hégémonie exprimée par l’« ouvrier-masse ». Il s’agissait d’anticiper la « guerre civile ouverte » par des actions militaires exemplaires, dans l’objectif de prendre la direction du mouvement réel au moment précis où son développement propre l’amènerait à rencontrer le projet des BR. Ce projet, fondamentalement idéologique, témoignait bien de la séparation progressive qui s’opérait avec le mouvement réel. Il allait recevoir un démenti éclatant lors de la grande et traumatique défaite ouvrière à la FIAT en 1980: des dizaines de milliers d’ouvriers suspendus, exclus de fait de la production, se dispersaient dans la société et devenaient d’« invisibles » sujets apeurés, privés de leur identité de masse, tandis que les groupes armés désormais issus d’une pratique exclusivement militaire n’étaient plus en mesure de se rapporter aux modifications profondes intervenues au cours du conflit.

« Fin 1978 et début 1979, la formule du gouvernement d’unité nationale s’effondre et, parallèlement, les dernières instances de médiation sont liquidées. L’assassinat du juge Alessandrini (par Prima linea) prend à ce titre une signification particulière, dans la mesure où il remet en question tout le fonctionnement et l’histoire de la magistrature dans la gestion des processus politiques des dix dernières années14. Les distinctions qu’opéraient encore certains secteurs du monde politique et judiciaire entre terrorisme organisé et mouvements de contestation s’effondrent. La magistrature, comme corps séparé, a une réaction d’autodéfense qui va bien au-delà des temps et des rythmes nécessaires mêmes aux cellules spéciales antiguérilla: elle agit contre tout et tous, jetant pêle-mêle en prison théoriciens et politologues, techniciens et journalistes15. »

Car si la magistrature padouane et les rédacteurs communistes de la revue ­Rinascita avaient avancé la thèse d’une direction commune aux groupes armés et au mouvement dès 1976-77, celle-ci n’était que partiellement « passée », comme on l’a vu dans le débat sur le mouvement de 77, elle avait rencontré des zones de ­résistance et de refus non seulement parmi les intellectuels mais aussi dans d’importants secteurs de la magistrature « démocratique ». Avec l’affaire Alessandrini, cette digue ultime et fragile se rompt définitivement, laissant place à l’efficacité dévastatrice et falsificatrice du « théorème Calogero16 ». Violemment privé de ses moyens de communication (des centaines de rédacteurs sont inculpés et incarcérés), écrasé par l’efficacité des groupes armés, désormais presque sans alliés et sans « compagnons de route », le mouvement se disperse en mille petits ruisseaux. C’est la vague des « suicides militants », bientôt suivie de celle, bien plus importante, des « suicides ouvriers » (plus de 200, rien qu’à Turin, parmi les ouvriers mis en cassa integrazione). L’État, qui s’est reconfiguré en appareil d’État, fait de l’urgence une pure et simple – et mortelle – méthode de gouvernement, capable de redessiner en termes autoritaires l’ensemble la « géographie du conflit », mettant en pièces toute forme de « représentation » qui refuserait de se plier aux nouvelles exigences productives. L’« économie souterraine » (comprendre: le travail au noir) amène sur le devant de la scène une nouvelle génération d’entrepreneurs sans scrupule, agressifs, et prêts à se mesurer à la traditionnelle razza padrona17 industrielle, qui après avoir vidé les usines des subjectivités révolutionnaires exprimées par l’« ouvrier-masse », peut finalement englober la science ouvrière à l’intérieur même de la restructuration technologique et informatique.

La « culture d’entreprise » et l’« individualisme propriétaire » se retournent en valeurs positives, défendues et exaltées par les médias et les intellectuels, qui semblent trouver dans la « pensée faible18 » du « quotidien » et du « profil bas » de la défense de leurs privilèges, un alibi à leur fuite.

La théorie des « deux sociétés » qui avait pu apparaître pendant le mouvement de 77 comme une excessive schématisation, prend au début des années 1980 une dimension de masse: des centaines de milliers de jeunes « non garantis », des millions salariés en sous-emploi constituent l’axe portant – et sans représentation – de la nouvelle richesse.

Dans les grands labyrinthes métropolitains règne le silence de la séparation et de l’impuissance. Les visages « sérialisés » des « politiques » répètent des mots dépourvus de sens sur les écrans de télévision. Les années 1980 ont commencé. Les années du cynisme, de l’opportunisme et de la peur19.

  • 1. Luigi Ferrajoli, Danilo Zolo, « Il caso italiano », Democrazia autoritaria e capitalismo maturo, Feltrinelli, 1978
  • 2. Romano Canosa, « Apparati di stato e ‘transizione’ », Quaderni piacentini n°69, 1978.
  • 3. Sergio Bologna, « Primo Maggio oltre il movimento », Primo Maggio n° 13, 1979
  • 4. En mai 1974 à Alessandria (Piémont), trois détenus séquestrent des employés de la prison. Ils demandent de pouvoir quitter la prison à bord d’une camionnette. L’intervention de la police, qui assiège immédiatement l’édifice, provoque la mort de deux otages. Le lendemain, le Général Carlo Alberto della Chiesa décide de donner l’assaut : deux détenus et trois otages sont tués. En 1977, le général Dalla Chiesa est promu plénipotentiaire des prisons spéciales, avec pour mission d’en assurer l’organisation et la sécurité. En deux jours, « 600 détenus sont transférés dans les sept premières structures de haute sécurité par les troupes spéciales de Della Chiesa. » Salvatore Verde, Massima sicurezza. Dal carcere speciale allo stato penale, Odradek, 2002. Sur les conditions de détention dans les établissements de haute sécurité, voir Progetto memoria : Il carcere speciale, Sensibili alle foglie, 2006.
  • 5. Norberto Bobbio, « Se cede la legge », La Stampa, 17 juillet 1977
  • 6. Le décret-loi du 11 avril 1974 étend la détention préventive à 8 ans ; en octobre de la même année, une loi rétablit l’interrogatoire de police judiciaire, suspendu depuis décembre 1969. Sur les victimes de la Loi Reale voir 625. Libro bianco sulla legge Reale. Materiali sulle politiche di repressione e controllo sociale, Centro di Iniziativa Luca Rossi, 1990. L’ouvrage fait état de 625 victimes directes de la loi Reale, dont 254 morts
  • 7. Sergio Bologna, « Composizione di classe e sistema politico », Crisi delle politiche e politiche nella crisi, Libreria l’Ateneo di G. Pironti, 1981
  • 8. Luigi Ferrajoli, Danilo Zolo, Democrazia autoritaria e capitalismo maturo,
    op. cit
  • 9. Sergio Bologna, « Composizione di classe e sistema politico », art. cit
  • 10. Bruno Trentin, D’exploités à producteurs [1978], Éditions ouvrières, 1984
  • 11. La Repubblica, 10 décembre 1976
  • 12. Sergio Bologna (dir.), La tribú delle talpe, op. cit
  • 13. La « Colonna Walter Alasia » (du nom d’un jeune brigadiste natif de Sesto San Giovanni tué dans un affrontement avec la police en 1976) était la section milanaise des Brigades rouges. Plus « ouvriériste » que l’organisation centrale, elle en fut exclue en 1980 et continua à mener des actions sous son nom propre jusqu’à sa dissolution en 1982. Sur cette période des BR voir Mario Moretti, Brigate rosse, une histoire italienne, op. cit
  • 14. Emilio Alessandrini est tué le 29 janvier 1979 à Milan. Figure bien connue dans le champ de la magistrature démocratique, il s’était distingué par son action efficace pour démêler la pelote de falsifications liées au « massacre d’État » et à la stratégie de la tension ». [N.d.A.]
  • 15. Sergio Bologna, « Primo Maggio oltre il movimento », art. cit
  • 16. Nom donné au système d’accusation élaboré par le magistrat padouan Calogero, qui consiste à présupposer une direction politique unique à tous les mouvements révolutionnaires (clandestins ou non). C’est sur la base de cette thèse que se déchaîneront les arrestations du 7 avril 1979. Inutile de dire qu’après des années de procès et de détention préventive, le « théorème » s’avèrera totalement inconsistant [N.d.A.]
  • 17. Cette expression fait référence à l’essai des journalistes de L’Espresso, Eugenio Scalfari et Giuseppe Turani : Razza padrona – Storia della borghesia di stato, Feltrinelli, 1974. Le livre pointe, à partir de l’exemple de l’entreprise Montedison, l’émergence d’une « bourgeoisie d’État » qui accompagne l’intervention toujours plus importante de l’État dans l’économie et l’industrie italienne, aux dépens de la traditionnelle « Razza padrona » [race des patrons] du secteur privé
  • 18. La « pensée faible » (pensiero debole), recette al dente du postmodernisme dont la France fut d’ailleurs friande, a consisté selon Toni Negri « à écraser la richesse des plans et des articulations du réel, des dispositifs et des agencements de la critique post-structurale française sur l’horizon de l’ontologie heideggérienne. […] La pensée faible a traduit en italien un Deleuze et un Foucault déguisés en soubrettes » (La differenza italiana, Nottetempo, 2005). Ce fut probablement la “force” de la pensée faible que de se glisser subrepticement du côté de la contre-révolution, profitant d’une vacance philosophique due aussi aux contrecoups de 77 : « peut-être, dans le déclin des idées et du débat au XXe siècle, le point le plus abject a-t-il été atteint lorsque certains auteurs qualifièrent justement de faible leur pensée et leur définition de la philosophie du présent. D’autres la nommèrent, avec davantage d’à-propos « pensée molle ». Il s’agissait, semble-t-il, d’une tentative d’acclimater le postmoderne sous les tièdes cieux italiques », ibidem
  • 19. « L’opportunisme, le cynisme, la peur, transforment la situation émotive actuelle marquée justement par l’abandon à la finitude et par l’appartenance au déracinement, en résignation, asservissement, acquiescement prompt. Mais ainsi, en même temps, ils l’offrent à la vue comme une donnée irréversible, à partir de laquelle on peut penser le conflit et la révolte. Il faut se demander si et comment se laissent entrevoir des signes d’opposition, reflétant cette même affectation pour le fragile écheveau de l’« ici et maintenant » […] Si et comment s’affirment des refus et des espoirs dans ce déracinement même dont est sorti le nihilisme euphorique et autosatisfait que nous avons sous les yeux. » Paolo Virno, « Ambivalence du désenchantement », Opportunisme, cynisme et peur, ambivalence du désenchantement [1990], repris dans L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, op. cit