Le temps des groupes extraparlementaires

Pour traiter de la naissance et de l’évolution des organisations politiques de la gauche extraparlementaire, il faudrait se livrer à un travail d’enquête et d’analyse beaucoup plus approfondi qu’il n’est possible de le faire ici. Car les causes qui concourent à l’apparition des groupes extraparlementaires dans le paysage politique d’après 68 sont nombreuses, et les récits (auto)biographiques publiés à la fin des années 1970 par d’anciens leaders comme Viale, Bobbio ou Boato, ne permettent pas réellement d’y voir plus clair. En attendant que des témoignages de première main plus étayés ne voient le jour, on s’essaiera ici à dégager quelques éléments d’interprétation.

Une fois encore, il nous faut revenir en 1968, au moment où un nouveau sujet étudiant fait irruption au cœur du conflit social. Ouvriers, étudiants, salariés, intellectuels mènent une offensive de grande envergure pour établir de nouveaux pouvoirs et contre-pouvoirs au sein de la société. Ils s’opposent à un ordre institutionnel (partis historiques, industriels, institutions de l’État), décidément incapable de faire face aux problèmes soulevés par ce mouvement de masse. Naturellement, le contexte international joue dans ce conflit un rôle de premier plan. D’Ouest en Est, les peuples opprimés semblent mus par une irrépressible et perpétuelle révolte. Les grands appareils militaires impérialistes essuient de mémorables défaites politiques et militaires, que leur infligent avec une force et une détermination toutes révolutionnaires de petites Nations et de petits peuples tout juste sortis des profondeurs de l’histoire.

L’imaginaire à portée de main, « oser lutter, oser vaincre », dans un contexte de crise généralisée du système capitaliste, tout cela ne pouvait qu’échauffer les esprits et favoriser de rapides processus d’idéologisation, en particulier dans les rangs des avant-gardes étudiantes. Du reste, dès la fin du mouvement de 68, la grande poussée antiautoritaire et contestataire des mouvements étudiants semble s’essouffler, presque se replier sur elle-même, tandis que l’unité tant plébiscitée entre étudiants et ouvriers ne se réalise que partiellement, par des voies souterraines qui le plus souvent échappent au champ universitaire – on pense en particulier aux luttes des étudiants-travailleurs et des techniciens.

Ni les avant-gardes universitaires ni les intellectuels de la mouvance opéraïste n’étaient parvenus à donner une interprétation convaincante (à supposer que cela fût possible) de ce qu’était réellement le mouvement étudiant. Dans le meilleur des cas, on y avait vu « le détonateur de la lutte ouvrière » ou, pour paraphraser Régis Debray, le petit moteur étudiant capable d’entraîner le grand moteur de la classe ouvrière1. Interprétations évidemment insuffisantes et restrictives, pour ne pas dire idéologiques, d’un soulèvement de masse dont les exigences intrinsèques, profondes et immédiates relevaient d’un formidable mélange de révolte existentielle radicale et de refus de tous les modèles politiques existants. En ce sens, l’extraordinaire succès des écrits de Marcuse, de Laing ou de Cooper, le souci de concilier la « libération » individuelle avec la lutte contre les « institutions totales » et l’esclavage du travail salarié (Marx, Bakounine, Rosa Luxemburg, et le Lénine de la « spontanéité ouvrière »), le désir, le choix de jeter son corps dans la lutte contre le pouvoir (le « Che », mais aussi Reich et les « frères Jackson ») étaient autant d’indicateurs d’une tension utopique et subjective difficilement réductible aux traits mêmes que l’on vient d’esquisser.

Des exigences aussi profondes avaient probablement besoin, pour mûrir et pour se développer, de s’inscrire dans la durée. Elles avaient besoin d’échéances de lutte à moins court terme, déterminées par des processus réels plutôt que dans les rythmes rapides de la confrontation avec l’État et la répression. Mais ce temps ne leur a pas été donné et, en vérité, il n’aurait pas pu en être autrement. Le système des partis, la magistrature, la police, restèrent sourds à ces exigences de changement, et leur opposèrent des réponses toujours plus dures. Avec la « stratégie de la tension », la politique des « bombes » et des « massacres », la bourgeoisie néocapitaliste choisit de déplacer le conflit sur le terrain de l’affrontement militaire.

Et c’est principalement du choc provoqué par la répression généralisée, les dizaines de prolétaires assassinés par la police, les sombres « complots d’État », que naît le besoin de l’« organisation » et que l’on commence à discuter de la nécessité du « parti révolutionnaire ». Naturellement, les petits groupes marxistes-léninistes, opéraïstes ou trotskystes, qui se posaient depuis longtemps le problème de l’organisation et de la théorie, ou de l’idéologie, ont joué lors de cette phase un rôle très important. Mais la rencontre avec le mouvement, qui ne s’était pas réellement produite au cours des étapes précédentes, ne s’opère véritablement qu’à ce moment.

Au moment où la gigantesque offensive ouvrière de 1969 est en train de se déployer, les avant-gardes du mouvement étudiant commencent à hiérarchiser et à idéologiser les structures du contre-pouvoir étudiant dans les universités. On est loin d’avoir encore pris la mesure du phénomène qui se joue alors et de ses retombées plus ou moins immédiates: une nouvelle génération de cadres politiques est en train de se constituer.

Bien sûr, les luttes qui avaient eu lieu auparavant à l’université avaient déjà produit leurs propres cadres. Mais leur rôle se bornait à diriger les assemblées, à organiser les contre-cours ou à écrire des textes théoriques. À partir du moment où on fait le choix de l’organisation, la fonction de cette « classe politique » se trouve pour ainsi dire formalisée selon des canons classiques. Elle s’identifie rapidement à son rôle « d’avant-garde révolutionnaire, en aspirant, selon un modèle récurrent dans l’histoire, au commandement et à la direction politique des mouvements de classe, et en se substituant (en aspirant à se substituer) à cette autre génération politique (elle aussi majoritairement bourgeoise et intellectuelle) née sous le ­fascisme, qui tenait encore les rênes du pouvoir dans les institutions du mouvement ouvrier italien2 ».

Ce tournant organisationnel, quand bien même il était issu d’un ensemble de contraintes réelles, a eu pour conséquence immédiate l’élimination ou la marginalisation de toute l’aire créative et existentielle (libertaire, beat, underground, situationniste) sur le territoire des universités. Il a aussi très largement contribué à l’éclatement du mouvement en une multitude de petits groupes et de petits partis, qui n’étaient souvent que de pathétiques imitations des modèles d’échelle supérieure.

Certes, une organisation comme le PSIUP, née au début des années 1960 d’une scission du PSI, avait entretenu des liens indéniables avant et pendant 68 avec les mouvements de classe et de jeunesse. Mais dans l’ensemble, ses modèles organisationnels étaient restés « traditionnels », et à bien des égards inadéquats aux nouvelles nécessités imposées par le conflit de classe.

Dans les rangs du PCI, la composante de très loin la plus clairvoyante était formée par un groupe d’intellectuels réunis depuis la fin des années 1960 autour de la revue Il Manifesto. Ce groupe (auquel participaient Rossanda, Pintor, Magri, Castellina, Caprara, etc.) avait peu ou prou tenté de constituer un « courant » interne au Parti, enfreignant en cela les règles rigides du « centralisme démocratique » et de « l’unanimité » dans les décisions. Un tel projet n’était tout simplement pas pensable pour le groupe dirigeant historique du PCI et les intellectuels du Manifesto furent exclus en 1969. Ils adoptèrent pour un temps la forme d’un « parti » organisé, et placèrent au centre de leur réflexion les questions qui touchaient au renouvellement de l’organisation. Ce sont précisément ces questions qu’aborde Rossana Rossanda, dans un important article intitulé « Classe et parti », dont on lira ci-dessous la partie finale3:

 

« […] Un seul pays socialiste, la Chine, a déplacé au cours de sa révolution – et surtout au cours de la tumultueuse “Révolution culturelle” – les termes théoriques de la question parti-masse en préconisant le recours permanent à la masse, la référence permanente à l’objectivité non seulement de ses besoins, mais de ses formes les plus immédiates de conscience (“le paysan pauvre”, le plus déshérité, devenant l’axe de la construction du mouvement partout où arrivent l’Armée rouge et ses propagandistes): c’est à ces critères que doit se mesurer la justesse du processus politique et que doit se subordonner l’organisation. Toutefois, cette insistance sur la matérialité de la condition est elle-même garantie par le caractère charismatique de la “pensée juste” de Mao, levain de la prise de conscience, garante du processus subjectif. Cette dualité renferme une tension explosive qui, de temps à autre, fait voler en éclats les formes concrètes de l’organisation politique ou de l’administration de l’État, mais pour en reproduire aussitôt une autre, tout aussi rigidement centralisée, avec ses formes spécifiques et extérieures à la masse. Plus que d’une dialectique, nous croyons qu’il convient de parler d’une antinomie non résolue, maintenue vivante comme système pratique, empirique, de correction réciproque; peut-être s’agit-il du seul système qui, dans une situation d’immaturité des forces productives et, en partie, sociales, permette au rapport classe-parti de ne pas se figer en une structure hiérarchisée à laquelle le porterait l’immensité des problèmes à résoudre. La question théorique reste ainsi non résolue; mais du moins reste-t-elle posée et vivante en Chine, alors que dans les autres sociétés socialistes elle s’est figée dans le ressassement d’un schéma léniniste revu et appauvri par l’expérience stalinienne.

La discussion est restée ouverte, dans des groupes marginaux du mouvement ouvrier seulement, jusqu’à ces dernières années. Mais là où elle a été menée – en Italie dans le débat sur les conseils4, en France dans la polémique contre Sartre ouverte en 1952 par Merleau-Ponty et Claude Lefort, puis poursuivie dans la revue Socialisme ou Barbarie5 – elle a fait apparaître une insuffisance fondamentale. Cette insuffisance était bien moins théorique que politique: car c’est la dimension politique qui donne leur force aux argumentations théoriques de Marx, Lénine, Rosa Luxemburg, Gramsci. Ces discussions sur la théorie du Parti ont toujours eu en Europe, depuis les années 1920, une marque de “gauche”; elles ont toujours renvoyé à la constatation du retard du mouvement révolutionnaire en Occident. Mais toutes aussi ont cherché la solution dans le “retour aux sources”, marxiennes ou gramsciennes, pour retrouver un rapport “pur”, à l’intérieur du mécanisme d’exploitation et à cet endroit seulement, entre la classe et son expression politique.

Toutes les positions qui, contre l’appauvrissement des forces institutionnelles du Parti ou du syndicat, affirmaient durant cette période la priorité de la classe comme sujet politique (qu’elles acceptent ou qu’elles nient la nécessité d’une organisation) ont prêté le flanc à la critique que Lénine adressait à l’“économisme” de son temps: elles réduisaient la classe ou le rapport d’exploitation à la relation capital-travail, et faisaient bon marché de toutes les implications politiques, nationales et internationales de la lutte de classe, implications que savaient assumer au contraire les organisations institutionnalisées de la classe ouvrière. Une relecture du débat sur les conseils ouvriers révèle le manque d’historicité, la fragmentation de la proposition politique, un côté curieusement « insurrectionnel » là où il aurait fallu retrouver Marx dans son intégralité. On constatait ainsi qu’il était impossible de définir une position de classe cohérente à moins d’embrasser l’organisation totale du capital comme système total de rapports sociaux. Ainsi, dans la discussion de Socialisme ou Barbarie, ce n’est pas un hasard si Lefort – qui pourtant critiquait, avec quelques bonnes raisons, la réduction par Sartre de la classe au Parti – trouve sans importance que la classe ouvrière française manifeste ou non contre le général Ridgway: cela n’était pas son affaire6. Le fait que le mouvement ouvrier du XXe siècle soit exprimé soit par la social-démocratie, soit par le léninisme (ou sa version stalinienne); l’existence de l’Union soviétique et les rapports de force que cela entraîne à l’échelle mondiale; la répétition de révolutions ou de crises révolutionnaires dans des régions “retardataires” et où la révolution, quand elle ne s’organise pas dans des partis communistes, se donne des structures plus centralisées et hiérarchisées encore (toujours justifiées par l’immaturité objective et par la prégnance subjective de la révolution) – tout cela est laissé de côté et condamne ce débat à une fondamentale stérilité.

Le mouvement communiste, en comparaison, a la partie belle: il lui suffit de rappeler son insertion effective dans l’histoire réelle. Il est vrai qu’il a souvent eu tendance à en tirer sa justification et à se dispenser de tout réexamen critique; il est vrai aussi que l’institution – une institution faite du militantisme et du sacrifice de milliers d’hommes, devenue la protagoniste du XXe siècle – est souvent tentée de prendre pour but sa propre conservation plutôt que de vérifier, de façon permanente, la justesse de sa ligne politique auprès de la classe qu’elle prétend représenter. Mais au langage des faits, et quand ceux-ci prennent une telle dimension, seuls les faits peuvent répondre. Sur le terrain pratique et théorique, la nature des partis communistes ne pouvait être mise en question par une réflexion sur la classe, et encore moins par une réflexion viciée par les insuffisances que nous avons indiquées. Elle ne peut être mise en question que par un changement profond des rapports réels, qui soudain pose à l’avant-garde le problème de savoir non pas si elle est en règle avec la théorie, mais si elle est, oui ou non, à la hauteur des potentialités du mouvement, si elle le précède ou si elle le suit. Élaboré dans la première moitié du XXe siècle comme instrument d’une révolution située en marge du capitalisme avancé, le schéma léniniste du rapport entre Parti et classe ne revient sur le tapis que pour autant que l’on se pose à nouveau le problème de la révolution dans les sociétés avancées […]. Nous voudrions, en conclusion, souligner encore deux points:

Le premier, est que si la question classe-parti n’a de valeur théorique qu’à condition d’être politiquement mûre – ce qui est une autre façon de dire que la seule théorie qui ait quelque sens est celle qui se forme à l’intérieur d’une praxis, d’un travail de l’histoire –, aucune solution ne peut lui être apportée si l’on ne part pas d’une analyse attentive des différentes contradictions de classe au sein de la société avancée, des formes concrètes de luttes, des besoins qu’aujourd’hui la crise du capitalisme préfigure. Nous voulons dire, en somme, qu’une théorie de l’organisation est étroitement liée à une hypothèse de la révolution et ne peut en être séparée.

Le second point, c’est que la tension qui s’exerce sur les institutions historiques de la classe, partis et syndicats, ne vient pas seulement de leurs limites subjectives. Elle vient de l’accroissement d’une dimension politique toujours plus étroitement liée à l’être social, toujours plus jalousement intérieure à sa prise de conscience, toujours moins délégable. En somme, la distance entre avant-garde et classe, qui fut à l’origine du parti de Lénine, se rétrécit à vue d’œil: l’hypothèse de Marx revit dans les mouvements de mai en France, dans les soubresauts qui parcourent nos sociétés et qui tendent à échapper à l’encadrement, si élastique et attentif soit-il, d’une formation purement politique. C’est de cette constatation que peut maintenant repartir le problème de l’organisation. De Marx, nous sommes en train de revenir à Marx. »

 

Naturellement, et au-delà des questions posées par la formation d’une nouvelle « classe politique », le rôle joué par les groupes n’a pas été purement négatif. Et pour en parler, il faudrait commencer par établir entre eux un certain nombre de distinctions, qui rendent compte de leurs pratiques politiques, du type de travail militant dans lequel ils sont engagés et de leurs rapports avec le mouvement réel. Quoi qu’il en soit, leur « âge d’or », qui dura tant que les divergences idéologiques ne firent pas obstacle à une certaine solidarité de base, connut une fin rapide. Les groupes ­succombèrent sans doute à la fois à la pression exercée par la conflictualité ouvrière, et à l’incapacité intrinsèque du modèle organisationnel qu’ils avaient adopté à répondre à la question de la séparation entre activité politique et vie privée. L’émergence radicale et irrépressible du mouvement des femmes contribuera du reste de manière décisive à la désagrégation des organisations pyramidales. Rapidement, le fossé se creuse entre les « élites » dirigeantes et une base dont les comportements se radicalisent, qui brise les digues du militantisme et les barrières idéologiques, et s’essaie à une recomposition de son propre processus d’émancipation, en se confrontant dans les faits à un appareil répressif d’État toujours plus violent, toujours plus totalisant. Dans le livre La tribú delle talpe, Sergio Bologna décrit cette phase7:

 

« Si l’on choisit de suivre le fil de la subjectivité, il faut distinguer deux grandes phases dans la période qui va du cycle de luttes de 68 à aujourd’hui. Au cours de la première, à l’ensemble des manœuvres qui s’exercent habituellement sur le corps central de la classe ouvrière, s’ajoutent l’utilisation terroriste des services secrets et l’action clandestine de l’État, avec un large recours à la main-d’œuvre fasciste. C’est dans la réponse à ce qu’on a appelé “la stratégie de la tension” que se consume la dernière génération de militants formés pendant 68. Après la “parenthèse ouvrière”, le rapport entre programme et organisation se pose de nouveau selon les vieux schémas du parti: la lutte pour le pouvoir passe tout à la fois par l’antifascisme militant et par la conquête des niveaux formels (c’est-à-dire électoraux) de la politique. Durant cette phase, le “système des partis” ne se présente pas encore sous sa forme-État, mais sous la figure conflictuelle d’une opposition violente entre un exécutif qui a libéré les forces clandestines de l’État (des services secrets à l’omertà de la magistrature), et une opposition qui prend pour étendard les valeurs démocratiques de la Résistance. C’est une phase d’absorption partielle de la forme de l’autonomie dans le “système des partis”, un moment de récupération à grande échelle de la tradition idéologique et organisationnelle du mouvement ouvrier, d’introjection, pourrait-on dire, du « système des partis » par le mouvement révolutionnaire.

Du point de vue des rapports entre la subjectivité et les modèles organisationnels, durant cette période qui va de l’attentat de la piazza Fontana à l’échec de la “stratégie de la tension” (même si ses ramifications s’étendront jusqu’au 20 juin8), on assiste à un reflux des hypothèses créatives qu’avaient portées 1968 et 1969, et au retour de modèles ultra-bolcheviques – ou bien, dans des groupes comme le MLS, Il Manifesto, AO ou le PDUP9, de modèles togliattiens teintés dans le meilleur des cas de maoïsme. Les grandes figures et les moments historiques majeurs du mouvement communiste italien (de Gramsci à la Résistance) reviennent en grâce, à l’exclusion drastique de toute l’aire opéraïste classique, des courants anarchiste et situationniste et des groupes marxistes-léninistes les plus intransigeants.

Potere operaio et le Collettivo politico metropolitano, qui sont les épicentres de l’aire opéraïste, prennent acte des limites politiques et institutionnelles de la “marche pour le salaire” en usine, et font le choix radical de la bataille pour la militarisation du mouvement. Cela passe bien sûr là aussi par des mots d’ordre du type “construire le parti armé”; on mise tout sur de hauts niveaux d’implication militante, sur la formation des cadres politiques10, etc. Ce sera une bataille perdue. Mais pour l’instant ce qui nous importe c’est surtout de comprendre comment toutes les marges du “mouvement” sont en train de s’effondrer, et pourquoi les hypothèses “de parti” sont les seules à surnager.

Un certain nombre de modèles historiques, invoqués de manière tout à fait acritique, prennent soudain une importance centrale, assortie d’une forte valeur normative. Après le grand souffle des hypothèses “postcommunistes” des années 1968-69, la tradition de la IIIe Internationale revient en force, intacte. Le terrorisme d’État devient le problème central. La question du pouvoir, entendu comme capacité à briser la machine d’État accentue encore le caractère léniniste de l’organisation, et c’est peut-être au moment de la lutte pour le renversement du gouvernement Andreotti-Malagodi que la convergence entre la stratégie organisationnelle des groupes et les forces antifascistes institutionnelles atteint son paroxysme. Si bien que les groupes seront absorbés dans le système des partis, au point pour certains de franchir le pas électoral en s’engageant dans l’expérience de Democrazia proletaria – quand ils n’ont pas appelé à voter pour le PCI, comme Lotta continua. Mais c’est déjà de la seconde phase qu’il s’agit, et nous y reviendrons.

Ce qui est donc à l’œuvre dans cette première période, c’est une sorte de système togliattien imparfait avec d’un côté l’utilisation de la rue, l’antifascisme militant, les manifestations de masse et les mobilisations organisées par les « groupes », et de l’autre l’action parlementaire du PCI et du PSI, qui s’exerce surtout dans les institutions et par voie de presse, pour contrer le chantage terroriste de la DC et de ses alliés. Même les actions des Brigades rouges, pendant cette première période, maintiennent une ambivalence objective entre un antifascisme militant poussé à l’extrême (et considéré avec bienveillance par un certain nombre d’anciens partisans) et la construction du parti armé, toute entière tournée vers la redéfinition de l’autonomie ouvrière.

Il est désormais aisé de tracer à grands traits le portrait du militant moyen, qui s’est formé et construit durant cette phase de lutte. C’est un militant de parti avec de grandes qualités d’exécution, qui fait preuve d’un activisme et d’une présence sans faille à tous les niveaux requis, qui est certes le produit de sa propre situation de lutte, mais à qui les écoles de parti et les mythes de son organisation fournissent les schémas politiques qui lui permettent de s’orienter. Il serait toutefois injuste d’en faire le type du militant aliéné, exproprié de sa propre subjectivité. Les aspects positifs de la période, le rythme soutenu de la mobilisation, l’activisme parfois aveugle mais à la longue efficace, la pratique nouvelle et ingénieuse de la rue, les ripostes systématiques aux ­provocations, finissent par imposer et pour ainsi dire ancrer dans l’usage un ensemble de pratiques politiques qui devient structure sociale, composition de classe – même si les signes de leur fragilité ne deviendront patents qu’au début de la seconde période. »

 

Bien sûr, les concepts de « parti » et d’organisation, parce qu’ils nous ont été légués par le communisme orthodoxe ou par le communisme de gauche et le conseillisme, sont incapables, seuls, de rendre compte de la complexité du conflit qui se joue dans une société de capitalisme avancé. Et la thèse « luxemburgienne » selon laquelle la classe agit spontanément et crée elle-même ses propres instruments de lutte, devient pour les organisations extraparlementaires une limite et une contradiction insurmontables.

La période qui succède à l’Automne chaud et à la naissance des groupes est assez confuse. La dynamique interne des organisations les amène à intervenir largement sur le territoire, mais selon des modalités typiquement hiérarchisées, aux antipodes des pratiques des collectifs d’ouvriers qui visent au contraire à mêler usine et société au sein d’un même projet politique. Le retour violent aux schémas de type « IIIe Internationale » fait perdre aux organisations leur clairvoyance sur le conflit qui se joue dans les usines.

Les « groupes » n’ont pas de stratégie d’usine. Leurs militants s’exposent à l’épuration, il n’est pas rare qu’ils soient licenciés (souvent pour absentéisme) ou qu’ils s’auto-licencient, à moins qu’ils ne se dissimulent derrière le syndicat. Dans certaines grandes concentrations ouvrières du Nord, seule la fraction clandestine maintient un mince maillage organisationnel.

Les « groupes », enfermés dans la logique de l’organisation, illusionnés par le miroir déformant de leur relative hégémonie sur les luttes sociales, ne se rendent pas exactement compte que la période qui va de 1969 à l’été 1973 « n’est pas une période d’accalmie revendicative, mais qu’elle est au contraire marquée par une riche activité contractuelle, probablement la plus intense depuis l’après-guerre11. » Continuellement pressés par les échéances de la lutte contre « la stratégie de la tension », ils jettent l’essentiel de leurs forces dans de grandes batailles démocratiques (comme par exemple celle du « référendum sur le divorce12 ») et en faveur des droits civiques. Mais bien peu se rendent compte « de la lente marche du “système des partis” à l’intérieur de l’usine, parce qu’elle est masquée par une conjoncture fortement conflictuelle ». Tout au plus les secteurs organisés les plus clairvoyants se concentrent-ils sur la lutte contre la restructuration productive qui, si elle est nécessaire, n’en reste pas moins une bataille défensive. Et surtout, elle ne permet pas de saisir la dynamique fondamentale qui consiste à transférer progressivement « toute la puissance politique de la classe à l’organisation officielle (syndicat ou parti) », la classe redevenant alors un élément subalterne, un matériau pour le parti, une force de travail.

À l’automne 1973, lorsqu’explose le « parti de Mirafiori13 » et que les drapeaux rouges flottent sur la FIAT occupée, les « groupes » sont en réalité déjà parvenus au terme de leur bref cycle de vie, tandis que les avant-gardes de masse de l’« autonomie ouvrière » tentent l’ultime grande recomposition.

« On a confondu la victoire contre la stratégie de la tension avec la crise de la forme-État, on a confondu l’abandon forcé par la DC des manœuvres fascistes (démasquées par le mouvement) avec une crise de régime. » Les « groupes » continuent à parler de la « putréfaction définitive du système », alors que la forme-État du système des partis est en réalité en train de se préparer à une recomposition plus autoritaire encore.

Potere operaio décidera logiquement de se dissoudre après l’occupation de Mirafiori en 1973. Lotta continua (le groupe qui avait la plus forte identité de masse, le plus suivi aussi) entrera également très vite dans la longue crise qui mènera à sa dissolution. Avanguardia operaia (AO) entamera une longue série de mutations qui, de fusions en scissions, mènera à la naissance de Democrazia proletaria. Les marxistes-léninistes de Servire il popolo, l’organisation la plus rigoureusement bureaucratique et pyramidale des années 1970, qui avait eu un certain écho parmi les prolétaires (surtout au Sud), ne résisteront pas davantage aux pressions de la « subjectivité militante » et finiront par être rendus au champ plus vaste de l’« autonomie organisée ».

  • 1. Voir Régis Debray, Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, Maspero, 1978, rééd. Les Mille et une nuits, 1998
  • 2. Sergio Bologna, Dieci interventi sulla storia sociale, Rosenberg&Sellier, 1981
  • 3. « Classe e partito (Da Marx a Marx) », Il Manifesto n° 4, septembre 1969. Ce texte a été publié en français en janvier 1970 dans le n° 282 des Temps Modernes, suivi d’un long échange entre Jean-Paul Sartre et Il Manifesto. Ces deux textes ont été repris dans le volume Il Manifesto, analyses et thèses de la nouvelle gauche italienne, Seuil, 1971. C’est cette traduction que nous reproduisons ici
  • 4. On doit à Raniero Panzieri (Tesi sul controllo operaio, 1958) et Lucio Libertini (Tesi sul partito di classe, 1959) les contributions les plus intéressantes à ce sujet [NdRR]
  • 5. En 1952, dans un article des Temps Modernes (« Les communistes et la paix », repris dans Situations VI, Gallimard, 1964), Jean-Paul Sartre faisait l’apologie du PCF en le désignant comme le seul pôle de rassemblement de la gauche. Claude Lefort lui répondait dans la même revue : « Si l’on observe la manière dont les ouvriers, dès l’origine, conduisent leur lutte, s’opposent dans les faits à la légalité bourgeoise, créent des organismes autonomes de lutte, des comités d’usines ou des soviets, agissent selon de nouvelles normes sociales, alors il apparaît que leurs revendications, quelle qu’en soit la portée explicite, sont révolutionnaires. » Puis dans Socialisme ou Barbarie : « Est-ce la peine d’ajouter que, de ce que chaque parti exprime à un moment donné de son histoire une étape nécessaire de ce développement du prolétariat, il ne résulte nullement qu’on a à soutenir toujours le parti « ouvrier » le plus fort dans le pays où l’on se trouve ? Seule une âme de valet ou de parlementaire pourrait tirer une conclusion pareille », « Sartre, le stalinisme et les ouvriers » [1953], repris dans Cornelius Castoriadis, L’Expérience du mouvement ouvrier (Comment lutter), 10/18, 1974. Sur la polémique Sartre / Lefort-Merleau-Ponty, voir aussi Ian H. Birchall, Sartre et l’extrême gauche française, op. cit
  • 6. Le 28 mai 1952 a lieu à Paris une manifestation contre la venue en France du général américain Ridgway, nommé à la tête de l’OTAN et accusé d’utiliser des armes bactériologiques en Corée. Jacques Duclos, secrétaire général du PCF, est arrêté par la police. On lit dans Socialisme ou Barbarie : « Le PC appelait les ouvriers à manifester contre Ridgway, et les ouvriers ne bougeaient pas ; on arrêtait le neveu du peuple, et le peuple ne faisait rien. Qu’était-il arrivé ? Où était passée l’efficacité ? Depuis quatre ans les ouvriers se faisaient battre chaque fois qu’ils faisaient grève ; mais c’était de vulgaires luttes revendicatives, de l’économique, du physico-chimique, du moléculaire – bref sans intérêt. […] Que les ouvriers n’arrivent pas à réussir une grève pour gagner cent sous de l’heure de plus, il n’y a là rien de dramatique ; après tout, Sartre « veillera à payer » les beefsteaks qu’ils n’auront pas mangés. Mais qu’ils ne se mettent pas en grève lorsqu’on arrête Duclos, cela mérite 180 + X pages des Temps Modernes », « Sartre, le stalinisme et les ouvriers », art. cit
  • 7. Sergio Bologna (a cura di), La tribú delle talpe, Feltrinelli, 1978 ( texte disponible en anglais sur libcom).
  • 8. Il s’agit des élections législatives du 20 juin 1976.
  • 9. Le Partito di unità proletaria est né en 1972 de la fusion entre une frange du PSIUP (emmenée par Vittorio Foa) qui refusait de rejoindre le PCI, et une partie de la « dissidence chrétienne » : le courant de gauche du Movimento politico dei lavoratori, issu des ACLI, dont la majorité rejoindra le PSI.
  • 10. « Il apparut de plus en plus clairement dans la lutte contractuelle que la lutte de base était en train de monter en généralité, de sortir de l’usine pour impliquer toute la structure sociale. D’où la nécessité pour le groupe de se mettre en adéquation avec le niveau du conflit, c’est-à-dire d’agir non pas seulement dans l’usine, mais également à l’école, dans les quartiers, en un mot dans la métropole ; d’où la création d’un Collettivo politico metropolitano (CPM) », Sinistra proletaria, juillet 1970, cité dans Soccorso rosso, Brigate rosse ..., op. cit. Sur l’histoire du CPM, voir également le chapitre 8 – Les origines possibles de la tendance armée, p. 365.
  • 11.  Cette citation ainsi que celles rapportées dans la suite du texte sont extraites de Sergio Bologna, La tribù delle talpe, op. cit
  • 12. Les 12 et 13 mai 1974, les Italiens furent invités à se prononcer par référendum sur l’abrogation de la loi Fortuna-Baslini de 1970 qui avait introduit en Italie l’institution du divorce. Le « non » l’emporta avec près de 60% des suffrages
  • 13. Il en sera question de façon plus détaillée au chapitre 8 – L’occupation de Mirafiori et l’émergence de l’autonomie comme projet politique, p. 408 sqq