Le laboratoire de Trente et l’« Université négative »

Il faut tout de même reconnaître que la volonté des démocrates chrétiens d’« ouvrir » aux socialistes le commandement politique et le gouvernement n’était pas une stricte opération tactique, destinée à se garantir l’hégémonie des pouvoirs. La naissance du centre-gauche avait aussi été le résultat d’un rude conflit à l’intérieur de la Démocratie chrétienne: aux notables qui avaient dirigé le Parti depuis la fin des années 1950, jusqu’à l’aventureuse expérience du gouvernement Tambroni, s’opposait une aile « gauche » émergente, dirigée par le député Aldo Moro. Cette seconde tendance ne visait pas seulement à assurer ses positions de pouvoir, elle se voulait aussi l’interprète des exigences du néocapitalisme, des dynamiques de ­modernisation qu’il amorçait, et des nouvelles figures sociales qui semblaient nécessaires à sa consolidation.

Il est probable que c’est précisément de cette dernière considération que naît, pour la première fois en Italie, une université de Sciences sociales. La sociologie n’avait connu jusque-là aucune diffusion notable en Italie. Certes, il y avait les éditions Comunità, fondées par Adriano Olivetti, mais les ouvrages qu’elles publiaient ne circulaient que parmi quelques adeptes1. Olivetti était un industriel « éclairé » qui avait formulé l’hypothèse d’une alliance entre l’ensemble des producteurs (« ouvriers et employeurs ») pour construire une société du capital pour ainsi dire « à visage humain », où le conflit de classe aurait été compatible avec le développement des droits démocratiques. De fait, les figures de penseurs et de sociologues comme Weber et Mannheim, les grandes écoles de pensée comme l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse, etc.) étaient pour la plupart restées hors de l’horizon culturel italien. La sociologie, comme du reste la psychanalyse, était suspecte à la gauche orthodoxe, qui la rangeait dans le champ de la culture bourgeoise2. Au demeurant, la suspicion à l’égard des sciences sociales persistera longtemps, même pendant les années 1960, et les thèses qui voient en Marx le premier « sociologue » de l’histoire seront pour cette même raison tenues pour aberrantes et « petites-bourgeoises ».

Ce qui est sûr, c’est qu’en fondant l’ISSS (Institut supérieur des sciences sociales) à Trente en 1962, l’aile progressiste de la DC entendait contribuer à la création d’une nouvelle figure d’« ingénieur du social » qui pouvait s’avérer fort utile à la nouvelle phase du développement industriel. Le débat qui précède la naissance de l’université est à ce titre très éclairant pour comprendre les positions de chacun et les enjeux qu’elles sous-tendent.

L’été 1962, à la suite d’un vote quasi unanime (dix-neuf oui, une abstention, et un non du PCI aussi compréhensible que révélateur), le Conseil provincial de Trente crée l’Institut universitaire des Sciences Sociales (en expropriant au passage une école élémentaire et en détournant des fonds destinés au logement social). C’est Bruno Kessler, le président du Conseil provincial et le représentant de l’aile gauche de la DC locale (pro-Moro) qui défend le projet. En s’appuyant sur des arguments localistes et en faisant miroiter la perspective de la contribution des futurs sociologues à la gestion de la société industrielle, il réussit à la fois à faire taire les oppositions à gauche et à obtenir le soutien de Flaminio Piccoli3 et de l’aile conservatrice du parti. Les propos, résumés en substance par le quotidien L’Adige, du professeur Braga, alors enseignant en sociologie à l’université catholique et vice-directeur de l’institut trentin, sont à ce titre éloquents: « Il est tout d’abord convenu du danger que le sociologue se transforme en politique […]. Mais il a également affirmé que les techniciens de la sociologie sont aujourd’hui en mesure d’offrir des services de haute portée économique, que ce soit au sein des organisations productives ou des groupes sociaux. » Et le quotidien romain Il Tempo renchérit: « Le diplôme de sociologie offrira un instrument fiable pour former une nouvelle classe dirigeante, capable d’affronter les nombreuses missions d’une société engagée dans la compétition internationale4. »

Le choix de Trente tenait à sa situation géographique « paisible et excentrée », à la grande hégémonie politique et culturelle qu’y exerçaient les catholiques, et à la nécessité (non subsidiaire) de déprovincialiser un territoire reculé, aux confins de la Nation. Certains politiques locaux iront jusqu’à affirmer: « L’université sera comme un poêle ou une cheminée dans un salon, elle suffira à réchauffer tout son environnement. » Et Bruno Kessler d’augurer « que les nombreux jeunes de nos contrées qui veulent étudier et sont encore aujourd’hui contraints d’émigrer pour le faire puissent désormais suivre des études universitaires sur le sol natal ».

Mais la singularité de l’université trentine ne se résume pas au caractère innovant des cursus proposés. « C’est à Trente que s’ouvre la première brèche dans la forteresse classiste du système universitaire italien. En effet, les étudiants issus des instituts techniques (qui n’avaient jusque-là accès qu’aux facultés d’agronomie, d’économie et de commerce) y sont admis. » Outre la fascination qu’exercent la nouvelle discipline et le nouveau diplôme, cette ouverture aux étudiants des instituts techniques marque l’imaginaire de milliers de jeunes à travers toute l’Italie. Des grandes provinces méridionales aux régions du centre, des zones industrielles aux zones rurales, le « mythe » de Trente est présent dans toutes les têtes. « On va à Trente parce qu’il y a de la sociologie, parce que les méthodes d’enseignement sont différentes », parce qu’elle est « ouverte » aux fils de prolétaires (condamnés par la tripartition des écoles supérieures à des cursus déterminés). Des étudiants fatigués par la fréquentation d’universités usées jusqu’à la corde viennent y trouver quelque chose de nouveau. Ils sont nombreux, trop par rapport aux prévisions des fondateurs: après quelques années seulement, moins d’un quart des étudiants sont originaires de la région.

C’est ainsi que, par la composition de sa population étudiante, Trente devient la première université réellement «