Lama chassé de l’université: témoignages

Un camarade du mouvement.

Je garde un très sale souvenir de la journée où Lama a été chassé de l’université. Une image est restée gravée dans mon esprit: pendant la débandade du service d’ordre du PCI, un camarade du mouvement qui tenait un marteau à la main a commencé à courir après un type du service d’ordre du PCI, et puis il s’est arrêté, il est revenu en arrière, il s’est mis à pleurer et il est tombé dans les bras d’autres camarades. Ça a été un moment de psychose collective. C’était la première fois qu’il y avait un affrontement aussi dur, et qui n’était pas seulement idéologique: un affrontement physique sérieux.

Bien sûr, il y avait eu une provocation ouverte de la part du PCI. Il ne fait aucun doute que son but était de rétablir à tout prix l’ordre dans l’université, ne serait-ce que parce qu’il était venu avec un service d’ordre très bien organisé et prêt aussi bien psychologiquement que physiquement à faire face à une situation d’affrontement. Je crois que tous les camarades ont mal vécu cette journée. Le service d’ordre du PCI affichait clairement la volonté d’en découdre et certains d’entre eux ont tout de suite commencé à nous provoquer lourdement. Dans les faits, nous nous sommes retrouvés alignés sur deux fronts. Eux étaient entrés en force, tôt le matin, et ils se sont mis à gauche, du côté de la fac de droit, tandis que les camarades étaient en face, de l’autre côté.

Tant que nous tenions ces deux positions distinctes, et jusqu’à ce que Lama commence à parler, il ne s’est rien passé de grave. Il y avait juste une contestation verbale très vive de la part des camarades du mouvement, surtout des Indiens métropolitains. Et puis il y a eu une réponse très violente du service d’ordre du PCI, qui a commencé à avancer et à nous provoquer de manière évidente. Je suis certain qu’il devait y avoir des pères et des fils, alignés sur ces deux fronts, face à face. Ce qui s’est passé, on peut le lire y compris en termes de conflit de générations, de différences culturelles telles qu’elles en arrivaient à s’affronter. Au milieu de tout cela il y avait aussi un facteur humain important. C’étaient des désaccords que tu pouvais certainement aussi avoir à la maison avec ton père. Au bout du compte tu finissais par en venir aux mains avec ton père. Enfin. Mais il y avait aussi quelque chose de terrible là-dedans.

Tout cela a eu un très fort impact psychologique. Ce n’étaient plus seulement deux lignes politiques qui s’opposaient, il y avait derrière tout cela des problèmes beaucoup plus lourds, comme par exemple le fait que la figure du PCI sur le plan idéologique était celle d’un père, qu’il aurait dû te protéger et qu’au contraire il te trahissait.

Cela faisait des années qu’il te trahissait. Il t’a trahi avec la loi Reale1, ensuite il t’a trahi avec des projets politiques absurdes que tu ne pouvais jamais, absolument jamais partager: le gouvernement des abstentions, la philosophie de l’austérité et des sacrifices, en un mot le compromis historique, et ces choses-là n’étaient pas sans conséquences matérielles2.

Et puis voilà Lama qui arrive à l’université, avec son mégaphone, ou plutôt son méga mégaphone, avec sa sono assourdissante, et il commence à parler dans ce truc fracassant avec une telle puissance de son, un tel vacarme que personne, même s’il l’avait voulu, n’aurait pu écouter ce qu’il était en train de raconter.

Le mouvement, depuis des mois, ne s’était pas constitué autour d’un message univoque mais plutôt d’une myriade d’énoncés différents, de cent langages différents, de cent messages différents qui se croisaient et se mélangeaient parfois. Comme par exemple les inscriptions sur les murs de l’université, que les types du PCI avaient effacées d’autorité. À l’université, pendant l’occupation, personne ne prétendait imposer sa volonté aux autres, parce que tout le monde discutait, non seulement dans les assemblées mais aussi en faisant toutes sortes de graffitis, et personne ne disait ici c’est moi qui détiens la ligne. Au contraire, la première chose qu’a faite ce mouvement, ça a été d’affirmer avec une grande clarté, avec une grande détermination qu’on ne voulait pas des partis comme « guides », ni de tentative hégémonique de la part de quiconque, individu ou groupe.

Mais Lama, il vient là et tout ce qu’il fait c’est dire: « Je viens ici, je prends un mégaphone grand comme ça et je fais mon discours, un discours qui doit recouvrir, qui doit annuler tous les autres discours. » Parce que lui, il n’est pas venu pour discuter avec le mouvement, il est venu là pour s’imposer. Et voilà, ça a été tout de suite clair pour tous les camarades du mouvement, les camarades l’ont tout de suite vécu comme un acte autoritaire, illégitime, arrogant, violent, dans la droite ligne de tout ce que le PCI avait déjà dit et fait jusque-là vis-à-vis du mouvement.

Ils n’ont absolument pas voulu qu’il y ait débat: ils ont refusé que les camarades du mouvement interviennent après le discours de Lama, ils n’ont pas même accepté cette toute petite condition. Lama est venu là en disant: « C’est moi qui parle et c’est tout. » En faisant cela, ils voulaient obliger ceux qui étaient là à se conformer à des comportements, à une culture qui n’avaient plus aucune logique.

Je me souviens qu’à un certain moment de son intervention, Lama a dit une chose du genre: « En 1943, les ouvriers ont sauvé les usines des Allemands et vous aujourd’hui vous devez sauver les universités parce que ce sont vos usines à vous. » Évidemment, ce qu’il disait n’avait aucun rapport avec ce qui était en train de se passer. Alors moi j’ai pensé, et on a tous pensé: mais pourquoi tu viens ici et tu nous racontes ces trucs qui n’ont plus aucun rapport avec nous, avec ce mouvement? La vérité c’est que tu ne comprends plus rien et que tu prétends me poser un ultimatum: soit tu es avec moi soit tu es contre moi.

Ce matin-là, j’étais arrivé très tôt à l’université et les types du service d’ordre du PCI et d