Le développement industriel et le collège unique

L’organisation de la scolarité était depuis toujours rigidement alignée sur un modèle social qui dressait des barrières étanches entre les fonctions et les classes. Jusque dans les années 1950, le second degré (à l’issue de l’école élémentaire) était encore subdivisé en trois filières: professionnelle, commerciale et générale (collège et lycée). Cette séparation garantissait a priori une sélection de classe, puisque pour intégrer le collège il fallait passer un examen d’entrée – ce qui n’était pas nécessaire pour les deux autres filières. La sélection, très rigoureuse, favorisait bien sûr les enfants de la bourgeoisie. Et comme sans le brevet1, il était impossible d’accéder au lycée et a fortiori à l’université, ceux qui atteignaient le stade des études supérieures étaient donc presque tous des « fils du docteur2 », des fils du patron, et c’était bien là le résultat escompté.

Par ailleurs, pour se conformer au nouveau modèle de développement, l’industrie avait besoin non seulement d’une main-d’œuvre spécialisée (qui lui était fournie par les instituts techniques) mais aussi, en plus forte proportion encore, de cette force de travail déqualifiée qui languissait dans les immenses campagnes du Sud et dans les autres régions sous-développées. Une gigantesque armée industrielle de réserve, pour la plus grande part analphabète ou semi-analphabète, et qui allait donner la composition sociale de l’ouvrier-masse3. Le principe constitutionnel du droit à la scolarité, la prétendue « école obligatoire » jusqu’à quatorze ans n’étaient généralement pas appliqués, et il en serait encore ainsi pendant de nombreuses années.

Un système scolaire aussi discriminatoire heurtait la culture institutionnelle des progressistes, et suscitait des inquiétudes dans la frange la plus authentiquement chrétienne des étudiants catholiques, stimulés par la figure charismatique de Jean XXIII. En outre, après l’épisode réactionnaire du gouvernement Tambroni de 1960, la Démocratie chrétienne avait été contrainte d’ouvrir le gouvernement aux socialistes, qui comptaient dans leurs rangs Tristano Codignola4, un ardent défenseur du droit à la scolarité. Dans le même temps, le processus de modernisation requis par l’intense développement industriel nécessitait une main-d’œuvre plus flexible, plus instruite et plus qualifiée, notamment dans le secteur tertiaire (emplois de services, etc.).

C’est de la somme de ces facteurs, et d’autres encore, que naît le projet du « collège unique ». La réforme prévoyait la suppression des filières professionnelle et commerciale, l’abandon du rigoureux examen d’admission, et ouvrait la perspective d’un accès facilité à l’université, y compris pour les enfants des classes subalternes. Bien sûr, les discriminations de classe allaient perdurer, souvent perpétuées par un corps enseignant resté en grande part élitiste et conservateur (« les vestales de l’école secondaire », comme on les appellera plus tard, par allusion à la forte féminisation du corps enseignant). L’« inégalité des chances » entre les enfants des travailleurs et ceux de la bourgeoisie allait donc continuer à peser lourdement dans le mécanisme de « sélection »: 50 à 60 % des élèves, pour leur immense majorité d’extraction prolétaire, continueront à « disparaître5 » entre le primaire et l’enseignement secondaire. Mais le « droit à la scolarité » était garanti – du moins formellement – par une loi de l’État et les différences de classe allaient bientôt devenir le ferment, au nom de l’égalité, de l’unité des étudiants, et un « moteur » de la contestation de la culture des patrons.

  • 1. La licenza di scuola media était le diplôme de fin d’études secondaires du premier degré (collège)
  • 2. Comme le Pierino de la Lettre à une maîtresse d’école, dont un long passage est reproduit dans ce chapitre, p. 180 sqq.
  • 3. L’armée industrielle de réserve ou surpopulation relative désigne chez Marx cette population « disponible et misérable que le capital tient en réserve pour ses besoins d’exploitation changeants » (Le Capital, Livre I, chapitre XIII, 9, op. cit.). « Mais si ce surplus de population ouvrière est le produit de l’accumulation, du développement de la richesse sur des bases capitalistes, cette surpopulation devient inversement un levier de l’accumulation capitaliste, et même, une condition d’existence du mode de production capitaliste. Elle constitue une armée industrielle de réserve disponible qui appartient de façon si entière et absolue au capital qu’on pourrait croire qu’il l’a élevée au biberon, à ses propres frais. » (Le Capital, Livre I, chapitre XXIII, op. cit.) L’histoire ouvrière italienne (entre autres) est pourtant là pour montrer que loin de la passivité et du déterminisme auxquels elle est souvent confinée, cette « armée industrielle » n’exclut pas la conflictualité
  • 4. Tristano Codignola (1913-1981), fils du pédagogue Ernesto Codignola, membre de la résistance florentine, fit partie des fondateurs du Partito d’azione. Député à l’Assemblée Constituante après-guerre, il fut réélu par la suite au sein du groupe socialiste. Il s’illustra en proposant une amnistie pour les délits politiques liés aux « agitations de masse » en 1968
  • 5. La Lettre à une maîtresse d’école s’attache précisément à montrer où vont ces enfants qui « disparaissent » inopinément du système scolaire dès l’enseignement primaire : à l’usine, aux champs, en apprentissage, ou dans la ferme familiale. Au travail en tout état de cause