La société des droits

Tandis que les femmes discutaient, se rencontraient, débattaient, inventaient de nouvelles formes de prises de conscience, de nouvelles manières de faire de la politique, il y en avait qui réfléchissaient à ce qu’il fallait faire pour les femmes. Parfois, c’étaient les mêmes que celles qui discutaient et se rencontraient. Le plus souvent, c’étaient d’autres femmes : celles qui étaient dans les partis, au parlement ou au syndicat.

On peut faire la liste de lois que ces femmes ont gagnées : le divorce, la réforme du code de la famille, la loi sur la parité, le planning familial et, enfin, la loi sur l’avortement1.

Ces conquêtes ont donné lieu à une lecture du mouvement politique des femmes qui le décrit tendanciellement comme un processus de civilisation. C’est une lecture que partagent également beaucoup de femmes. À travers des catégories « réformistes », on en arrive ainsi à nier que le monde est un et que les sexes qui y vivent sont deux. On accepte la médiation existante. L’État est neutre. Et ses institutions aussi. L’exemple de l’avortement est le plus typique à cet égard. Dans un tract du collectif féministe milanais de la via Cherubini, on lit à propos de la lutte pour la légalisation de l’avortement :

 

« Sur la question de l’avortement, nous faisons un travail politique différent.

L’avortement libre et gratuit nous fera dépenser moins d’argent et nous épargnera un certain nombre de souffrances physiques : c’est pourquoi, aucune d’entre nous n’est opposée à une réforme sanitaire et juridique de la prévention de la grossesse et, subsidiairement, de son interruption. Mais de là à manifester pour l’avortement en général, et qui plus est avec les hommes, il y a un pas. Parce que ces manifestations sont à l’opposé de la pratique politique et de la conscience que les femmes en lutte ont exprimées ces dernières années.

De notre point de vue, nous le disons d’emblée, l’avortement de masse dans les hôpitaux ne s’apparente en rien à une conquête de civilisation, parce que c’est une réponse violente et mortifère à la question de la grossesse – et qui, de surcroît, marque une fois de plus le corps de la femme du sceau de la culpabilité : ce corps qui est dans l’erreur parce qu’il fait des enfants que le capitalisme ne peut entretenir, ni éduquer. On en arrive à l’obsession américaine : “nous sommes trop nombreux, nous n’allons plus pouvoir respirer, nous n’aurons plus assez à manger, etc.” Et la question du contrôle des naissances devient soudain plus importante que la transformation de la structure sexiste et capitaliste de la société. Nous ne pouvons nous faire les complices de cette fausse conscience. Il faut réorienter le travail politique, et chercher la solution dans l’affirmation du corps de la femme : sexualité indépendante de la conception, capacité de procréer, perception de la sexualité interne, cavitaire : utérus, ovaires, menstruations. Et le rapport aux ­ressources, à la nature, à la production et la reproduction de l’espèce doit être posé dans le sens de la socialisation, plutôt que de chercher à rationaliser, en le perpétuant, la structure familiale, la propriété privée, le gaspillage.

Quoi qu’il en soit, l’avortement légal n’est pas “la fin d’une honte”. La majorité des femmes qui avortent dans la clandestinité n’ont pas honte d’être clandestines. Si honte il y a, c’est d’autre chose et pour d’autres raisons. Même les femmes qui ont les moyens, qui ont accès à la contraception mécanique ou chimique, qui ont la possibilité de penser, de contrôler leur vie sexuelle (en termes de choix, de temporalité, de manières, de formes et de partenaires), reproduisent le phénomène de la conception et, le plus souvent, de l’avortement ; elles reproduisent la négation et l’affirmation de la grossesse, c’est-à-dire la violence même que les femmes subissent ordinairement. Indépassable archaïsme des femmes – comme le pense le rationalisme bourgeois – ou, comme nous le pensons, indice vital de réflexion et de travail politique. On voit apparaître ici la contradiction entre la sexualité féminine et la sexualité masculine, la réalité de la domination masculine sur la femme ; et on mesure combien la question de l’avortement engage la femme – au niveau conscient et inconscient – dans son rapport à la sexualité, à la maternité et à l’homme.

La clandestinité de l’avortement est une honte pour les hommes qui, en nous expédiant dans les hôpitaux pour avorter en toute légalité, auront désormais la conscience tranquille. On continuera, comme avant et mieux qu’avant, à faire l’amour de manière à satisfaire les exigences physiques, psychologiques et mentales des hommes. Mais il reste interdit de se situer dans une autre sexualité, qui ne soit pas entièrement orientée vers la reproduction.

Le corps de la femme, sa sexualité, sa jouissance, n’exigent pas nécessairement ces usages et ces formes d’intimité (coït) qui provoquent les grossesses.

Au contraire, nous, les femmes, préférons : soit qu’on nous laisse tranquilles (les statistiques sur la frigidité parlent d’elles-mêmes), soit chercher autrement la jouissance et la joie. Alors, que devons-nous rechercher et désirer en premier lieu ? Notre bien-être, notre plaisir, notre joie, ou la satisfaction (violente) des penchants et des goûts d’autrui, en l’occurrence des hommes ?

Il existe une séparation profonde, une contradiction entre l’homme et la femme, entre la sexualité masculine et notre sexualité. On ne résoudra pas cette contradiction en éliminant le moment de la lutte spécifique des femmes (ce qui reviendrait à faire valoir une fois de plus les intérêts des hommes et à réaffirmer la subordination des femmes). Il y aura d’autres occasions de manifester avec les hommes pour l’émancipation (pour les services sociaux, pour le droit au travail), mais nous n’irons pas manifester avec eux pour l’avortement où, comme nous l’avons dit, la contradiction entre la sexualité masculine et la sexualité féminine se manifeste dans toute sa violence. Où la violence exercée par la chirurgie sur le corps de la femme n’est jamais que la dramatisation de la violence sexuelle.

Revendiquer l’avortement libre et gratuit aux côtés des hommes, ce serait reconnaître concrètement la violence qui nous est faite dans les rapports de pouvoir avec la sexualité masculine, en s’en faisant les complices et les victimes consentantes, y compris sur le plan politique.

D’ailleurs, les hommes manifestent aujourd’hui pour l’avortement libre et gratuit plutôt que de mettre en question leur comportement sexuel, leur pouvoir fécondant.

Notre pratique politique se refuse à fractionner et à dénaturer nos intérêts propres : nous voulons maintenant partir de la matérialité du corps, comprendre la censure qui lui a été imposée et qui fait partie à présent de notre psychologie. Agir pour se réapproprier notre corps, pour un savoir et une pratique différents, qui partent de cette analyse matérialiste. Sans cela, il est absurde de parler de “libre disposition de son corps”, et toutes les réformes que nous obtiendrons serviront à étouffer notre lutte plutôt qu’à la développer.

Il ne s’agit pas davantage de réduire la signification qu’a pour nous le mouvement des femmes en le privatisant à la façon d’un “groupe politique traditionnel” : toutes les femmes représentent, à la première personne, le mouvement des femmes2. »

 

Mais alors l’État redevient neutre. Il devient même le lieu d’une possible médiation du conflit entre les sexes. Par la coercition. C’est ce qui se passe avec la loi d’initiative populaire contre les violences sexuelles proposée par quelques-unes et très vite devenue, malgré l’opposition de beaucoup d’autres, le fer de lance du mouvement féministe des années 1980. Cette loi pré