Le courant situationniste

C’est avec l’expérience de la revue S que le terme « situationniste » fait son apparition en Italie, ou du moins que son usage commence à se répandre. On sait que ce courant culturel révolutionnaire est actif en France depuis 1958. Il est d’abord lié à des avant-gardes artistiques et littéraires comme le lettrisme, le surréalisme et le dadaïsme, puis sa réflexion sur le conseillisme allemand, la gauche communiste (linkskommunismus) et le communisme libertaire l’amène à croiser l’expérience de Socialisme ou Barbarie.

L’Internationale situationniste est sans doute le courant révolutionnaire le plus radical de la période qui précède le Mai français – pendant lequel il jouera un rôle essentiel. En 1967, elle participe à l’occupation de la faculté de Strasbourg: c’est alors que paraît l’opuscule De la misère en milieu étudiant1. Ce texte, qui circulera dans toute l’Europe, s’emploie à dénoncer les théories « récupératrices » qui réduisent la rébellion en cours à la pseudo-catégorie socio-naturelle de l’éternelle et ­cyclique « révolte de la jeunesse », et refusent d’y voir « le signe avant-coureur d’une subversion plus vaste qui englobera l’ensemble de ceux qui éprouvent de plus en plus l’impossibilité de vivre, le prélude à la prochaine époque révolutionnaire2 ».

L’Internationale situationniste avait été fondée en Italie, à Cosio d’Arroscia (près de Cuneo) en 1957. Étaient présents Pinot Gallizio, Asger Jorn, Piero ­Sismondo, Elena Verone, Walter Olmo du Mouvement international pour un ­Bauhaus imaginiste, Guy Debord et Michèle Bernstein de l’Internationale lettriste, et Rulph Rumney du Comité psycho-géographique de Londres.

Le texte programmatique est écrit par Guy Debord, qui deviendra une des principales figures de l’IS. Il est surtout centré sur la nécessité de « construire des situations » qui rendent possible dans un premier temps le dépassement de l’art, pour engager ensuite dans des termes plus généraux une critique de la vie quotidienne. Plus tard, dans les Thèses de Hambourg, l’IS fera les propositions suivantes:

A — se saisir comme un ensemble branché sur la totalité (refus du réformisme) dans un monde déficitaire (tout fragment est totalité et il n’y a de totalité que ­fragmentaire) ;

B — construire des bases situationnistes, préparatoires à un urbanisme unitaire et à une vie libérée;

C — rendre au vécu sa prééminence; pour un style de vie contre les modes de vie, tous mythiques, immuables, quantifiés;

D — définir de nouveaux désirs dans le champ minutieusement prospecté des possibles actuels;

E — s’emparer de tous les moyens techniques susceptibles d’assurer la domination des possibles.

Dans la sécheresse même de leur expression, ces thèses, écrites au début des années 1960, annoncent nettement certaines tendances et certains comportements à venir. L’IS se développe de situation en situation, des sections se créent en Italie, en Belgique, en RFA, en Algérie, en Scandinavie. Si, au moins jusqu’à la veille de 1968, ce courant reste assez souterrain en Italie, il connaît un développement notable en France, où il pénètre le débat théorique comme les pratiques quotidiennes. Le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem et La Société du ­spectacle de Guy Debord paraissent en 1967, presque simultanément. Dans le climat d’insubordination qui précède Mai 68, ces textes, ainsi que la revue Internationale situationniste (qui paraît jusqu’en 1969), rencontrent un écho immédiat. Tirés à quelques milliers d’exemplaires, ils sont très vite épuisés et font partie selon certaines « statistiques » des livres les plus volés dans les librairies parisiennes. Sergio Ghirardi et Dario Varini écriront à ce propos: « Du fait de l’irrépressible explosion de Mai, qu’avait précédé le foyer strasbourgeois, personne ne ressentit comme dramatique cet “épuisement” de la théorie. La théorie ressurgissait dans sa propre pratique3. »

La production théorique et l’activité pratique des situationnistes se distinguaient par une extraordinaire capacité d’analyse des mécanismes de domination réelle du capital, un usage créatif et novateur du premier Marx, une critique radicale et sans médiation des appareils bureaucratiques et d’une grande partie de la tradition léniniste, mais aussi par une solide réflexion sur l’histoire des courants extérieurs à la IIIe Internationale.

L’IS joue également un rôle précurseur sur la question des rapports entre théorie et pratique. L’impossibilité plusieurs fois réaffirmée de perpétuer l’organisation même de l’IS en est une preuve éclatante: « Appliquer à l’IS la critique qu’elle avait si justement appliquée au vieux monde, ceci non plus n’est pas seulement affaire de théorie4», écriront Debord et Sanguinetti, en évoquant le risque pour l’IS de tomber dans des pratiques politiques de type hiérarchique. Le problème est posé en termes globaux. « Sa solution pratique dépasse l’IS et regarde tous ceux qui commencent à se confronter aux ruines de cette société ». Il s’agit d’éviter les pratiques schizophréniques mais aussi les illusions démocratiques. « Le problème n’est pas que certains vivent, pensent, baisent, tirent, parlent mieux que d’autres, mais bien qu’aucun camarade ne vive, ne pense, ne baise, ne tire ou ne parle si mal qu’il en vienne à dissimuler ses retards, à jouer les minorités brimées, et à réclamer, au nom même de la plus-value qu’il accorde aux autres par ses propres insuffisances, une démocratie de l’impuissance où il affirmerait évidemment sa maîtrise5. »

Il est difficile d’imaginer une invitation plus radicale à la critique de la fausse démocratie interne, du rapport entre producteurs et usagers de la théorie et des malentendus réciproques qui le sous-tendent; mais ce qui est pointé, c’est aussi la responsabilité individuelle de quiconque pratique la délégation, y compris dans le strict champ de la théorie.

« Abolition du travail salarié, en tant que système, à une époque où le développement des forces productives ouvrait la possibilité d’une libération totale du salariat, de la hiérarchie, des classes, sans en passer par une longue transition, durant laquelle un nouveau pouvoir aurait pour tâche de porter à son terme l’œuvre historique du capitalisme (selon le modèle léniniste et les modèles tiers-mondistes en vogue). Cette finalité est déjà réalisable immédiatement, dans la pratique, par le mouvement révolutionnaire qui ne se donne plus pour objectif de construire un parti, une idéologie, un lointain futur communiste pour lequel il s’agirait de se ­sacrifier […]. Ces orientations eurent une influence directe sur les événements ­survenus en Italie à cette période, et au cours des années qui suivirent, ainsi que sur la formation d’un courant analogue [