La stratégie de la tension

Dès les premiers mois de 1969, l’insubordination ouvrière et étudiante gagne l’ensemble de la péninsule. Particulièrement généralisée et incontrôlable dans les régions du Centre-Nord, elle connaît des répliques jusque dans le Sud du pays – même si elles ont leurs logiques propres et qu’elles expriment des besoins spécifiques. Depuis 1968, les interventions policières sont devenues fréquentes et brutales, avec la bénédiction du gouvernement et de la presse. Quant à la magistrature, elle a presque toujours légitimé les agissements policiers: en un peu plus d’un an et demi (d’octobre 1966 à juin 1968), près de 10 000 ouvriers, étudiants et paysans sont condamnés (ou en instance de l’être) pour activisme syndical ou étudiant.

« La police semble s’agiter dans tous les sens, de manière indiscriminée. En juin 1968, elle agresse les participants au Festival de cinéma de Pesaro: vingt personnes sont interpellées et plus de trois cents sont inculpées. Le même jour à Lanciano (Abruzzes), elle attaque les ouvriers en grève. Le 10 juillet à Palerme, elle charge les habitants de Belice, victimes d’un tremblement de terre, lors un rassemblement devant le siège de la Région. Un officier donne l’ordre de charger au cri de “on va leur défoncer la gueule à ces charognes”. Des hommes, des femmes et des enfants sont tabassés avec une violence extrême. Le 2 décembre 1968 à Avola, la police tire sur les paysans, faisant deux morts et de nombreux blessés. » Le 9 avril 1969, la police tire à Battipaglia: des manifestations de protestation sont organisées dans toute l’Italie, qui donnent lieu à des affrontements violents et prolongés. Sur le plan « technique », la police perfectionne également son attirail répressif: c’est à Battipaglia qu’apparaissent pour la première fois les boucliers transparents (également appelés « boucliers romains »). Le président Saragat évoque indirectement ces événements lors d’un congrès conservateur à Florence, en lançant un « message » où il condamne « l’illusion de la violence » et déclare que « chaque pas sur le chemin du progrès s’accomplit au prix du travail, de l’effort, de la douleur ».

La presse de régime fait immédiatement écho au message présidentiel, qu’elle reçoit comme « un signal clair contre toutes les forces de contestations nazi-maoïstes et contre l’inquiétante “collusion des extrêmes”1 ». La thématique des « extrêmes qui se rejoignent » devient le durable cheval de bataille de la Démocratie chrétienne, tandis que les socialistes qui participent au gouvernement, font la démonstration de leur complète subordination (pour ne pas parler de complicité) face à cette offensive réactionnaire.

« C’est dans ce climat que, le 25 avril (anniversaire historique de la Résistance), deux bombes explosent à Milan, l’une à la gare Centrale, et l’autre, qui fait vingt ­blessés, au stand FIAT de la Fiera. Le 12 mai, trois charges explosent, deux à Rome et une à Turin. Peu de temps après, toujours à Turin, une manifestation d’ouvriers-étudiants contre la cherté des loyers dégénère en une violente bataille de rue entre manifestants et policiers, qui dure jusque tard dans la nuit. Bilan: 70 blessés, 29 arrestations et 165 inculpations. En juillet, la revue Panorama laisse filtrer dans un article des rumeurs de coup d’État d’extrême-droite. Des groupes et des associations néofascistes lancent un appel à la mobilisation, le PCI place ses sections en état de vigilance. Le 24 juillet, un engin explosif identique à ceux qui ont été retrouvés au mois de mai à Turin et à Rome est découvert intact au palais de justice de Milan. Dans la nuit du 8 au 9 août, huit bombes placées dans des trains (deux autres engins n’exploseront pas) provoquent des dégâts considérables et font plusieurs blessés2. »

Depuis ce mystérieux épisode des bombes à la Rinascente, que nous avons déjà évoqué, le pouvoir a engagé un tournant stratégique. La ligne générale consiste bien sûr dans un usage toujours plus massif et plus violent des forces de police, mais il y a des nouveautés notables: l’instrumentalisation délibérée des groupes néofascistes, l’intervention des « corps spéciaux séparés » de l’État (services secrets, etc.), l’application massive par la magistrature de la législation fasciste (le code Rocco, jamais aboli) contre la liberté d’expression et d’association (des militants et des dirigeants de Lotta continua, de Potere operaio, des marxistes-léninistes sont inculpés) et le recours aux attentats dont on fera retomber la responsabilité sur des militants de gauche pour créer un climat de tension et réprimer toute forme de lutte et ou de conflit.

L’épisode des bombes à la Fiera illustre parfaitement ce programme. La « piste » anarchiste, avancée presque un an plus tôt à propos des bombes à la Rinascente, acquiert alors une légitimité judiciaire. Les anarchistes Braschi, Faccioli, Della Savia, Pulsinelli, Norscia et Mazzanti sont immédiatement accusés, et des dizaines d’autres camarades, parmi lesquels Pietro Valpreda3, sont interrogés et perquisitionnés.

Les enquêtes sur l’attentat sont menées à la préfecture de Milan par Calabresi et Panessa, Pagnozzi et Mucilli sous l’autorité du Préfet Guida4. Dans les rapports confidentiels, les anarchistes incriminés sont désignés sans équivoque comme des « dynamiteurs notoires », sans qu’aucun élément ne vienne appuyer ces allégations. Pour les policiers du bureau politique de la Préfecture, l’équation anarchiste égale poseur de bombes est un fait historiquement avéré, une détermination quasi génétique qui ne nécessite pas de preuve. On leur attribue presque tous les attentats survenus au cours des mois précédents, en faisant d’eux des sortes de VRP de la dynamite. Un télégramme envoyé à titre informatif à la préfecture de Livourne (le lieu de naissance de Paolo Braschi) et à celle de Pise, au sujet de Braschi, Faccioli et Della Savia, est en ce sens assez éclairant: « […] a été rapporté que Braschi Paolo est actif dynamiteur que sur ordre de la précitée Vincileone Eliane se déplace dans différentes villes italiennes pour perpétrer attentats terroristes et que ledit est auteur attentat contre le ci-devant palais de justice décembre année dernière – stop – ledit individu accompagné de Facciolo Paolo né à Bolzano a déjà perpétré attentat terroriste cette ville et est étudiant universitaire à Pise – stop – veuillez procéder d’office arrestation et perquisition sur personne de Braschi Paolo et éventuellement sur personne de Faccioli Paolo en référant résultat cet office – stop – veuillez idem demander audit Braschi s’il connaît actuel domicile de Della Savia Angelo Pietro désigné également comme dynamiteur et ami susnommés5 ». « Dynamiteur » notoire, désigné, identifié! Par qui? Pourquoi? Personne ne le dira jamais!

Le procès de la Fiera va traîner en longueur, et c’est à ce moment que commence à émerger une nouvelle figure d’avocat qui se range délibérément aux côtés de l’accusé politique: c’est en 1969 qu’apparaît l’avocat-camarade, ou le camarade-avocat. Naturellement, on finira par s’apercevoir que les anarchistes inculpés sont tout à fait étrangers à l’affaire, mais cette opération politico-judiciaire ajoutera une pierre à l’édifice de la stratégie de la tension. En dépit de toutes ces manœuvres, les luttes ouvrières et étudiantes ne faiblissent pas.

Les 26 et 27 juillet, les rencontres nationales des assemblées et comités de base ont lieu au Palais des sports de Turin. C’était la première fois qu’on tentait de donner un cadre unitaire aux différents processus d’auto-organisation qui s’étaient développés au cours de l’année passée. Mais ces rencontres se soldent par un échec. L’assemblée ne parvient pas à effacer les lourdes divergences entre les différentes options tactiques et organisationnelles dont l’aggravation rapide va conduire, au début de l’automne, les groupes Lotta continua et Potere operaio à se séparer complètement, avec chacun leur local et chacun leur journal.

 

Début septembre, c’est encore Turin qui donne le signal que l’automne a commencé et que les hostilités sont ouvertes. Les ouvriers des ateliers les plus combatifs, en particulier le 54, reprennent les grèves tournantes avec des objectifs spécifiques à chaque atelier. Pour toute réponse, Agnelli fait mettre au chômage technique, sans salaire, plusieurs milliers d’ouvriers des autres ateliers, au prétexte que le cycle de travail est interrompu. Ces suspensions déclenchent un premier bras de fer. Quelques jours plus tard, les luttes sur les contrats débutent. La situation générale est très tendue, des incidents éclatent un peu partout. Le 19 ­octobre, les habitants des bidonvilles de la via Latina à Rome incendient leurs propres baraques en signe de protestation. Le 27 octobre, des affrontements à Pise font un mort et 125 blessés.

Au cours de l’automne, la dynamique de fond des mouvements pour la généralisation du conflit repose sur la combinaison (et parfois sur l’opposition) de deux logiques différentes: la logique syndicale d’une part et la logique révolutionnaire de l’autre.

Le syndicat tâche de réduire l’influence des avant-gardes ouvrières des grandes usines du Nord en organisant de grandes manifestations (ils sont 50000 aux arènes de Milan6), mais aussi en isolant toutes les tentatives de radicalisation du mouvement, par exemple le 10 octobre, lorsque les groupes ouvriers de Lotta continua réussissent brièvement à occuper l’atelier des Carrosseries de Mirafiori7.

Grèves, piquets et blocage des marchandises se succèdent tout au long des mois d’octobre et de novembre. Les forces politiques, la police, la magistrature sont complètement impuissantes devant un tel processus d’auto-organisation de masse. Ville après ville, quartier par quartier, les ouvriers sont en train de mettre en place les bases structurelles et culturelles d’un vaste réseau de pouvoir, qui continuera à fonctionner une bonne partie de la décennie suivante et, va transformer en profondeur la société italienne.

Le climat politique est bouillant, les rues sont perpétuellement envahies par des dizaines de milliers d’ouvriers et d’étudiants en lutte. Les syndicats commencent à intégrer – y compris pour des raisons tactiques – une partie importante des revendications ouvrières, et les milieux gouvernementaux tentent de redonner un cadre légal au conflit en proposant un accord sur le « Statut des travailleurs ». Indépendamment de la manœuvre politique, il s’agira d’une des plus importantes conquêtes ouvrières à l’échelle européenne8.

Il est donc clair que, même du point de vue du gouvernement, des marges de contradiction subsistent entre l’option autoritaire et la tendance réformiste. Mais le patronat italien et les appareils de pouvoir s’avèrent incapables de faire face à cette « poussée ouvrière et populaire », et recourent en permanence à des manœuvres d’intimidation. En l’espace de trois mois, plus de 13000 personnes sont traînées devant les tribunaux: des ouvriers agricoles, des manœuvres, des étudiants, des employés communaux, des agents de police municipaux… « Un immense filet répressif s’abat sur l’ensemble du pays. Soutenu par la presse et la télévision, il prend dans ses mailles hommes et femmes, jeunes et vieux, travailleurs et syndicalistes, retraités et sous-prolétaires9 ». Le « climat de chasse au rouge » rassemble les appareils de gouvernement, les médias de masse et de larges franges de la bourgeoisie. L’hebdomadaire Epoca, qui avait déjà soutenu la tentative de coup d’État de 196310, affiche une couverture tricolore et un titre choc: Ce qui peut arriver en Italie. Le 19 novembre, grève générale pour le logement: de violents affrontements éclatent à Milan. La police charge violemment et sans raison les manifestants qui sortent d’un meeting au Théâtre Lyrique. L’agent Annarumma est tué lors d’un accrochage avec une autre camionnette de police, comme l’attestent clairement photos et témoignages. On continue néanmoins à rejeter la responsabilité de sa mort sur les manifestants. On donne le nom d’Annarumma à la caserne de la piazza San Ambrogio, tandis que le président Saragat affirme dans un communiqué: « L’assassinat barbare d’Antonio Annarumma, le jeune policier de vingt-deux ans tué à Milan alors qu’il faisait son devoir de défenseur de la loi démocratique […], blesse la conscience de tous les Italiens […]. Ce crime odieux doit rappeler à chacun qu’il est nécessaire d’isoler et de mettre hors d’état de nuire les délinquants dont le seul objectif est la destruction de la vie. »

Les luttes sur les contrats, qui touchent désormais toutes les usines, dominent l’ensemble des débats. Mais les avant-gardes ouvrières commencent à voir la question des contrats comme un frein à la progression des luttes autonomes d’usine en usine. Ils jugent nécessaire d’en finir rapidement pour éviter l’essoufflement. Un tract signé Lotta continua et diffusé à Turin le 28 novembre affirme: « Les ouvriers veulent en finir avec cette lutte sur les contrats, qui n’a que trop duré, qui a été l’objet de trop de manœuvres […]. Le syndicat est complètement dépassé. Assez avec les contrats, voilà le mot d’ordre des ouvriers. »

Cela n’empêcha pas les groupes révolutionnaires, les premiers contrats signés, de se montrer critiques. Lorsqu’un accord est conclu dans le bâtiment, Potere operaio distribue un long tract intitulé: Voilà la première arnaque. Les avant-gardes révolutionnaires déconsidéraient a priori, et en toute cohérence, l’institution contractuelle. Toute avancée sur la condition ouvrière dans les usines passait pour une escroquerie: de toute façon, ça n’était pas suffisant. On ne s’attaquait pas à la racine du problème: liquider l’esclavage salarié, l’échange de la vie contre de l’argent.

Cette radicalité ne se démentit jamais au cours du conflit. Elle pénétra le tissu de la culture ouvrière, elle la détourna du progressisme industrialiste, de l’éthique socialiste du travail, de la soumission culturelle au destin de la civilisation occidentale. Lors de cet automne « tropical », les ouvriers devinrent un tantinet sauvages: telle fut la révolution culturelle du moment. L’utilité du travail, sa nécessité historique furent enfin mises en doute. Les ouvriers commencèrent à se sentir ­différents au regard de l’histoire de la civilisation blanche occidentale.

C’est également au cours de cet automne que les groupes révolutionnaires se transformèrent, ou plutôt, redéfinirent leur identité. Lotta continua et Potere operaio se séparèrent définitivement en deux organisations distinctes avec chacune son journal. À Turin, les deux organisations coexistaient encore de manière féconde, entre polémique et recherche commune. Mais ailleurs, le paysage était très morcelé: à Rome, à Padoue et à Florence, la totalité ou presque du mouvement étudiant avait rejoint Potere operaio. En revanche, Lotta continua était majoritaire à Trente, à Pise et à Pavie, et renforçait ses positions dans de nombreuses usines milanaises.

Le paysage milanais était sans doute le plus complexe. Malgré le poids politique très important de la classe ouvrière industrielle, la voix des avant-gardes ouvrières de Pirelli, de Sit-Siemens, d’Alfa Romeo, n’a jamais vraiment réussi à pénétrer un Mouvement étudiant retranché dans la citadelle de la Statale et embourbé dans des logiques sectaires et des disputes dogmatiques.

Si la bourgeoisie démocratique milanaise a vécu intensément les événements de 1968 et de l’automne ouvrier (comme le montrent les transformations du monde du journalisme à Milan dans les années 1970), elle ne sut pourtant jamais avancer ni une proposition ni forger une culture qui lui soit propre. Elle est restée à la remorque d’un processus qui l’a transformée sans qu’elle sache le transformer en retour.

  • 1. Domenico Tarantini, La maniera forte, Bertani, 1975
  • 2. Ibidem. Sur les militants fascistes Giovanni Ventura et Giorgio Freda, reconnus coupables de cet attentat en 1987, voir chapitre 8, note 92, p. 437
  • 3. Pietro Valpreda est un militant du « Cercle anarchiste du 22 mars ». Il sera accusé de l’attentat de la piazza Fontana en décembre 1969 et restera en prison jusqu’en 1972 avant d’être acquitté avec d’autres accusés en 1981, pour insuffisance de preuves. Voir à ce sujet La Piste rougeItalia 1972, 10/18, 1972
  • 4. Le préfet Guida, ancien directeur de la prison de Ventotene où étaient isolés les prisonniers politiques pendant le régime de Mussolini, réapparaît sous la qualification de « fasciste » dans un couplet de la chanson La ballade de Pinelli retranscrite à la fin de ce chapitre, p. 331. Le 16 décembre 1969, au moment de l’arrestation de Valpreda pour l’attentat de la piazza Fontana, il recevra les compliments officiels du Président Saragat pour « la capture du monstre », selon le titre du Corriere della Sera. Sur Calabresi, voir dans ce chapitre – L’État massacre, p. 325 sqq
  • 5. Giuliano Spazzali, La zecca e il garbuglio, Machina Libri, 1981
  • 6. Le 15 octobre 1969, au début des négociations contractuelles et suite à un avis de grève générale de 4 heures déposé par la CGIL, la CISL et l’UIL, une manifestation contre la vie chère se termine en meeting aux Arènes de Milan en présence des principaux responsables syndicaux
  • 7. Ce 10 octobre, jour de la grève nationale sur les contrats qui réunit plus de 250 000 ouvriers à Turin, l’immeuble de la direction de la FIAT est encerclé et pris d’assaut.
  • 8. Le « Statut des travailleurs » (Statuto dei lavoratori) est une loi constitutionnelle du 20 mai 1970, qui reste une des principales normes du droit du travail en Italie. Elle introduit d’importantes améliorations des conditions de travail, mais aussi la « liberté d’opinion » des travailleurs et la représentation syndicale. Les occupations, les piquets et les assemblées sur le lieu de travail ne sont plus considérés comme des délits
  • 9. Domenico Tarantini, La maniera forte, op. cit
  • 10. Il s’agit du « plan Solo » déjà évoqué au chapitre 3, note 2, p. 135. L’hebdomadaire Epoca, édité par Mondadori, s’était imposé dans le paysage médiatique italien des années 1950 parmi les grands magazines illustrés. Il a bâti son succès avec des reportages sur les personnalités des trente glorieuses et des faits divers, notamment sous la direction du journaliste Enzo Biagi. Celui-ci dut quitter la direction du journal suite aux vives réactions suscitées par un article sur les émeutes de juillet 1960 qui se dispensait de mentionner les 10 morts à Reggio Emilia dus à la répression policière du gouvernement Tambroni