La prise de conscience

Dans la période qui succède aux occupations de 1967, les différentes universités commencent à établir entre elles toute une série de liens. La situation dans l’enseignement supérieur est extrêmement tendue et la vague de contestation gagne bientôt les collèges et les lycées. Pourtant, la presse bourgeoise n’y fait presque pas écho. Seule l’émission d’information Tv7 prend timidement acte de la contestation étudiante1. Le reste du pays demeure, semble-t-il, étranger aux luttes en cours, qu’elles soient ouvrières ou étudiantes. Ce silence des médias perdurera pendant tout le début de l’année 1968, tandis que l’actualité internationale est ponctuée d’événements retentissants. Bob Kennedy et Martin Luther King sont assassinés, le massacre américain de My Lai est perpétré au Vietnam, la Révolution culturelle chinoise est en marche et la guérilla fait rage en Amérique latine. Lors des jeux olympiques de Mexico, alors que les athlètes noirs américains Tommy Smith et John Carlos saluent la bannière étoilée de leur poing levé (l’image fait le tour du monde), la police tire, mutile et tue sur la place des Trois Cultures2.

La Chine, l’Algérie, Cuba et surtout le Vietnam sont les grandes références internationales des luttes étudiantes. « Dans ce contexte, les étudiants étaient les véritables représentants du Tiers-monde à l’intérieur de la citadelle capitaliste et, en toute logique, toutes les minorités du Premier monde frappées par le sous-développement et l’exclusion devenaient leurs alliés naturels3. »

Cette accélération des événements sur le plan international, alliée au sentiment de la nécessité d’autres formes d’engagement, allaient balayer jusqu’aux généreux choix existentiels des beats. À Chicago, des hippies se font molester par la police pour avoir perturbé la Convention démocrate en présentant un cochon à l’investiture présidentielle4; en Italie, après la destruction de « Barbonia City », ils disparaissent pour un temps. Cela n’empêche nullement la mode de s’inspirer de leur style de contestation pacifiste et coloré qui sera pour beaucoup dans l’essor de l’« empire Fiorucci5 ». L’Italie télévisuelle bourgeoise et consumériste a de perpétuels motifs d’émerveillement: Christiaan Barnard transplante les cœurs, la navette spatiale Surveyor émet des images magiques du sol lunaire, tandis que le scandale du coup d’État manqué du SIFAR mobilise la presse6. Les émissions du samedi soir continuent à attirer des millions de téléspectateurs. On compte à présent en Italie un poste de télévision pour deux familles.

Mais on discerne également de nets indices de changement dans la production cinématographique, musicale et théâtrale. De plus en plus de groupes rock américains enregistrent des chansons contre la guerre du Vietnam, le génie théâtral du Living Theater et Carmelo Bene commencent à percer, le Piccolo Teatro met en scène le Marat-Sade de Peter Weiss et les jeunes accourent en masse pour voir La Chinoise de Godard – malgré l’éreintage que lui ont réservé les Quaderni piacentini, qui avaient contribué en revanche au succès de La Chine est proche de Bellocchio. Deux dynamiques bien distinctes coexistent donc dans la société: l’une semble relativement satisfaite du statu quo, l’autre est à la recherche de nouvelles formes de connaissance, susceptibles de donner un sens à l’expérience vécue, et de favoriser la prise de conscience.

 

Lorsque débute l’année 1968, le mouvement des occupations touche la moitié des 36 universités italiennes. La répression s’accentue. À Turin notamment, des étudiants sont blessés lors d’affrontements avec la police, d’autres sont arrêtés, sans compter les mesures disciplinaires qui commencent à devenir monnaie courante à l’université. La télévision d’État qui avait jusqu’alors relégué le mouvement dans les espaces étroits des bulletins d’information hebdomadaires, commence à souffler sur les braises, à grand renfort d’alarmisme et de falsifications. Les étudiants, par contrecoup, sont souvent contraints de s’exprimer sur le même terrain, souvent aidés en cela par les revues fondées dans les années 1960 par les intellectuels dissidents.

La revue Quindici, par exemple, publie en insert tout un numéro de S et le manifeste du Palazzo Campana, Contre l’autoritarisme universitaire. Les Quaderni piacentini, qui ont atteint de forts tirages, circulent abondamment dans les universités. Les librairies Feltrinelli impriment en temps réel et diffusent pour un prix symbolique les textes issus des différentes occupations. Les étudiants parviennent à dénicher des alliés, des « compagnons de route » y compris dans les secteurs « démocratiques » et progressistes de la société, simplement parce que ceux-ci désapprouvent la répression et les méthodes policières. La vague de contestation, en réalité, était en train d’enrayer la fonction assignée à la sphère de l’éducation par la programmation capitaliste, au risque de la faire exploser.

Car le « néocapitalisme » qui s’était affirmé tout au long du tortueux développement industriel des années 1960, poussé par cette nécessité de programmation qui était à l’origine de ce qu’on appelait l’« économie du plan », conférait à l’école, à la formation intellectuelle, à la qualification de la force de travail, des tâches complexes. Comme c’est souvent le cas dans des phases de grands changements, les exigences de réformes démocratiques issues de la société civile s’avéraient également utiles au développement économique.

En ce sens, les objectifs que les cerveaux néocapitalistes assignaient à la réforme de l’éducation au début des années 1960 (celle du collège unique) étaient un pari sur l’avenir. Il s’agissait en substance, « avec la scolarisation de masse, d’étendre le mythe technocratique de la grande industrie aux institutions de la formation: l’idéologie de la qualification devait pouvoir fonctionner aussi bien dans la production à court terme que dans la formation de la future force de travail. Dans les faits, on attendait de l’instruction scolaire qu’elle acquière sa propre logique de développement « planifié » en façonnant des comportements génériques au travail […] ». Il s’agissait en premier lieu de produire un sujet au travail à la fois plus flexible (mieux outillé pour s’adapter à de nouvelles fonctions), plus disponible (grâce à la transmission d’un « savoir » fondé sur le mythe de l’efficacité capitaliste), et susceptible d’être opposée au projet politique et à la rigidité de l’« ouvrier » ­professionnel, qui constituait le « noyau dur » de l’usine.

Naturellement, un tel sujet devait avoir sa place aussi bien dans l’usine taylorisée que dans son secteur tertiaire (les employés travaillant dans l’enceinte de l’usine ou à l’extérieur) de manière à constituer un « capital humain » « disponible », pour une offre de travail qui soit strictement « dépendante » de la demande et des exigences des employeurs. La « fabrique du consensus » des médias de masse, allait quant à elle jouer le rôle réconfortant de grand reproducteur des modèles proposés, et ce n’est pas un hasard si on assiste au cours de ces mêmes années aux premiers phénomènes de concentration éditoriale ou de monopole dans le secteur de ­l’information. Il s’agissait là d’une stratégie habile et de vaste portée. Dans la pratique, le capital (les capitalistes) s’appropriait le temps de vie en dehors du cadre salarial, envahissait la sphère des choix individuels, travaillait – pour citer Marx – à « convertir le temps socialement disponible en temps productif », « en créant les conditions institutionnelles de l’« appropriation gratuite » non seulement de la formation (l’éducation), financée par la dépense publique, mais aussi des capacités individuelles constituées dans le temps non soumis au rapport de travail7 ».

Paradoxalement, la politique du PCI, formée au moule de l’idéologie de la Reconstruction et par conséquent fondée sur l’idéologie du travail, ne pouvait que favoriser ce type de projet, tant elle était axée sur le développement des forces productives. Si l’ouvrier professionnel devait rivaliser avec le patron dans sa capacité à faire fonctionner l’usine, le droit aux études pour les prolétaires signifiait dans cette optique que « la réappropriation des moyens de production [était] liée, même dans une stratégie porteuse de valeurs et d’idéaux nouveaux, à la possibilité pour les prolétaires d’acquérir les compétences techniques et scientifiques qui appartenaient à la bourgeoisie, et dont le prolétariat (en ce sens) n’était que l’héritier ».

Le tableau est sans doute rapidement brossé, il n’en reste pas moins que la direction du PCI n’abandonnera jamais cette culture politique (qui est au fondement par exemple de la politique des sacrifices, ou « ligne de l’EUR8 » défendue par le PCI entre 1975 et 1977). La lutte y est conçue en substance comme une mise en concurrence permanente avec les projets de planification et de développement du « capitaliste collectif »: elle oscille perpétuellement entre coopération et conflit « démocratique » (en optant pour des formes « légales » de lutte), et le primat s’y dispute sur la base de catégories telles que l’efficience, la compétence, la capacité à programmer le développement, à accroître la productivité des ressources humaines, etc. C’est ainsi que s’expliquent les incessantes récriminations du PCI contre les dysfonctionnements du système politique, scolaire, économique, sa prétention à l’« hégémonie » au sein des institutions, son incapacité à comprendre les mouvements de base dans le champ social, sa difficulté à prendre acte des transformations de la subjectivité survenues dans les années 1960, pendant le cycle de lutte de l’ouvrier-masse. Mais c’est précisément au cours de ces années, antérieures à 68, que les stratégies parallèles des intelligences néocapitalistes et des partis ouvriers historiques ont été lentement érodées par les comportements collectifs des nouvelles générations.

Comme on l’a vu, les luttes de l’ouvrier-masse n’avaient cessé d’accroître leur capacité à remettre en cause non seulement la manière de produire des marchandises, mais aussi l’organisation de la société tout entière (ce qui allait devenir, au cours de l’année 1969 et pendant l’Automne chaud, à la fois une partie de la mémoire de classe et un projet politique). En ce sens, « l’impulsion donnée à la scolarisation de masse, à la généralisation de l’accès à l’éducation, avait été immédiatement mise au service (à contre-courant des intentions des législateurs) du mouvement de fuite permanente devant la perspective de l’usine, de la nécessité prolétaire du refus du travail salarié subordonné ». Perpétuellement tiraillés entre un désir d’émancipation et un désir de refus (tout comme les jeunes d’extraction petite-bourgeoise qui voyaient s’effondrer les privilèges de l’« instruction »), ces ouvriers avaient déjà produit des formes de contestation radicales et pacifiques. Mais pour pacifiques qu’elles aient été, ces formes étaient déjà porteuses du refus du monde du travail et du monde de l’éducation, et elles exprimaient sur le plan existentiel un besoin d’expériences et de valeurs inconciliables avec les normes dominantes. En cela, les images de la participation massive aux secours lors de l’inondation de Florence en 1966 ont induit une lecture aussi réconfortante que trompeuse9.

Dans les universités, les professeurs de gauche et progressistes, souvent tout aussi autoritaires et clientélistes que les professeurs bourgeois, s’avéraient incapables de saisir les transformations en cours. De manière générale, les enseignants, marqués par un fort conservatisme, étaient les auxiliaires (volontaires ou non) de la fonction globale de l’école (dont la Lettre à une maîtresse d’école opère un dévoilement magistral). Tout cela contribua largement à la remise en question des rôles et de l’autorité.

Si le mouvement se « limite » dans un premier temps à la critique des formes traditionnelles de la représentation étudiante liée aux partis historiques, le moteur véritable de la contestation c’est la conscience nouvelle de la mystification opérée par l’institution scolaire, de sa capacité à occulter les processus réels qui font fonctionner la société. On lui reproche sa participation à la mainmise générale du pouvoir sur les existences et non, comme le font le PCI et les réformistes, « ses inefficacités et ses retards », son « incapacité à faire face à la nouvelle conjoncture du marché du travail ». Car il devient évident que l’école sert les exigences mêmes du développement capitaliste: « La critique des contenus des enseignements, de l’idéologie de la culture bourgeoise et des formes d’identification qu’elle induit se manifeste, aux débuts de la révolte étudiante, par le refus d’une socialisation du savoir qui résulterait de la pure connaissance des contenus objectifs de la réalité ».

Si l’on s’en prend à la figure autoritaire de l’enseignant, c’est en réalité pour contester les contenus du savoir dont il est porteur, c’est pour refuser l’autorité et les plans du système capitaliste dont il est à la fois le complice et le relais. Le mouvement étudiant met peu à peu au point un usage et une socialisation du savoir qui s’affranchissent des fonctions assignées à l’institution scolaire par les élites néocapitalistes, une « déscolarisation réelle » au sens d’Ivan Illich10: la recherche d’un savoir contre le pouvoir du capital. L’ouvrier-masse était en train d’élaborer la revendication du « salaire comme variable indépendante de la production »: plus de salaire, moins de temps travaillé, diminution des rythmes de production pour se réapproprier le temps vécu dans l’usine et dans la société, pour (re)donner de la valeur à sa propre vie et à son propre corps (autovalorisation11), en attaquant à la racine le processus d’accumulation et d’exploitation. De la même manière, les étudiants aspiraient à débarrasser l’institution universitaire des fonctions productives qui lui étaient dévolues. « Cette tendance à affirmer des besoins autonomes en matière de connaissance, contre le projet de formation et de qualification capitaliste, mène progressivement le mouvement à dépasser la revendication idéologique d’une conscience alternative de la réalité sociale – revendication qu’il aurait été possible de satisfaire dans le cadre de l’institution12 »: il commence à investir la société, les quartiers, part à la recherche d’autres modèles de vie et, devant les usines et les lieux de travail, se met en quête d’alliances entre ouvriers et étudiants.

Les nouveaux leaders du mouvement restaient pourtant convaincus de la nécessité d’une analyse de classe au sein de la population étudiante, comme on l’a vu lors de l’occupation du Palazzo Campana à Turin. Mais cette question, qui risquait au final d’occulter les différences de classe, avait été initialement sous-évaluée et certains des contenus radicaux des Thèses de la Sapienza n’avaient pas complètement pénétré13. En réalité, à Trente, à Pise et à Turin (les trois pôles principaux de la contestation, au moins pour ce qui concerne la production théorique), l’urgence d’une analyse politique globale se heurtait continuellement aux appareils théoriques des formations de la nouvelle gauche.

Le débat qui opposa les différentes composantes de la rédaction des Quaderni piacentini est à ce titre exemplaire. En 1967-1968, le noyau originel s’était élargi. On y trouvait d’une part Luca Meldolesi, Nicoletta Stame, Cesare Pianciola, Giorgio Backaus, qui s’orienteront, à des moments différents et avec des fortunes diverses vers l’Unione dei marxisti-leninisti; de l’autre Luigi Bobbio et Guido Viale (issus du Palazzo Campana) qui fonderont Lotta continua, et Sergio Bologna qui fera partie des fondateurs de Potere operaio. C’est-à-dire d’une part la théorie typiquement m-l de l’avant-garde intellectuelle des cadres politiques qui « doivent » diriger les masses, et de l’autre la tentative permanente de concilier spontanéité et organisation. En vérité, les acteurs de ce débat complexe, souvent campés dans une « fière adversité », peinaient eux-mêmes à en restituer les enjeux en termes généraux. Cependant le besoin impératif de dégager une ligne unitaire aboutit à un document qui, selon Bellocchio (l’un des fondateurs des Quaderni piacentini), « avait en quelque sorte inventé le mouvement étudiant ». Ce texte, rédigé par Guido Viale et intitulé « Contre l’université » fut publié sous forme d’article dans les Quaderni piacentini, tirés pour l’occasion à 20000 exemplaires et distribués dans toutes les universités. Par-delà l’emphase de Bellocchio, il est indéniable que ce texte suscita parmi ses lecteurs une identification très large, presque à l’égal de la Lettre à une maîtresse d’école qui restait une référence majeure pour beaucoup de séminaires et de contre-cours.

Le long texte de Guido Viale est une proposition de synthèse du travail et des expérimentations intellectuelles issus des contre-cours et des séminaires organisés par les étudiants pendant l’occupation de l’université de Turin. En cela, il peut être lu comme un bilan général de cette première phase de luttes, dont il reformule les questions encore irrésolues.

L’université comme outil d’intégration. L’université y est décrite comme un instrument de manipulation idéologique et politique, qui fabrique de la subordination par rapport au pouvoir. Elle est faite pour détruire dans la personnalité de chacun le sens de la solidarité et du collectif en promouvant le mythe de la compétitivité individuelle et de la sélection entre sujets privilégiés et sujets défavorisés. Elle a pour objectif la cooptation sélective de la classe dirigeante et des organes de pouvoir. On peut ainsi répartir les étudiants en trois catégories: 1) ceux qui se servent de l’université (comme rampe de lancement pour accéder au pouvoir); 2) ceux qui subissent l’université (comme une étape obligatoire pour occuper une position quelconque dans la hiérarchie sociale); 3) ceux qui sont opprimés par l’université (qui n’a alors d’autre rôle que de légitimer leur subordination sociale). À Turin il s’agit clairement d’une lutte menée par la deuxième catégorie contre la première, avec l’objectif de dénoncer les concepts de formation professionnelle et de « professionnalisme » comme autant de mystifications.

Carlo Donolo écrira à ce propos: « L’un des aspects les plus intéressants de la révolution culturelle étudiante est de mettre en cause la fonction professionnelle de l’enseignement non seulement en raison de l’autoritarisme de ses contenus, mais aussi et surtout parce que le capital se prévaut de leur pseudo-scientificité pour façonner à la fois ses propres esclaves et leurs futurs oppresseurs. »

Le texte de Viale se poursuit par l’analyse des mécanismes de sélection: des plus évidents, comme le coût des études, à ceux, plus subtils, qui tiennent aux différentes manières de fréquenter l’université. Les étudiants se divisent ainsi en deux catégories: ceux qui se destinent à une carrière universitaire et aux postes de direction, et les autres pour qui le diplôme n’est qu’un bout de papier tout juste bon à dégoter un poste de travail quelconque. Dans cette optique, il est de première importance d’analyser la condition des étudiants-travailleurs.

Après avoir rappelé et analysé la fonction de l’autoritarisme académique, les différentes commissions d’étude ont constaté que les livres pouvaient se révéler tout aussi autoritaires que les professeurs. Le culte du livre et de la « vérité » livresque est par conséquent l’objet d’une critique radicale, et on lui préfère la discussion et la confrontation avec des « experts ».

 

L’université et la science. La recherche scientifique est principalement abordée sous l’angle de son organisation bureaucratique (soumise à des orientations politiques précises). La fonction idéologique de la recherche scientifique est durement critiquée, parce qu’elle garantit à ses propres tenants une situation privilégiée en même temps qu’elle impose à la société l’idéologie de l’inéluctable division en classes (la nécessité des experts). Le mouvement étudiant des facultés techniques et scientifiques doit trouver, dans le contact avec les usines et avec la classe ouvrière, le terrain d’étude où il pourra exercer ses choix, au sens où il lui faut préparer les techniciens à être autre chose que les « fonctionnaires » du capital.

 

Les luttes, la base et le sommet. Pour Viale, les instances dirigeantes du mouvement ont montré un retard constant par rapport à la volonté de lutte de la base étudiante, et cela en raison de trois erreurs: 1) elles ont considéré comme un devoir des « dirigeants » d’interpréter les comportements de la « base », au lieu de présupposer que seul pouvait être dirigeant celui qui se donnait les moyens de faire des choix avec plus de clarté et de détermination que les autres; 2) elles ont considéré que la liberté de l’assemblée consistait uniquement à choisir entre des alternatives prédéterminées; dans une société fondée sur l’oppression, la liberté ne relève pas de l’exercice du choix; les alternatives n’autorisent jamais la différence, et l’assemblée ne parvient à la cohérence et à l’unité que lorsqu’elle définit elle-même la voie qui lui permet de se soustraire aux conditions de la « normalité »; 3) elles ont cru qu’il était possible d’extraire de l’assemblée une composante plus avancée, de l’isoler de la masse de ceux qui n’étaient pas encore « initiés », de séparer ces deux composantes et de leur tenir des discours différents (« révolutionnaires » pour les premiers, « réformistes » pour les autres).

 

Ce texte, comme on peut le constater, soulevait de multiples questions (qui allaient bien au-delà de cette rapide synthèse, et qui serviront de support à de nombreuses discussions et assemblées). Quoi qu’il en soit, une ligne s’en dégageait: on ne luttait plus « dans » l’université mais « contre » l’université et les structures même de son organisation.

 

 

  • 1. C’est en janvier 1963 qu’apparaît pendant le journal télévisé de la première chaîne la rubrique hebdomadaire Tv7. D’une durée d’un quart d’heure environ, elle présentait des reportages sur des sujets d’actualité, qui entendaient rompre avec la forme traditionnelle du journal télévisé
  • 2. Le 2 octobre 1968, dix jours avant l’ouverture des Jeux olympiques, l’armée mexicaine ouvre le feu sur des étudiants rassemblés sur la place des Trois-Cultures de Tlatelolco à Mexico, mettant brutalement fin à plus de trois mois de contestation étudiante contre le gouvernement socialiste du Parti Révolutionnaire Institutionnel. Plusieurs centaines de manifestants sont tués, de nombreux autres sont blessés, arrêtés ou « portés disparus »
  • 3. Alberto Asor Rosa, « Perché tutto il mondo insieme », supplément à l’Espresso, n° 3, 1988
  • 4. Il ne s’agissait en l’occurrence pas de hippies, mais des Yippies, du Young international party – une organisation informelle fondée par Jerry Rubin et Abbie Hoffman, issue du mouvement anti-guerre des années 1960, qui utilisaient des méthodes d’actions inédites par rapport à celles de l’extrême-gauche américaine. En 1968, ils avaient perturbé la Convention démocrate à Chicago en présentant un cochon du nom de Pigasus à l’investiture pour la Maison Blanche. La répression fut féroce et l’on dit que c’est à cette occasion que les policiers américains gagnèrent le surnom de « pigs » : « We’re running a pig for president. But you guys are the real pigs. »
  • 5. L’enseigne de mode Fiorucci est née à Milan en mai 1967
  • 6. Le professeur Christiaan Barnard (1922-2001) effectue la première transplantation cardiaque en 1967. En mai, lors de la mission lunaire Surveyor 3, plus de 6 000 prises de vue sont envoyées sur terre et converties en temps réel en un signal de télévision. Au printemps, le magazine L’Espresso révèle l’existence du « plan Solo ».
  • 7. Roberta Tomassini (dir.), « Studenti e composizione di classe », Aut Aut, 1977. Sur la captation capitaliste du temps chez Marx, voir Le Capital, Livre I, chapitre VIII, op. cit. : « Il va de soi tout d’abord que le travailleur n’est rien d’autre, chaque jour de sa vie entière, que sa force de travail, que donc tout son temps disponible est par nature et de droit, du temps de travail, qu’il appartient donc à l’autovalorisation du capital. Quant au temps qu’il faut pour son éducation d’homme, pour son développement intellectuel, pour la satisfaction de ses besoins sociaux, pour le commerce des gens, pour le libre jeu des forces du corps et de l’esprit, et même le temps libre du dimanche – et cela dans le pays même des sanctificateurs du Sabbat – tout ça n’est que calembredaine ! Or dans sa pulsion aveugle et démesurée, sa bestiale fringale du surtravail, le loup-garou capital ne franchit pas seulement les bornes morales, mais aussi les bornes extrêmes purement physiques de la journée de travail. Il usurpe le temps qu’il faut pour la croissance, le développement et le maintien du corps en bonne santé. Il vole le temps qu’il faut pour respirer l’air libre et jouir de la lumière du soleil. »
  • 8. En février 1978, lors d’une conférence qui se tient à Rome au Palais des congrès de l’EUR, les dirigeants de la CGIL se positionnent à l’avant-garde des politiques d’austérité en appelant à une politique de modération salariale pour garantir l’emploi. Luciano Lama, secrétaire de la CGIL avait déjà invité les ouvriers en janvier, dans la Repubblica à « se serrer la ceinture » : « La politique salariale, au cours des prochaines années devra être très modérée. […] Nous ne pouvons plus obliger les entreprises à entretenir à leurs frais un nombre de travailleurs qui excède leurs capacités productives. […] Nous proposons dans notre texte que les travailleurs puissent être assistés par l’assurance-chômage pendant un an, et pas au-delà. […] En somme : mobilité effective de la main d’œuvre et fin du travail assisté en permanence. » Voir aussi le chapitre 8 – Le compromis historique, p. 439 sqq
  • 9. Les « anges de la boue », comme on les surnomma, étaient de jeunes volontaires issus de nombreux pays, qui avaient rejoint la ville de Florence en 1966 afin de sauver et restaurer les œuvres d’art menacées par la crue de l’Arno. Cette « mobilisation spontanée » fut très médiatisée, et reçut le soutien des associations de jeunesse laïques ou religieuses, de certaines fédérations de partis, de la Croix rouge allemande, de l’Union soviétique, des forces armées américaines stationnées en Italie, de Richard Burton et du pape Paul VI qui célébra la messe de Noël 1966 à Florence dans la cathédrale Santa Maria del Fiore
  • 10. Voir Ivan Illich, Une Société sans école [1971], Seuil, 1972 : « Aujourd’hui, les écoles, les studios de télévision, les théâtres et autres lieux similaires sont tous conçus pour être utilisés par des professionnels. Déscolariser la société veut dire, avant tout, refuser le statut professionnel à ce métier qui, par ordre d’ancienneté, vient juste après le plus vieux du monde, j’entends l’enseignement ! »
  • 11. Le terme d’« autovalorisation » désigne chez Marx la domination du capital sur le temps de travail et de vie ouvrier, y compris au moyen du salaire : « Sous l’angle de la continuité du procès de production, le salaire n’est que la partie du produit qui, après avoir été créée par l’ouvrier, se transforme en moyens de subsistance, autrement dit, en moyens de conservation et d’accroissement de la capacité de travail nécessaires au capital pour son autovalorisation et son procès vital. » (Chapitre inédit du Capital, 1867 – disponible en ligne). L’autovalorisation dont il est ici question désigne au contraire la capacité effective du mouvement à s’émanciper dans ses formes et son organisation même du « procès vital » du capital. Contre la valorisation capitaliste du temps de travail et de vie ouvrier, l’autovalorisation prolétaire est réappropriation du surtravail du point de vue ouvrier. À propos de l’autovalorisation « étudiante », voir la brochure L’école, atelier de la société-usine (1973) – disponible en ligne. Il sera de nouveau question d’autovalorisation au chapitre 8 – Lucio Castellano : L’autonomie, les autonomies, p. 420 sqq
  • 12. Roberta Tomassini, « Studenti e composizione di classe », op. cit
  • 13. « La tâche première du mouvement étudiant consiste à opérer des distinctions de classe au sein de la population scolarisée », Guido Viale, Contre l’université, op. cit