Le dissensus et les symboles de la révolte

Si les années 1960 voient l’émergence d’un dissensus radical, c’est aussi grâce à une série de facteurs qui touchent l’ensemble du tissu social. Les grandes migrations intérieures avaient transfiguré les villes: dans Rocco et ses frères (1960), Luchino Visconti avait magistralement montré le drame de l’exode rural, en redonnant à la culture paysanne du Sud une dimension tragique saisissante. De plus en plus d’intellectuels, réfractaires à la fonction « organique » que leur assignaient les partis ou les institutions, se tournaient vers des revues comme les Quaderni piacentini ou Quindici (qui publieront les principaux textes du mouvement étudiant) ou s’organisaient hors des cercles officiels (Arbasino, Eco, Manganelli et Sanguineti, par exemple, créeront le Gruppo 631).

La production littéraire, artistique, et cinématographique est profondément influencée par cette amorce de révolution culturelle démocratique. On y perçoit la dimension nouvelle d’un « engagement civil », qui s’oppose souvent au moralisme des années 1950. Au début des années 1960, la question du divorce est abordée pour la première fois au cinéma. En 1963, Francesco Rosi tourne Main basse sur la ville, un réquisitoire implacable contre la spéculation immobilière. Signe des temps, le film sera primé au festival de Venise.

Au plan international, on commence à entendre parler des grands mouvements étudiants américains contre la guerre du Vietnam. Mais ce sont surtout les échos des guerres d’indépendance des peuples du Tiers-monde qui marquent les esprits.

Enrico Mattei, le peu ordinaire président de l’ENI (l’Agence nationale des hydrocarbures), qui était en charge de l’approvisionnement en pétrole de l’industrie et du « cycle automobile », avait fondé en 1956 le quotidien Il Giorno, pour contrer l’hégémonie du Corriere della Sera et encourager la modernisation du jeu politique. Il deviendra en réalité le sponsor officiel du futur centre-gauche. Il Giorno apporta un soutien explicite à la révolution algérienne, probablement dans le but avisé de cultiver des contacts propices à une future exploitation des ressources pétrolières du Sahara. Un tel calcul ne pouvait que contrarier les intérêts des « sept sœurs » (les grandes multinationales anglaises, hollandaises et américaines du pétrole: Shell, Esso, BP, etc.). Mattei le paiera de sa vie: une bombe fera exploser en vol son avion personnel. Cet épisode va encore exacerber l’opposition au colonialisme. Mais au-delà, il révèle au grand public l’existence de pouvoirs transnationaux occultes, en conférant à la stratégie de l’impérialisme une dimension matérielle et concrète.

Les premières marches contre la menace nucléaire et pour la paix (dont celles, restées célèbres, organisées par le radical Capitini2 sur la route d’Assise), les guérillas des peuples du Tiers-monde, l’émergence de la Révolution culturelle chinoise, c’est là le véritable background de l’« internationalisme prolétarien » qui est en train de se constituer.

Partout dans le monde le signal de la révolte est donné, partout surgissent de grands symboles auxquels se référer. Aux États-Unis, les luttes des Afro-américains s’incarnent dans les figures de Martin Luther King et du plus radical Malcolm X (tous deux assassinés). En Amérique Latine, Camillo Torres, prêtre et guérillero jouera un rôle important dans le long dialogue qui s’instaure entre catholiques et marxistes. Mais surtout, il y a la victoire de la révolution cubaine: car si Fidel Castro en reste l’incontestable Líder máximo, son commandant Che Guevara, qui a le physique du rôle*, devient le miroir de l’imaginaire, des aspirations et des inquiétudes de générations entières. La figure du héros romantique, fascinant, authentique et victorieux, qui sans se donner de répit reprend la route pour aller libérer d’autres peuples et combattre les injustices, semble trouver dans le Che son exacte incarnation. « Durs comme l’acier, tendres comme les violettes, généreux comme le grain mûr »: autant de qualités qui peuvent donner un sens à l’existence, et qui semblaient résumer la vie et l’histoire de Che Guevara. Assassiné en 1967 en Bolivie à la faveur d’un complot de la CIA, il deviendra très vite un mythe collectif. Le poster portant l’inscription « le Che est vivant », imprimé par Giangiacomo Feltrinelli, qui avait été son ami et celui de Castro, connaîtra un extraordinaire succès commercial, avec un million d’exemplaires vendus.

 

En Occident et en Italie, la figure du commandante Che Guevara est profondément liée à un désir de transformation radicale des conditions de vie de la jeunesse. Il est avec Mao Tsé-toung (mais bien plus que lui sous certains aspects) l’un des plus grands symboles de la révolte des années 1960 et 1970. C’est aussi un des plus efficaces.

En réalité, même si son histoire est intimement liée à la glorieuse Révolution cubaine, il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que la figure du Che s’impose véritablement. Jusque-là, et même dans les manifestations de soutien à Cuba pendant la crise des missiles, la Révolution cubaine est perçue comme un tout indivisible, indissociable de la personne, des discours et des textes de Fidel Castro. On sait qu’un des plus hauts dirigeants de la Révolution n’est pas cubain, mais argentin, et qu’il s’appelle Che Guevara. Mais ce n’est que bien plus tard qu’on commencera à en discerner les traits. Ses deux grands discours, prononcés le 11 décembre 1964 devant l’assemblée générale de l’ONU et en février 1965 devant la conférence du commerce et du développement (GATT)3, auront en ce sens un énorme impact.

En 1961, les éditions Avanti! (dirigées par Gianni Bosio qui fondera plus tard l’Institut De Martino) avaient publié La Guerre de guér