Le temps des groupes extraparlementaires

Pour traiter de la naissance et de l’évolution des organisations politiques de la gauche extraparlementaire, il faudrait se livrer à un travail d’enquête et d’analyse beaucoup plus approfondi qu’il n’est possible de le faire ici. Car les causes qui concourent à l’apparition des groupes extraparlementaires dans le paysage politique d’après 68 sont nombreuses, et les récits (auto)biographiques publiés à la fin des années 1970 par d’anciens leaders comme Viale, Bobbio ou Boato, ne permettent pas réellement d’y voir plus clair. En attendant que des témoignages de première main plus étayés ne voient le jour, on s’essaiera ici à dégager quelques éléments d’interprétation.

Une fois encore, il nous faut revenir en 1968, au moment où un nouveau sujet étudiant fait irruption au cœur du conflit social. Ouvriers, étudiants, salariés, intellectuels mènent une offensive de grande envergure pour établir de nouveaux pouvoirs et contre-pouvoirs au sein de la société. Ils s’opposent à un ordre institutionnel (partis historiques, industriels, institutions de l’État), décidément incapable de faire face aux problèmes soulevés par ce mouvement de masse. Naturellement, le contexte international joue dans ce conflit un rôle de premier plan. D’Ouest en Est, les peuples opprimés semblent mus par une irrépressible et perpétuelle révolte. Les grands appareils militaires impérialistes essuient de mémorables défaites politiques et militaires, que leur infligent avec une force et une détermination toutes révolutionnaires de petites Nations et de petits peuples tout juste sortis des profondeurs de l’histoire.

L’imaginaire à portée de main, « oser lutter, oser vaincre », dans un contexte de crise généralisée du système capitaliste, tout cela ne pouvait qu’échauffer les esprits et favoriser de rapides processus d’idéologisation, en particulier dans les rangs des avant-gardes étudiantes. Du reste, dès la fin du mouvement de 68, la grande poussée antiautoritaire et contestataire des mouvements étudiants semble s’essouffler, presque se replier sur elle-même, tandis que l’unité tant plébiscitée entre étudiants et ouvriers ne se réalise que partiellement, par des voies souterraines qui le plus souvent échappent au champ universitaire – on pense en particulier aux luttes des étudiants-travailleurs et des techniciens.

Ni les avant-gardes universitaires ni les intellectuels de la mouvance opéraïste n’étaient parvenus à donner une interprétation convaincante (à supposer que cela fût possible) de ce qu’était réellement le mouvement étudiant. Dans le meilleur des cas, on y avait vu « le détonateur de la lutte ouvrière » ou, pour paraphraser Régis Debray, le petit moteur étudiant capable d’entraîner le grand moteur de la classe ouvrière1. Interprétations évidemment insuffisantes et restrictives, pour ne pas dire idéologiques, d’un soulèvement de masse dont les exigences intrinsèques, profondes et immédiates relevaient d’un formidable mélange de révolte existentielle radicale et de refus de tous les modèles politiques existants. En ce sens, l’extraordinaire succès des écrits de Marcuse, de Laing ou de Cooper, le souci de concilier la « libération » individuelle avec la lutte contre les « institutions totales » et l’esclavage du travail salarié (Marx, Bakounine, Rosa Luxemburg, et le Lénine de la « spontanéité ouvrière »), le désir, le choix de jeter son corps dans la lutte contre le pouvoir (le « Che », mais aussi Reich et les « frères Jackson ») étaient autant d’indicateurs d’une tension utopique et subjective difficilement réductible aux traits mêmes que l’on vient d’esquisser.

Des exigences aussi profondes avaient probablement besoin, pour mûrir et pour se développer, de s’inscrire dans la durée. Elles avaient besoin d’échéances de lutte à moins court terme, déterminées par des processus réels plutôt que dans les rythmes rapides de la confrontation avec l’État et la répression. Mais ce temps ne leur a pas été donné et, en vérité, il n’aurait pas pu en être autrement. Le système des partis, la magistrature, la police, restèrent sourds à ces exigences de changement, et leur opposèrent des réponses toujours plus dures. Avec la « stratégie de la tension », la politique des « bombes » et des « massacres », la bourgeoisie néocapitaliste choisit de déplacer le conflit sur le terrain de l’affrontement militaire.

Et c’est principalement du choc provoqué par la répression généralisée, les dizaines de prolétaires assassinés par la police, les sombres « complots d’État », que naît le besoin de l’« organisation » et que l’on commence à discuter de la nécessité du « parti révolutionnaire ». Naturellement, les petits groupes marxistes-léninistes, opéraïstes ou trotskystes, qui se posaient depuis longtemps le problème de l’organisation et de la théorie, ou de l’idéologie, ont joué lors de cette phase un rôle très important. Mais la rencontre avec le mouvement, qui ne s’était pas réellement produite au cours des étapes précédentes, ne s’opère véritablement qu’à ce moment.

Au moment où la gigantesque offensive ouvrière de 1969 est en train de se déployer, les avant-gardes du mouvement étudiant commencent à hiérarchiser et à idéologiser les structures du contre-pouvoir étudiant dans les universités. On est loin d’avoir encore pris la mesure du phénomène qui se joue alors et de ses retombées plus ou moins immédiates: une nouvelle génération de cadres politiques est en train de se constituer.

Bien sûr, les luttes qui avaient eu lieu auparavant à l’université avaient déjà produit leurs propres cadres. Mais leur rôle se bornait à diriger les assemblées, à organiser les contre-cours ou à écrire des textes théoriques. À partir du moment où on fait le choix de l’organisation, la fonction de cette « classe politique » se trouve pour ainsi dire formalisée selon des canons classiques. Elle s’identifie rapidement à son rôle « d’avant-garde révolutionnaire, en aspirant, selon un modèle récurrent dans l’histoire, au commandement et à la direction politique des mouvements de classe, et en se substituant (en aspirant à se substituer) à cette autre génération politique (elle aussi majoritairement bourgeoise et intellectuelle) née sous le ­fascisme, qui tenait encore les rênes du pouvoir dans les institutions du mouvement ouvrier italien2 ».

Ce tournant organisationnel, quand bien même il était issu d’un ensemble de contraintes réelles, a eu pour conséquence immédiate l’élimination ou la marginalisation de toute l’aire créative et existentielle (libertaire, beat, underground, situationniste) sur le territoire des universités. Il a aussi très largement contribué à l’éclatement du mouvement en une multitude de petits groupes et de petits partis, qui n’étaient souvent que de pathétiques imitations des modèles d’échelle supérieure.

Certes, une organisation comme le PSIUP, née au début des années 1960 d’une scission du PSI, avait entretenu des liens indéniables avant et pendant 68 avec les mouvements de classe et de jeunesse. Mais dans l’ensemble, ses modèles organisationnels étaient restés « traditionnels », et à bien des égards inadéquats aux nouvelles nécessités imposées par le conflit de classe.

Dans les rangs du PCI, la composante de très loin la plus clairvoyante était formée par un groupe d’intellectuels réunis depuis la fin des années 1960 autour de la revue Il Manifesto. Ce groupe (auquel participaient Rossanda, Pintor, Magri, Castellina, Caprara, etc.) avait peu ou prou tenté de constituer un « courant » interne au Parti, enfreignant en cela les règles rigides du « centralisme démocratique » et de « l’unanimité » dans les décisions. Un tel projet n’était tout simplement pas pensable pour le groupe dirigeant historique du PCI et les intellectuels du Manifesto furent exclus en 1969. Ils adoptèrent pour un temps la forme d’un « parti » organisé, et placèrent au centre de leur réflexion les questions qui touchaient au renouvellement de l’organisation. Ce sont précisément ces questions qu’aborde Rossana Rossanda, dans un important article intitulé « Classe et parti », dont on lira ci-dessous la partie finale3:

 

« […] Un seul pays socialiste, la Chine, a déplacé au cours de sa révolution – et surtout au cours de la tumultueuse “Révolution culturelle” – les termes théoriques de la question parti-masse en préconisant le re