Le laboratoire de Trente et l’« Université négative »

Il faut tout de même reconnaître que la volonté des démocrates chrétiens d’« ouvrir » aux socialistes le commandement politique et le gouvernement n’était pas une stricte opération tactique, destinée à se garantir l’hégémonie des pouvoirs. La naissance du centre-gauche avait aussi été le résultat d’un rude conflit à l’intérieur de la Démocratie chrétienne: aux notables qui avaient dirigé le Parti depuis la fin des années 1950, jusqu’à l’aventureuse expérience du gouvernement Tambroni, s’opposait une aile « gauche » émergente, dirigée par le député Aldo Moro. Cette seconde tendance ne visait pas seulement à assurer ses positions de pouvoir, elle se voulait aussi l’interprète des exigences du néocapitalisme, des dynamiques de ­modernisation qu’il amorçait, et des nouvelles figures sociales qui semblaient nécessaires à sa consolidation.

Il est probable que c’est précisément de cette dernière considération que naît, pour la première fois en Italie, une université de Sciences sociales. La sociologie n’avait connu jusque-là aucune diffusion notable en Italie. Certes, il y avait les éditions Comunità, fondées par Adriano Olivetti, mais les ouvrages qu’elles publiaient ne circulaient que parmi quelques adeptes1. Olivetti était un industriel « éclairé » qui avait formulé l’hypothèse d’une alliance entre l’ensemble des producteurs (« ouvriers et employeurs ») pour construire une société du capital pour ainsi dire « à visage humain », où le conflit de classe aurait été compatible avec le développement des droits démocratiques. De fait, les figures de penseurs et de sociologues comme Weber et Mannheim, les grandes écoles de pensée comme l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse, etc.) étaient pour la plupart restées hors de l’horizon culturel italien. La sociologie, comme du reste la psychanalyse, était suspecte à la gauche orthodoxe, qui la rangeait dans le champ de la culture bourgeoise2. Au demeurant, la suspicion à l’égard des sciences sociales persistera longtemps, même pendant les années 1960, et les thèses qui voient en Marx le premier « sociologue » de l’histoire seront pour cette même raison tenues pour aberrantes et « petites-bourgeoises ».

Ce qui est sûr, c’est qu’en fondant l’ISSS (Institut supérieur des sciences sociales) à Trente en 1962, l’aile progressiste de la DC entendait contribuer à la création d’une nouvelle figure d’« ingénieur du social » qui pouvait s’avérer fort utile à la nouvelle phase du développement industriel. Le débat qui précède la naissance de l’université est à ce titre très éclairant pour comprendre les positions de chacun et les enjeux qu’elles sous-tendent.

L’été 1962, à la suite d’un vote quasi unanime (dix-neuf oui, une abstention, et un non du PCI aussi compréhensible que révélateur), le Conseil provincial de Trente crée l’Institut universitaire des Sciences Sociales (en expropriant au passage une école élémentaire et en détournant des fonds destinés au logement social). C’est Bruno Kessler, le président du Conseil provincial et le représentant de l’aile gauche de la DC locale (pro-Moro) qui défend le projet. En s’appuyant sur des arguments localistes et en faisant miroiter la perspective de la contribution des futurs sociologues à la gestion de la société industrielle, il réussit à la fois à faire taire les oppositions à gauche et à obtenir le soutien de Flaminio Piccoli3 et de l’aile conservatrice du parti. Les propos, résumés en substance par le quotidien L’Adige, du professeur Braga, alors enseignant en sociologie à l’université catholique et vice-directeur de l’institut trentin, sont à ce titre éloquents: « Il est tout d’abord convenu du danger que le sociologue se transforme en politique […]. Mais il a également affirmé que les techniciens de la sociologie sont aujourd’hui en mesure d’offrir des services de haute portée économique, que ce soit au sein des organisations productives ou des groupes sociaux. » Et le quotidien romain Il Tempo renchérit: « Le diplôme de sociologie offrira un instrument fiable pour former une nouvelle classe dirigeante, capable d’affronter les nombreuses missions d’une société engagée dans la compétition internationale4. »

Le choix de Trente tenait à sa situation géographique « paisible et excentrée », à la grande hégémonie politique et culturelle qu’y exerçaient les catholiques, et à la nécessité (non subsidiaire) de déprovincialiser un territoire reculé, aux confins de la Nation. Certains politiques locaux iront jusqu’à affirmer: « L’université sera comme un poêle ou une cheminée dans un salon, elle suffira à réchauffer tout son environnement. » Et Bruno Kessler d’augurer « que les nombreux jeunes de nos contrées qui veulent étudier et sont encore aujourd’hui contraints d’émigrer pour le faire puissent désormais suivre des études universitaires sur le sol natal ».

Mais la singularité de l’université trentine ne se résume pas au caractère innovant des cursus proposés. « C’est à Trente que s’ouvre la première brèche dans la forteresse classiste du système universitaire italien. En effet, les étudiants issus des instituts techniques (qui n’avaient jusque-là accès qu’aux facultés d’agronomie, d’économie et de commerce) y sont admis. » Outre la fascination qu’exercent la nouvelle discipline et le nouveau diplôme, cette ouverture aux étudiants des instituts techniques marque l’imaginaire de milliers de jeunes à travers toute l’Italie. Des grandes provinces méridionales aux régions du centre, des zones industrielles aux zones rurales, le « mythe » de Trente est présent dans toutes les têtes. « On va à Trente parce qu’il y a de la sociologie, parce que les méthodes d’enseignement sont différentes », parce qu’elle est « ouverte » aux fils de prolétaires (condamnés par la tripartition des écoles supérieures à des cursus déterminés). Des étudiants fatigués par la fréquentation d’universités usées jusqu’à la corde viennent y trouver quelque chose de nouveau. Ils sont nombreux, trop par rapport aux prévisions des fondateurs: après quelques années seulement, moins d’un quart des étudiants sont originaires de la région.

C’est ainsi que, par la composition de sa population étudiante, Trente devient la première université réellement « nationale ». L’arrivée dans la somnolente province trentine de tant de subjectivités, de tant de cultures diverses et hétéroclites, provoque une sorte de tremblement de terre. Comme un hérisson, la ville se ferme rapidement au contact de ce corps étranger. Les étudiants se heurtent à d’énormes difficultés pour se loger, « au point qu’un jour, en signe de protestation, un groupe d’étudiants monte un village de tentes devant l’archevêché. À l’université, où les réunions se succèdent pour tenter de résoudre le problème, on propose même de demander à l’administration des chemins de fer de mettre à la disposition des étudiants des wagons abandonnés pour les transformer en logements […] ».

Les étudiants tentent régulièrement de nouer un dialogue avec les habitants, recourant souvent à des méthodes originales. Ils se mêlent à la promenade vespérale ou dominicale et cherchent à engager la conversation: « Nous voudrions ouvrir un dialogue avec vous, vous expliquer pourquoi nous sommes là. » Mais la plupart des habitants s’y refusent et s’en vont. Ils tentent de construire des alliances en se joignant aux manifestations pour la défense des petits commerçants contre les supermarchés, mais en dépit des tentatives de médiation de l’évêque et de quelques prêtres progressistes, les préjugés dont ils sont victimes semblent insurmontables. Les étudiants se démènent autant qu’ils le peuvent, ils créent de petites communautés débordantes et occupent des immeubles abandonnés, ce qui favorise les dynamiques de sociabilité et la communication entre des classes, des cultures et des expériences différentes.

La composante « prolétaire » issue des instituts techniques ne va pas cesser de croître. Au cours de l’année universitaire 1968-1969, les statistiques deviennent éloquentes: sur un total de 2813 inscrits, 2230 sont issus d’instituts techniques, 360 du lycée classique et 223 du lycée scientifique5.

Beaucoup de choses ont été dites sur la composante « prolétaire » de l’université de Trente, non sans excès parfois. Le Corriere della Sera de l’époque établissait par exemple une corrélation entre une « carence d’études classiques, [l’]enthousiasme soudain pour les humanités et [la] frustration provoquée par la nature réelle de l’approche sociologique. Frustration à partir de laquelle se serait développée la spirale de la rébellion ». Ce qui, paradoxalement, laisse entendre qu’il existerait aussi une « corrélation négative entre des comportements révolutionnaires et les études de sciences humaines6 ».

En tout cas, voici ce qu’on peut lire dans Brigate rosse, che cosa hanno fatto, che cosa hanno detto, che cosa se ne è detto7 (l’unique texte digne de foi sur la naissance des BR) : « Pour la première fois, parce qu’il fallait augmenter le nombre des inscrits, les étudiants des instituts techniques sont admis dans une faculté qui n’est ni d’agronomie, ni d’économie, ni de commerce. Erreur impardonnable que le système paiera très cher: ceux-là y apporteront bientôt tout le poids de leur origine de classe. » Ce à quoi il est fait allusion ici, ce n’est pas seulement le fait que Margherita Cagol et Renato Curcio (qui feront partie des fondateurs des BR) aient grandi politiquement à Trente. Car s’y sont également formées des personnalités politiques complexes (comme Marco Boato et Mauro Rostagno), qui vont participer dans les années suivantes à la constitution d’une nouvelle « génération politique » révolutionnaire.

Le Mouvement de Trente noue rapidement des contacts avec des luttes analogues dans d’autres pays d’Europe (il sera notamment très influencé par la Kritische Universität allemande8). Pour cette raison, et parce que la radicalité de ses contenus et ses stratégies de contestation sont très en avance sur le reste du mouvement étudiant italien, il devient bientôt un modèle qui va favoriser le développement rapide des luttes dans les autres universités. D’ailleurs, à part l’occupation du Palazzo Campana à Turin, rares seront celles qui développeront à pareil rythme la stratégie des « contre-cours », des « contre-leçons » et des « occupations blanches », et qui en approfondiront autant les enjeux politiques et culturels9.

Les luttes démarrent autour d’enjeux corporatifs. « L’université a à peine un an d’existence quand, en mai 1965, à l’occasion du vote de la loi qui entérine la reconnaissance de l’Institut, le Sénat déclasse le diplôme de sociologie et le requalifie en “cursus de Sciences politiques et sociales, option sociologie10. Les étudiants protestent. Le 24 janvier 1966, réunis en assemblée générale (une instance alors presque inédite), ils décident d’occuper l’université. L’occupation durera dix-huit jours et se soldera par une victoire: la “reconquête” du diplôme de sociologie. [...]

Ce mouvement, victorieux sur l’objectif corporatif du diplôme, est remarquable à plus d’un titre. Il vide de toute légitimité le “petit parlement” étudiant (l’ORUT, désormais en crise, comme toutes les associations étudiantes traditionnelles), les étudiants y prennent conscience de leur propre force, ils font le choix d’une nouvelle forme de lutte, l’occupation, jusque-là peu usitée, et à des fins beaucoup plus circonscrites. […]

Toutefois, une fois conquis le diplôme de sociologie, “aucun des problèmes qui tiennent à la structure du pouvoir à l’intérieur de l’Institut, à l’orientation scientifique et culturelle, à l’organisation académique et à la finalité professionnelle de la Faculté, ne sont résolus” (tract du Mouvement étudiant de Trente). La ­situation est mûre pour la seconde occupation, toujours sur des revendications corporatives: les étudiants demandent à participer, de manière paritaire à l’élaboration des Statuts. Elle se conclut par une nouvelle victoire. […]

Cette première phase se clôt en novembre 1966, avec la publication d’un texte intitulé Observations sur le statut et les programmes des études selon les conceptions respectives de la direction de l’Institut et de la commission étudiante. Il y est question de la multiplicité des rôles du sociologue, dont on récuse la “neutralité” […] : dans la mesure où le sociologue opère sur une réalité qui ne peut être que politique, le sociologue est nécessairement un “politique”. Le sociologue ne peut ni ne doit être un philosophe ou un technocrate au service du pouvoir. Au contraire, les “sciences sociales doivent être une sorte d’organe de l’intelligence publique, qui se confronte à des problèmes publics et à des difficultés d’ordre privé, mais aussi aux tendances structurelles implicites qui leur sont inhérentes” […]. C’est là, ­observera Rossana Rossanda, une vision “éclairée”, optimiste, dont il restera bien peu de chose dans les phases ultérieures du mouvement. L’assemblée générale survivra comme outil de démocratie directe (elle finira pourtant elle aussi par être mise en cause). Mais le rêve de changer l’université de l’intérieur va bel et bien disparaître. L’université est un instrument de la société qui formate et instrumentalise ceux qui la fréquentent. Partant, le mythe du “bon sociologue” ne peut que s’effondrer. Ce n’est qu’en créant une société nouvelle qu’on parviendra à transformer l’université. Les occupations disent aussi le refus de “la population étudiante de se voir réduite au rang d’objet”. Voici donc l’étudiant qui se dresse, et pas seulement en tant qu’étudiant: en tant que sujet, et en tant qu’adversaire. L’ennemi, ce n’est plus seulement l’establishment universitaire, ce sont aussi – et surtout – les autres institutions de la société capitaliste. »

Un saut qualitatif s’opère au printemps 1967. Les étudiants « sortent » de l’université, ils organisent une semaine de lutte sur le thème de l’impérialisme et investissent la ville. C’est la semaine du Vietnam, du 12 au 18 mars 1967. Une grève politique de deux jours est proclamée à l’université. Dès le premier jour, alors que se tient une énorme assemblée, le directeur de l’Institut fait pour la première fois appel aux forces de police, en nombre considérable. Les étudiants sont en train de vivre leur premier conflit massif avec les institutions. L’un après l’autre, ils sont traînés, photographiés, fichés et inculpés, ce qui par contrecoup produit un bond gigantesque de la conscience politique. De fait, la rentrée universitaire suivante (1967-68) ne peut pas même avoir lieu: l’assemblée générale se prononce pour une grève « active », qui a entre autres le mérite de balayer définitivement l’ORUT. Durant cette phase, le mouvement mûrit son tournant radical. La proposition d’une « Université négative » est le fruit le plus emblématique et le plus discuté de cette prise de conscience. Dans un manifeste édité par le Movimento per una università negativa, à l’automne 1967, on pouvait lire entre autres ceci:

 

Université et société

Aujourd’hui, dans les faits, la fonction structurelle de l’université est de satisfaire les différents besoins techniques de la société. L’université fournit des instruments (techniques) à jour, pour optimiser l’organisation de la domination d’une classe sur les autres. Il devient alors possible de substituer l’équipement technologique ainsi optimisé à la « Terreur » disciplinaire exercée sur les forces sociales centrifuges, et donc de procurer à la classe sociale qui en dispose une supériorité immense sur le reste de la société…

 

L’université comme instrument de domination

L’université est un instrument de classe. Elle a pour fonction de produire et d’inculquer une idéologie déterminée – celle de la classe dominante – qu’elle présente a contrario comme un savoir objectif et scientifique, mais aussi des manières d’être et des comportements précis – ceux de la classe dominante – qu’elle présente a contrario comme nécessaires et universels.

 

Université et répression

Il arrive parfois que les instruments techniques ne suffisent pas à maintenir le statu quo; lorsque c’est le cas, des franges non intégrées troublent la paix manipulée de l’univers politique. À l’université, on nie aux étudiants le droit de s’exprimer sur des problèmes fondamentaux (ou non) de politique nationale et internationale [...] RÉPRESSION ET VIOLENCE sont le tissu conjonctif de notre société. Quant à nous, nous formulons l’hypothèse générale que le renversement radical du capitalisme avancé est encore matériellement possible, à partir de nouvelles formes de lutte des classes internes et externes (nationales et internationales). Et nous lançons l’idée d’une UNIVERSITÉ NÉGATIVE qui réaffirme dans les universités officielles mais de manière antagoniste la nécessité d’une pensée théorique, critique et dialectique, qui dénonce ce que les bonimenteurs mercenaires nomment « raison » et pose par conséquent les bases d’un travail politique créatif, antagoniste et alternatif.

 

La contestation politique

Seul le renversement de l’État permettra une réelle restructuration du système d’enseignement […] L’étudiant doit donc, par-delà son statut, agir dans une perspective de long terme pour la formation (stimulation) d’un mouvement « révolutionnaire » des classes subalternes, qui se donne la forme organisationnelle la plus adéquate au nouveau type de luttes qui doivent être menées. Nous définissons l’Université négative comme un lieu d’intégration politique et d’analyse critique de l’usage des outils scientifiques tels qu’ils sont proposés dans nos universités par la fraction intellectuelle de la classe dominante.

À un usage capitaliste de la science, il faut opposer un usage socialisé des méthodes et des techniques les plus avancées.

 

Les formes de la contestation idéologique

Les formes de la contestation idéologique se déclinent de différentes manières:

a) Contre-leçons et occupations blanches. Les contre-leçons ont lieu en général à la même heure que les leçons officielles, sur des sujets d’enseignement universitaire; elles visent à leur soustraire, quand on l’estime opportun, la totalité de leur auditoire.

b) Contre-cours: ce sont des formes plus organiques de contestation, avec des finalités moins immédiates et moins spectaculaires, qui consistent en une socialisation politique plus profonde et plus consciente des étudiants déjà sensibilisés.

 

La contestation syndicale

Nous voudrions enfin ajouter […] que notre intérêt pour le mouvement étudiant n’implique nullement sa surévaluation. Il n’est à notre avis en aucun cas possible de considérer le corps étudiant comme une « classe », dont les intérêts seraient objectivement et potentiellement contraires à l’actuel système économique et social […]. Car si nous considérons l’université comme un foyer de lutte, il n’est ni le seul ni le principal. Il ne faut toutefois pas le sous-évaluer puisque c’est en elle que prend corps l’opération de nivelage programmée par le capital […].

Une manière de s’opposer à cette opération consiste, avec les instruments que nous avons choisis, à « soustraire » de potentielles forces antagonistes (ANTI­PROFESSIONNELLES) au flux technocratique, pour se rapprocher chaque fois que c’est possible des autres forces antagonistes de notre société.

Pour cela, nous avançons le projet d’une UNIVERSITÉ NÉGATIVE, qui exprime de manière nouvelle dans les universités italiennes la tendance révolutionnaire qui seule pourra mener notre société de la « préhistoire » à l’HISTOIRE.

 

*

 

C’est ainsi qu’est lancée la contre-université à laquelle participent aussi, initialement, les enseignants. Aux côtés de Marx, Lénine ou Mao, de nouveaux textes circulent dans les amphithéâtres: la Lettre à une maîtresse d’école, les rapports du Tribunal Russell sur les dangers de la recherche nucléaire et les crimes de l’impérialisme11, Marcuse, Malcolm X, etc.

« Le manifeste programmatique du Movimento per una università negativa est pétri de références politiques et culturelles. Il cite Ortega y Gasset (l’enseignement universitaire est responsable de la formation des “nouveaux barbares”, des hommes toujours plus instruits et toujours plus ignorants), Rathenau (sur l’“invasion verticale des barbares”), Wright Mills (sur la rationalité sans raison qui, en s’accroissant, n’accroît pas la liberté mais la détruit). Citant Mills, le manifeste dénonce la tendance actuelle de l’enseignement universitaire: l’IMBÉCILLITÉ TECHNO­LOGIQUE comme condition intellectuelle et la ROBOTISATION des individus comme comportement social diffus. Il mentionne aussi, pour la récuser aussitôt, cette phrase de Marcuse: “Le succès le plus caractéristique de la société industrielle avancée tient précisément à sa capacité à intégrer ce qui lui est contraire12”. » Mais « l’initiative des contre-cours est bientôt balayée par les événements: les luttes qui explosent de manière quasi simultanée dans toute l’Europe, en particulier en France, en Italie et en Allemagne, appliquent au mouvement de Trente un coefficient de multiplication politique ».

Le manifeste programmatique du Movimento per una università negativa avait néanmoins posé les fondamentaux tactiques et stratégiques d’un passage de l’anti-autoritarisme à la contestation globale du système capitaliste. L’objectif, qu’il donnait pour indispensable, d’un solide lien de masse entre les ouvriers et les étudiants, dominera le débat pendant 1968.

Tandis que l’expérience de l’« Université négative » se développait à Trente, le mouvement des occupations gagnait l’Italie entière. À Turin, Pise, Naples, Milan, Venise, Bari, etc., les étudiants étoffent leurs analyses, ils créent leurs propres outils de liaison et d’information et commencent à ressentir le besoin d’une théorie politique qui donne du poids à leurs luttes. À Pise, les militants du groupe Il Potere operaio sont aussi très souvent des étudiants qui font partie de l’avant-garde politique; à Turin, pendant l’occupation de l’université (le Palazzo Campana), on note la présence des intellectuels des Quaderni rossi. À Trente, le Movimento per una università negativa (qui n’est évidemment pas l’unique composante des luttes) participe à la fondation de la revue Lavoro politico.

« Publié pour la première fois au format revue en octobre 1967, Lavoro politico était à l’origine l’organe mensuel du Centro d’informazione, fondé en 1962 à ­Vérone à l’initiative de Walter Peruzzi. De tendance initialement catholique, il glissera progressivement vers des positions de plus en plus à gauche. Cette évolution aboutira en 1967 à la rencontre avec les étudiants trentins et à sa transformation en revue. Accusé dès le premier numéro du péché de dogmatisme, le collectif de Lavoro politico se défend en affirmant dans le numéro suivant “son adhésion complète à la pensée de Mao Tsé-toung”, qu’il donne pour “la seule façon appropriée de s’opposer non seulement au révisionnisme, mais aussi au dogmatisme”. Et il ajoute: “Le problème du parti révolutionnaire est de la plus haute importance pratique parce qu’il est l’instrument qui permet de traduire la théorie révolutionnaire dans la pratique de la lutte des classes, c’est-à-dire d’en faire un usage réel […]” ».

Renato Curcio fait partie des étudiants les plus actifs et les plus engagés, aussi bien dans le Movimento per una università negativa que dans la rédaction de Lavoro politico. Mais le manifeste de l’Université négative a été en grande partie rédigé par Mauro Rostagno. En plus d’être un des leaders charismatiques des luttes (on l’appelle le « Che » de Trente), Rostagno a traversé des expériences existentielles complexes (il a été ouvrier en Italie et en Allemagne) et il possède un remarquable bagage culturel (« on dirait qu’il a tout lu », diront certains). Il est porteur d’une stratégie politique plus diversifiée et plus libertaire que l’austère marxisme-léninisme de Lavoro politico. Malgré cela, Curcio et Rostagno (qui habitèrent longtemps ensemble), bien que souvent en désaccord (Rostagno ira jusqu’à menacer Curcio de le chasser de l’Université), collaboreront souvent dans les luttes. Avant l’expérience de Lavoro Politico et de l’« Université négative », Curcio était du reste passé, comme beaucoup d’autres, progressivement d’une réflexion de type existentialiste à un engagement de plus en plus idéologique. Ayant longtemps vécu dans un environnement familial et social de culture vaudoise (à Torre Pellice chez sa mère), il avait rencontré Marco Boato à Trente, qui dirigeait alors une association étudiante de tendance catholique. Il y avait fait sa première expérience militante. Et puis l’effervescence intellectuelle et la complexité sociale de l’université trentine l’avaient porté à une étude méthodique des classiques du marxisme et à s’intéresser aux débats qui agitaient le mouvement communiste international (la polémique sur le révisionnisme). La fascination pour la « révolution culturelle chinoise » faisait alors surgir des références nouvelles et exaltait la figure révolutionnaire de Mao Tsé-toung. C’est d’ailleurs à la Révolution culturelle chinoise qu’est consacré l’éditorial du premier numéro de Lavoro politico (« Sans théorie, pas de révolution »). L’ultra-gauche, le trotskisme et le révisionnisme du PCI y sont ­durement attaqués, mais aussi le « crypto-révisionnisme » de la dissidence de gauche. On peut également y lire une déconcertante (vue d’aujourd’hui) condamnation des hypothèses de « guérilla » en Italie: ceux qui pensent qu’ici et maintenant la révolution peut se réduire au mot d’ordre de guérilla « ne sont que des petits-bourgeois en quête d’émotions, et non des révolutionnaires prolétariens ».

Il est très probable qu’en exprimant de telles positions, Curcio et ses camarades s’inscrivaient dans la polémique qui opposait alors les différentes formations m-l (cf. le chapitre sur les formations marxistes-léninistes) à propos de la diffusion des tendances philocastristes et guévaristes en Italie. Mais la condamnation n’en est pas moins nette, comme en témoigne le passage suivant: « L’aventurisme tactique, la simulation d’un ultra-gauchisme qui va jusqu’à proposer de mener immédiatement des actions armées en Italie n’est rien d’autre que de l’opportunisme stratégique. Il apporte au révisionnisme un soutien déterminant, en contribuant à dissimuler son vrai visage. Car le révisionnisme n’est pas une simple erreur tactique où seraient tombés certains dirigeants révolutionnaires, il s’agit au contraire d’une stratégie contre-révolutionnaire menée avec l’aide des agents de la bourgeoisie. » Curcio changera radicalement de position au cours des deux années suivantes. Mais dans l’intervalle beaucoup de choses se seront passées, les accélérations de l’histoire et ses ruptures auront laissé des marques indélébiles dans les esprits.

En attendant, c’est au cours de ce bouillonnant automne 1967 que s’organisent les prémisses du grand « commutateur » de 1968, au plan national et international. À Pise, les étudiants s’essaient aux premières formes d’alliances avec les ouvriers de Saint-Gobain, à Trente les étudiants se joignent aux luttes des ouvriers de Michelin. À Turin, des représentants des ouvriers de la Fiat participent à l’occupation du Palazzo Campana.

C’est là, dans le fief de la Fiat où règne le clan Agnelli, dans la ville qui concentre le plus grand nombre d’« ouvriers-masse », que s’écrit un autre épisode de la prise de conscience révolutionnaire des étudiants.

  • 1. Adriano Olivetti entretenait également des rapports étroits avec des intellectuels et des écrivains : Paolo Volponi (1924-1994) sera engagé après-guerre aux services sociaux de l’usine d’Ivrea, et Franco Fortini, traducteur des œuvres de Simone Weil pour les éditions Comunità, travaillera au service publicité d’Olivetti. En 1958, Fortini participe à la publication aux éditions Ivrea d’un ouvrage sur les 50 ans de l’entreprise Olivetti, Olivetti 1908-1958. On peut voir dans le film La Notte (1961) d’Antonioni, une évocation de cette relation, au moment où le personnage de l’industriel éclairé commande à un écrivain prometteur un livre sur l’histoire de son entreprise.
  • 2. Romano Alquati rapporte ces considérations sur la sociologie à l’occasion de l’enquête qu’il mène au début des années 1960 à l’usine Olivetti d’Ivrea : « À Ivrea, chez les camarades, mais également chez les ouvriers, on trouve une méfiance profonde à l’encontre de la sociologie. Beaucoup d’activistes savent ce qu’elle représente, ils en ont fait l’expérience directe : beaucoup des sociologues italiens les plus connus ont été formés chez Olivetti, et en particulier ceux “de gauche” ; nos camarades les ont rencontrés, ils les ont vus à l’épreuve, sur le terrain, face au Capital, à de nombreuses occasions : ils ne les estiment guère. La sociologie qui fleurissait – et fleurit encore – chez Olivetti, ils nous disent : “nous en avons fait l’expérience sur notre peau” », Romano Alquati, Sulla FIAT, op. cit
  • 3. Flaminio Piccoli (1915-2000), secrétaire national, député puis sénateur de la DC, est le fondateur du quotidien local trentin LAdige.
  • 4. Cité par Alessandro Silj, Mai più senza fucile, Vallecchi, 1976
  • 5. Ces chiffres sont extraits du livre d’Alessandro Silj, Mai più senza fucile, op. cit
  • 6. Aldo Ricci, I giovani non sono piante, Sugar, 1978
  • 7. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit. Épuisé, l’ouvrage est disponible en italien, sur le site de la Biblioteca multimediale marxista
  • 8. En juillet 1967, le mouvement étudiant allemand lance à l’université de Berlin des contre-cours gérés par les étudiants, en présentant une « nomenclature des séminaires de l’Université critique » (Kritische Universität), modèle qui se répand alors dans d’autres universités allemandes, mais aussi à Londres (The anti-University) et en Italie.
  • 9. Sur les contre-cours, les contre-leçons et les occupations blanches, voir infra le manifeste de l’Université négative, ainsi que L’Hypothèse révolutionnaire, documents sur les luttes étudiantes à Trente, Turin, Naples, Pise, Milan et Rome, Mercure de France, 1968
  • 10. L’ensemble des citations rapportées dans la suite du texte sont extraites d’Alessandro Silj, Mai più senza fucile, op. cit., et de Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 11. En novembre 1966, Bertrand Russell avait fondé avec Jean-Paul Sartre un « Tribunal d’opinion » pour dénoncer les « crimes de guerre de l’armée américaine » au Vietnam. Voir : Collectif, Tribunal Russell, Tome 1 : Le jugement de Stockholm, 1967, et Tome 2 : Le jugement final, 1968, Gallimard « Idées »
  • 12. Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société avancée [1964], Minuit, 1968