La prise de conscience

Dans la période qui succède aux occupations de 1967, les différentes universités commencent à établir entre elles toute une série de liens. La situation dans l’enseignement supérieur est extrêmement tendue et la vague de contestation gagne bientôt les collèges et les lycées. Pourtant, la presse bourgeoise n’y fait presque pas écho. Seule l’émission d’information Tv7 prend timidement acte de la contestation étudiante1. Le reste du pays demeure, semble-t-il, étranger aux luttes en cours, qu’elles soient ouvrières ou étudiantes. Ce silence des médias perdurera pendant tout le début de l’année 1968, tandis que l’actualité internationale est ponctuée d’événements retentissants. Bob Kennedy et Martin Luther King sont assassinés, le massacre américain de My Lai est perpétré au Vietnam, la Révolution culturelle chinoise est en marche et la guérilla fait rage en Amérique latine. Lors des jeux olympiques de Mexico, alors que les athlètes noirs américains Tommy Smith et John Carlos saluent la bannière étoilée de leur poing levé (l’image fait le tour du monde), la police tire, mutile et tue sur la place des Trois Cultures2.

La Chine, l’Algérie, Cuba et surtout le Vietnam sont les grandes références internationales des luttes étudiantes. « Dans ce contexte, les étudiants étaient les véritables représentants du Tiers-monde à l’intérieur de la citadelle capitaliste et, en toute logique, toutes les minorités du Premier monde frappées par le sous-développement et l’exclusion devenaient leurs alliés naturels3. »

Cette accélération des événements sur le plan international, alliée au sentiment de la nécessité d’autres formes d’engagement, allaient balayer jusqu’aux généreux choix existentiels des beats. À Chicago, des hippies se font molester par la police pour avoir perturbé la Convention démocrate en présentant un cochon à l’investiture présidentielle4; en Italie, après la destruction de « Barbonia City », ils disparaissent pour un temps. Cela n’empêche nullement la mode de s’inspirer de leur style de contestation pacifiste et coloré qui sera pour beaucoup dans l’essor de l’« empire Fiorucci5 ». L’Italie télévisuelle bourgeoise et consumériste a de perpétuels motifs d’émerveillement: Christiaan Barnard transplante les cœurs, la navette spatiale Surveyor émet des images magiques du sol lunaire, tandis que le scandale du coup d’État manqué du SIFAR mobilise la presse6. Les émissions du samedi soir continuent à attirer des millions de téléspectateurs. On compte à présent en Italie un poste de télévision pour deux familles.

Mais on discerne également de nets indices de changement dans la production cinématographique, musicale et théâtrale. De plus en plus de groupes rock américains enregistrent des chansons contre la guerre du Vietnam, le génie théâtral du Living Theater et Carmelo Bene commencent à percer, le Piccolo Teatro met en scène le Marat-Sade de Peter Weiss et les jeunes accourent en masse pour voir La Chinoise de Godard – malgré l’éreintage que lui ont réservé les Quaderni piacentini, qui avaient contribué en revanche au succès de La Chine est proche de Bellocchio. Deux dynamiques bien distinctes coexistent donc dans la société: l’une semble relativement satisfaite du statu quo, l’autre est à la recherche de nouvelles formes de connaissance, susceptibles de donner un sens à l’expérience vécue, et de favoriser la prise de conscience.

 

Lorsque débute l’année 1968, le mouvement des occupations touche la moitié des 36 universités italiennes. La répression s’accentue. À Turin notamment, des étudiants sont blessés lors d’affrontements avec la police, d’autres sont arrêtés, sans compter les mesures disciplinaires qui commencent à devenir monnaie courante à l’université. La télévision d’État qui avait jusqu’alors relégué le mouvement dans les espaces étroits des bulletins d’information hebdomadaires, commence à souffler sur les braises, à grand renfort d’alarmisme et de falsifications. Les étudiants, par contrecoup, sont souvent contraints de s’exprimer sur le même terrain, souvent aidés en cela par les revues fondées dans les années 1960 par les intellectuels dissidents.

La revue Quindici, par exemple, publie en insert tout un numéro de S et le manifeste du Palazzo Campana, Contre l’autoritarisme universitaire. Les Quaderni piacentini, qui ont atteint de forts tirages, circulent abondamment dans les universités. Les librairies Feltrinelli impriment en temps réel et diffusent pour un prix symbolique les textes issus des différentes occupations. Les étudiants parviennent à dénicher des alliés, des « compagnons de route » y compris dans les secteurs « démocratiques » et progressistes de la société, simplement parce que ceux-ci désapprouvent la répression et les méthodes policières. La vague de contestation, en réalité, était en train d’enrayer la fonction assignée à la sphère de l’éducation par la programmation capitaliste, au risque de la faire exploser.

Car le « néocapitalisme » qui s’était affirmé tout au long du tortueux développement industriel des années 1960, poussé par cette nécessité de programmation qui était à l’origine de ce qu’on appelait l’« économie du plan », conférait à l’école, à la formation intellectuelle, à la qualification de la force de travail, des tâches complexes. Comme c’est souvent le cas dans des phases de grands changements, les exigences de réformes démocratiques issues de la société civile s’avéraient également utiles au développement économique.

En ce sens, les objectifs que les cerveaux néocapitalistes assignaient à la réforme de l’éducation au début des années 1960 (celle du collège unique) étaient un pari sur l’avenir. Il s’agissait en substance, « avec la scolarisation de masse, d’étendre le mythe technocratique de la grande industrie aux institutions de la formation: l’idéologie de la qualification devait pouvoir fonctionner aussi bien dans la production à court terme que dans la formation de la future