Le compromis historique

L’expression « compromis historique » naît en 1973 à la suite d’une réflexion menée par les instances dirigeantes du PCI sur le coup d’État fasciste au Chili. Mais il ­serait tout à fait erroné de voir dans cette formule, dans ce concept, une innovation radicale ou un tournant dans la politique du PCI.
Le « compromis historique » est au contraire, la traduction en termes politico-institutionnels d’une stratégie longuement mûrie, vers laquelle le PCI s’oriente dès 1946; cette stratégie prend différents noms selon les moments, parmi lesquels « voie italienne vers le socialisme » ou « politique des nouvelles majorités », mais son fil conducteur reste la recherche constante d’un équilibre entre une pratique réformiste et un langage idéologique révolutionnaire.

Dans les années qui ont suivi la mort de Togliatti, un nombre croissant de jeunes cadres communistes, en particulier ceux qui se sont formés à l’université, étaient sortis de l’orbite du Parti sous l’influence de deux forces d’attraction principales. La première était, sans aucun doute, l’impact de la Révolution culturelle chinoise, aussi bien sur les vieux militants staliniens auxquels elle redonnait une identité agressive anti-krouchtchevienne, que sur les nouveaux militants étudiants auxquels elle enseignait des principes résolument antistaliniens comme: « les minorités doivent être respectées parce que souvent la vérité est de leur côté1. »
La deuxième force d’attraction tenait à la reprise des luttes ouvrières, qui voyaient émerger une composition sociale profondément transformée par rapport à l’après-guerre, et où les composantes les moins homogènes à la culture communiste traditionnelle – comme les émigrés méridionaux qui venaient remplir par vagues les grandes usines du Nord – tendaient à prendre une place de premier plan.

Le PCI, dans les années qui suivent 1968, est traversé par deux tendances contraires: il réussit d’une part à capitaliser en termes de votes et d’influence sociale l’élan donné par le mouvement étudiant, de l’autre, il doit faire face à une perte d’ascendant et à la fin de son hégémonie dans les rangs des avant-gardes ouvrières nouvellement formées. En 1969 on assiste pour la première fois à des luttes ouvrières de masse autonomes par rapport aux directions des syndicats et des partis.
Le problème du rapport entre classe ouvrière et parti s’était posé à différentes reprises dès le milieu des années 1960. Lors de sa Conférence d’organisation à Gênes en 1966, le Parti s’était notamment employé à restaurer sa fonction dans les usines2. Mais le problème pour les communistes était plus profond. Précisément parce que le Parti référait son action politique aux intérêts généraux de l’économie de la Nation, de l’État, il n’était en mesure de donner aucune traduction, ni aucune réception appropriée aux poussées antiproductivistes, égalitaires et radicalement anticapitalistes.

Confronté à la formation d’une nouvelle composition de classe, suite à l’arrivée d’ouvriers jeunes et immigrés, étrangers à la tradition politique communiste, étrangers aux mythes productivistes d’ascendance gramscienne, et surtout étrangers à la culture étatiste du mouvement ouvrier officiel, le Parti communiste commença à perdre de plus en plus le contrôle des luttes d’avant-garde.

À l’extrémisme ouvrier, le PCI répondait par une politique d’alliances avec les classes moyennes. Mais ce qui, jusqu’à la fin des années 1960, pouvait apparaître comme une politique de conquête de l’hégémonie culturelle et de la direction politique, se révéla purement et simplement, après 1968 et plus encore après l’Automne chaud, comme une politique d’affaiblissement, de désagrégation de la force politique ouvrière.

1973 est indubitablement l’année-clef de ce processus de disjonction entre les avant-gardes ouvrières et le Parti communiste. Et cela pour deux raisons opposées. L’occupation de Mirafiori avait constitué un signal fort pour les avant-gardes ouvrières et prolétaires: il était possible de s’organiser de façon autonome jusqu’à aboutir à l’occupation de la plus grande usine italienne sans aucune participation du syndicat ou du Parti – et même, en s’opposant ouvertement à eux.
Le coup d’État fasciste au Chili constitua pour le PCI un signal d’un sens tout à fait contraire: il n’était pas possible d’aller à l’affrontement ouvert avec la bourgeoisie, même si on était une force majoritaire, sous peine de provoquer une réaction de type fasciste. Il convenait donc de proposer au plus grand parti de la bourgeoisie un compromis qui rassemble l’ensemble des forces sociales du pays dans une perspective de solidarité nationale. Rien n’était plus éloigné des tensions qui traversaient le corps social tout entier. La disjonction entre le Parti communiste et les avant-gardes sociales se mua en une rupture verticale, en une violente opposition.
Mais après 1973, la rupture entre le Parti et les avant-gardes commença également à prendre un tout autre contour, plus dramatique et plus profond qu’une simple divergence politico-programmatique. Elle commença à prendre la forme d’une scission entre deux pans de l’aire sociale du prolétariat métropolitain. C’est fondamentalement là que commença à se dessiner la division entre prolétariat garanti et prolétariat non garanti qui, en 1977, constitua le principal motif de la crise de la gauche.

Quand nous parlons de prolétariat non garanti, nous n’entendons pas seulement les chômeurs, les étudiants, les jeunes à la recherche d’un premier emploi: nous y incluons également les franges du nouveau travail ouvrier les plus exposées aux effets de la restructuration et de la réduction de la main-d’œuvre, qui au cours des années 1970, s’affirme comme une tendance incontournable du développement productif et de la mutation technologique.

On trouve un symptôme de cette tendance, par exemple, dans le conflit à l’usine Innocenti, où le patron renvoya un tiers des effectifs, comme par hasard justement les jeunes ouvriers, dont beaucoup étaient liés aux formations politiques de l’autonomie3. À l’automne 1976, on en arrive à l’affrontement entre les ouvriers licenciés (qui voulaient rentrer dans l’usine avec des centaines d’étudiants et de militants autonomes) et les ouvriers plus âgés, liés au PCI et dont le poste de travail n’était pas, pour l’heure, menacé.

La politique du PCI, devant l’émergence d’un mouvement de non-garantis – qui se manifesta dans toute son ampleur et sa puissance destructrice lors du conflit de 77 – accentua très vivement les oppositions et poussa, indirectement, des franges non négligeables des avant-gardes ouvrières vers la lutte armée.

Porté par la victoire électorale de 1976 et par l’adhésion d’une énorme quantité d’intellectuels (cantonnés le plus souvent à des fonctions serviles et subalternes) voués à jouer les bureaucrates du consensus, le Parti communiste en vint même à énoncer le plus délirant et le plus suicidaire des mots d’ordre: la classe ouvrière se fait État. Énoncer un tel propos, lancer ce slogan au moment où la crise détruisait des postes de travail et où l’État se préparait à attaquer les non-garantis et les ouvriers mêmes qui continuaient de lutter, cela signifiait semer la discorde dans le mouvement, au sein de la gauche, et dans le prolétariat. Ce qui se passe ensuite, en 1977, n’est qu’une conséquence partielle de cette politique de division (comme nous le verrons du reste dans le texte consacré au débat entre les intellectuels en 19774). Mais c’est le PCI qui, plus que tous les autres, a payé les conséquences de la lâcheté théorique et de la subordination politique qu’impliquait la stratégie du compromis historique et de l’étatisation des ouvriers.

En récusant a priori toute proposition issue du prolétariat autonome non garanti et en épousant de manière acritique les exigences du capitalisme italien qui affirmait devoir restructurer pour pouvoir sortir de la crise, le mouvement ouvrier renonça à s’engager dans une campagne de lutte, de revendications et de transformations qui pourtant semblait s’imposer dans les luttes ouvrières, la contestation de la jeunesse et les revendications des chômeurs, pour la réduction générale du temps de travail.
Quand en 1977 les slogans « travailler moins, travailler tous », « réduction du temps de travail à salaire égal » furent lancés d’abord par les assemblées ouvrières autonomes, puis par les instances du mouvement et jusqu’à une assemblée nationale ouvrière (en avril au théâtre Lyrique) et de larges secteurs du syndicat, le Parti communiste repoussa cette perspective comme s’il s’était agi d’une provocation.
Il paya sa fermeture et sa servilité philo-patronale lorsque, à peine trois ans plus tard, le patron Agnelli – rassuré, parce que les communistes l’avaient aidé à renvoyer de l’usine le « fond du tonneau » (selon l’expression du communiste anti-­ouvrier Adalberto Minucci5) – licencia 40000 ouvriers, et détruisit l’organisation ouvrière et toute la force du Parti communiste lui-même. C’est à ce moment que commence la crise sans fin du Parti communiste italien.

 

  • 1. « La minorité doit être protégée, parce que parfois la vérité est de son côté. » Décision du Comité central du Parti communiste chinois sur la grande révolution culturelle prolétarienne, 8 août 1966
  • 2. C’est l’année du XIe congrès du PCI à Rome, le premier après la mort de Togliatti, qui confirme Luigi Longo à la tête du parti
  • 3. En 1975, le plan de restructuration de l’usine automobile Innocenti-Leyland prévoyait le licenciement de 1 700 ouvriers : « À Rome, ils décident de notre sort. Il promettent une nouvelle usine, un nouveau projet. Entre-temps, ici, l’exploitation ne cesse de croître. Occupons immédiatement l’usine, n’attendons pas nos lettres de licenciement. Bloquons la sortie des marchandises », appelle en novembre 1975 un tract de Lotta continua distribué à l’usine Innocenti
  • 4. Sur cette question voir le chapitre 11, et notamment Théorie du consensus et dissensus culturel
  • 5. Responsable du PCI et de la rédaction de L’Unità à Turin dans les années 1960-1970, Minucci fait partie des secrétaires de direction de Berlinguer lorsque ce dernier dirige le Parti, notamment pendant le conflit à la FIAT à l’automne 1980