La révolution partielle

Non seulement, donc, la révolution ne répond pas à la nécessité pour les femmes de mener une existence libre, mais le « sujet historique » (la classe) est traversé par la contradiction, par le conflit entre les sexes1. Le machisme et l’autoritarisme patriarcal sont les deux principales cibles des textes du DEMAU, un groupe né à Milan à la fin des années 1960.

Il s’agit à présent, de devenir l’un des deux sexes, de sortir de cette subordination séculaire qui s’est répliquée dans le mouvement ouvrier et dans le mouvement étudiant. Les femmes découvrent qu’elles y participent dans un silence soumis. Elles ne prennent pas la parole dans les assemblées ; elles n’écrivent pas les tracts, mais elles se lèvent à six heures du matin pour aller les distribuer devant les usines (à la première équipe) et devant les écoles. Elles sont en quelque sorte les « grillons de la ronéo ». On n’est pas très loin des « grillons du foyer2 ».

Aussi décident-elles de gagner en autonomie en se soustrayant au regard masculin, et en mettant en question l’image d’elles-mêmes que l’homme leur renvoie – y compris parce que beaucoup de femmes sont convaincues qu’elle est juste. Il faut se séparer. Le séparatisme devient la première forme politique de ce mouvement : les hommes hors des assemblées et des réunions. On se retrouve dans les maisons, uniquement entre femmes. Une fois, deux fois par semaine. ­Naturellement, les femmes s’étaient toujours rencontrées, mais jusque-là, elles avaient plutôt « profité » de l’absence des hommes pour récupérer cet espace autorisé de sociabilité.

À présent, les hommes sont explicitement – et parfois douloureusement – exclus. Il arrive que certains (dans les écoles) forcent la porte. Soudain, ils s’intéressent à ce que disent les femmes. Les conflits se multiplient dans la sphère privée, au point de provoquer régulièrement des ruptures, ou tout au moins une exigence de redéfinition de ce qui avait été jusqu’alors l’équilibre – asymétrique – du couple.

Chercher l’identité d’un sexe, le sien, par une patiente archéologie de la mémoire ; par une attention aux productions (littérature, cinéma, poésie de femmes) ; par une négation aussi dure qu’une autre (« Moi je ne suis pas comme vous ») pour démontrer l’altérité du sexe masculin. Étudier les raisons de la séculaire subordination féminine ; celles de la complicité ; inventer une phénoménologie qui aurait pour centre la vie quotidienne, dévoiler la face intériorisée de la violence, la dévalorisation, la rivalité et/ou la complicité entre les femmes, telle fut l’opération. Et la phénoménologie classique, on lui crache dessus.

  • 1. « C’est à partir de l’autonomie du mouvement des femmes, de cette contradiction spécifique qui nous touche en tant que femmes, que l’on peut retrouver aussi un mode nouveau de considérer l’économie. Je ne supporte plus de lire des comptes-rendus de luttes ouvrières où l’on ne tient pas compte en profondeur de ce qu’est le corps de l’ouvrier, de sa sexualité, de tous les phantasmes qui l’agitent au moment même où il lutte, de son rapport aux autres ouvriers, etc. Même l’analyse de l’exploitation économique s’est déformée parce qu’elle s’est justement établie sur la négation des autres contradictions matérielles. […] La lutte des femmes est partielle et n’exclut pas les luttes ouvrières, on peut dire qu’elle les traverse et les transforme en tant que discours sur le corps et le quotidien. », Lea Melandri, « La violence invisible : conversation avec des femmes de Padoue, 1975 », L’infamie originaire, Pour en finir avec le Cœur et la Politique, éd. Des Femmes, 1979
  • 2. « Depuis 1967, je suis sur le soi-disant front de lutte – protestait une femme dans une des premières assemblées féministes – j’ai lutté en distribuant des tracts, en faisant des piquets de grève pour les ouvriers à 4 heures du matin, j’ai occupé pour les étudiants… Maintenant j’en ai marre ! Pendant toutes ces années, j’ai lutté pour tout le monde sauf pour moi, et ma situation a plutôt empiré, et celle de la classe aussi », « Il personale è politico », Quaderni di lotta feminista, n° 2, éd. Musolini, 1973