La galaxie Gutenberg et le mouvement

Dans l’Italie des années 1950, la « consommation » de livres était encore le privilège presque exclusif des classes moyennes supérieures. La politique des maisons d’édition se fondait d’ailleurs elle-même sur des calculs plutôt pessimistes: des tirages faibles, une nette prédilection pour les classiques, anciens et contemporains, etc. On visait en somme un lecteur cultivé assez traditionnel. Pour ce qui concernait les textes italiens, l’attention se portait presque exclusivement (à de rares exceptions près) sur la littérature « positive », dans la tradition de la Résistance. Le projet ­culturel le plus substantiel était sans doute à cette époque celui des éditions Einaudi à Turin, dont le comité éditorial mènera pendant des années une politique indépendante des impératifs du marché.

Pourtant la fin de la décennie est ravivée par des initiatives éditoriales nouvelles, qui gagnent progressivement en richesse et en consistance. C’est le cas des éditions Feltrinelli, qui publient deux grands best-sellers, jusqu’alors inconnus: Le Guépard et Le Docteur Jivago1. Alberto Mondadori quitte la grande entreprise familiale pour fonder les éditions Il Saggiatore2. Il s’entoure d’une équipe éditoriale d’une grande culture, très ouverte à l’expérimentation, qui publiera Lévi-Strauss, Sartre, Simone de Beauvoir, mais aussi André Gide, Wright Mills, Teilhard de Chardin, etc. Même les grands éditeurs (Mondadori, Rizzoli, Bompiani…) s’aperçoivent alors qu’il leur faudra compter avec les attentes d’un lectorat élargi, dont il s’agira d’interpréter les exigences. La maison d’édition du PCI, quant à elle, obéit à une tout autre logique. Les éditions Rinascita (qui deviendront Editori Riuniti) diffusent en effet de manière très insatisfaisante les classiques du marxisme: les critères de sélection des textes sont sectaires, les traductions incomplètes, les appareils critiques lacunaires. Les Grundrisse de Marx, par exemple, ne seront publiées qu’à la fin des années 1950, chez un autre éditeur3; même chose pour Trotski, qui restera presque inédit jusqu’au début des années 1960, etc.

La lecture, en somme, avait été jusqu’alors l’apanage d’un petit nombre, et les censures idéologiques avaient fortement pesé sur les choix éditoriaux. Mais l’expansion économique et le développement de la consommation signifiaient aussi un meilleur accès à l’information (avec la diffusion massive de la télévision, l’apparition de nouveaux quotidiens, d’hebdomadaires d’information, de magazines, etc.). Tout cela avait créé de nouveaux besoins en matière de lecture et suscité de l’intérêt pour de nouveaux types de pensée.

Lentement, progressivement, la consommation de livres commence à s’accroître à partir du début des années 1960. Les librairies aussi se transforment. Ce ne sont plus des lieux clos, barrés d’un comptoir qui sépare le vendeur du client: elles deviennent, à l’instar des librairies Feltrinelli, des espaces ouverts où l’on peut se déplacer et manipuler la marchandise-livre, des lieux de rencontres et d’échanges culturels. La grande édition peinera longtemps à identifier les attentes de ce lectorat nouveau. Ses choix éditoriaux sont encore trop dictés par des mécanismes procéduriers et bureaucratiques, et par les pressions de lobbies intellectuels élitistes et fermés.

Les nouveaux éditeurs (Lerici, Il Saggiatore, Samonà e Savelli, Sugar, Guanda, Avanti!), s’ils n’ont pas tous les mêmes moyens financiers, sont généralement plus petits et moins bien distribués (ce problème perdurera). Mais leurs responsables éditoriaux sont enthousiastes, expérimentés, indépendants et animés de solides motivations politiques ou culturelles. Et c’est justement cette plus grande flexibilité, qui leur permet de mieux interpréter les attentes nouvelles des lecteurs. Car les tensions existentielles qui agitent la jeunesse, si elles se manifestent bien sûr dans les comportements quotidiens, induisent aussi un usage différent des produits ­culturels et la recherche d’identifications et de réponses dans la musique, la lecture ou le cinéma.

Pendant les années 1960, la consommation culturelle est l’épicentre d’une révolution souterraine, qui aura une influence profonde jusque sur les catalogues des grandes maisons d’édition. Il est évident que les formes de dissensus intellectuel (politique ou littéraire) qui s’expriment au travers des pratiques sociales, ou encore l’apparition de revues autogérées ont participé à ces changements, mais ces phénomènes ont probablement davantage touché les élites que l’immense (et inquiète) majorité des jeunes. Ce processus s’est développé par autogenèse, au fil d’une série d’étapes dont il est difficile de restituer la chronologie de manière linéaire. Ce qui compte surtout, ce sont les sensations, les films, les influences internationales, les modifications des relations à l’intérieur d’une classe d’âge, ou entre hommes et femmes, la difficulté à accepter les stéréotypes familiaux, etc. Cet ensemble d’aspirations encore informelles va lentement se transformer en prise de conscience, et sera source d’imprévisibles succès de librairie, ou au contraire d’échecs inattendus.

On peut faire l’hypothèse qu’après-guerre se sont succédées des générations d’étudiants assez différentes. Les deux premières sont encore confusément marquées par la guerre et le fascisme qu’elles ont vécus à l’adolescence: elles sont peu outillées sur le plan historique, politique et idéologique. Du reste, le paysage nouveau qui les environne ne peut qu’inhiber les étudiants et les jeunes gens d’alors: les ruines (et pas seulement matérielles) de la catastrophe militaire, l’irruption de la liberté dans la vie politique nationale qui se traduit par la lutte entre les partis, toutes choses relevant par définition du monde des adultes.

Le peu d’entre eux qui s’intéressent à la politique s’inscrivent dans le sillage des partis, auxquels ils apportent, notamment aux deux extrêmes et chez les catholiques, l’enthousiasme et la ferveur de leur âge; mais dans presque tous les cas, ils se soumettent à l’autorité des anciens, qu’ils regardent avec admiration et révérence. « Cette “initiation” a permis à nombre d’entre eux de se faire une place dans la “caste” des politiciens. Les autres, ceux qui ne s’intéressent pas à la politique, produiront des formes diffuses de qualunquisme4. Les épisodes de fronde politique à l’appel des fédérations de jeunesse sont très rares, et bien sûr ils ne concernent pas les organisations communistes. » (Ruggero Zangrandi).

À partir de 1955, une nouvelle génération d’étudiants entre en lice. Elle s’avère rapidement poreuse à la désillusion générale qui fait suite à la « politique de la Reconstruction ». Ce phénomène se vérifie d’ailleurs presque simultanément, de manière confuse à l’échelle plus vaste de la société, et de manière beaucoup plus aiguë dans les usines. Cette génération du « désengagement » (si l’on excepte ceux qui font carrière dans les organisations étudiantes) commence à inquiéter tout le monde parce qu’elle rejette toutes les valeurs traditionnelles et tourne le dos aux grands mythes à présent embaumés de la « lutte de libération ». C’est une génération contradictoire, qui oscille perpétuellement entre un désir d’ascension sociale et une propension extrême à la rébellion (entre 1955 et 1962-63, de nombreuses universités sont contrôlées par le FUAN5, d’inspiration fasciste, ce qui explique aussi la méfiance durable des ouvriers à l’égard des étudiants).

Mais cette troisième génération comporte également une composante minoritaire, active sur le terrain social, et qui est probablement la protagoniste imprévisible des premiers affrontements de rue de l’après-guerre (juillet 1960 à Gênes, les manifestations procubaines, etc.). Elle est secouée par de fortes crises d’identité, qui tiennent aussi bien à l’expérience vécue au quotidien qu’à une abondante consommation d’imaginaire cinématographique. Sartre, Camus, Gide, les grands romanciers du New deal et de la fin du XIXe siècle russe, mais aussi Kierkegaard, les premières et difficiles lectures de Nietzsche, les timides approches de Marx, constitueront leur intime et indéchiffrable « roman de formation ».

Cette génération de transition est immédiatement suivie par une autre avec laquelle, souvent, elle se confond. Nourrie des premières formes de communication sociale elle est davantage encore marquée par le choix du « refus », par la « nausée » que suscitent chez elle les valeurs établies. C’est une génération qui paraît clivée: les uns inventent des formes séparées et non-violentes de contestation, sur les places, dans les rues, dans les premières « communes »; les autres, dans les universités, s’engagent dans la recherche permanente de nouveaux instruments d’analyse de soi et de la réalité en mouvement. On peut dire que ces deux composantes marquent ensemble le passage d’un « désengagement » de masse assorti des formes minoritaires d’un « nouvel engagement » subjectif et individuel, à la pratique plus large d’une contestation séparée et d’une recherche intellectuelle marquée au sceau de la « différence » et de l’« antagonisme ». Les uns découvrent la culture beat et les surréalistes français, les autres la pensée corrosive de l’École de Francfort: Horkheimer, Adorno, Marcuse, Benjamin6. Et puis, à l’occasion de ce passage par le Nord-Ouest, le jeune Marx des Manuscrits7 et le grand Marx de la maturité, celui des Grundrisse, les expériences hérétiques des conseillistes et du communisme de gauche, la dramatique grandeur libertaire des anarchistes et le Lénine de la « spontanéité » ouvrière du Que faire? Et encore: le Brecht du rigoureux « engagement militant » et le Lukács d’Histoire et conscience de classe. On relit l’histoire de la révolution d’Octobre au prisme des écrits du « prophète muet » Trotski, et la guerre civile espagnole du point de vue des anarcho-communistes.

Les éditeurs sont perpétuellement désorientés par la demande. La consommation de littérature décline rapidement (toute la collection « Medusa » de Mondadori finira aux invendus) tandis que celle des essais progresse. Einaudi, qui disposait déjà d’un catalogue assez « outillé » pour répondre à cette nouvelle demande d’information (notamment avec la collection Nuova Universale Einaudi et Paperback), continue de s’imposer avec deux nouvelles collections (Nuovo politecnico et Serie politica) pratiquement faites sur mesure pour le « mouvement ». Les éditions Feltrinelli, sans doute aussi à cause de l’engagement politique de leur fondateur, « chevauchent le tigre » de la demande en publiant des textes et des documents sur les luttes de libération (en Algérie, en Palestine, à Cuba, etc.), mais aussi Ginsberg, Kerouac, et la Révolution sexuelle de Reich. ­Feltrinelli fonde également un centre d’archives sur l’histoire du mouvement ­ouvrier, l’Institut Feltrinelli, qui deviendra assez rapidement une référence incontournable pour les « nouveaux historiens ».

La petite édition démocratique et « militante » est extrêmement vivace. ­Samonà e Savelli, un éditeur d’inspiration troskiste, publie des écrits de Castro et de Trotski, des analyses sur le stalinisme, sur l’expérience spartakiste, etc. Sugar diffuse des textes inédits de Lukács et de Korsch, mais aussi tout Burroughs et Reich. Lerici publie Roland Barthes et Reich, mais également la revue d’avant-garde littéraire et artistique Marcatré. Guanda explore avec subtilité la planète poésie. Les éditions Avanti! de Gianni Bosio, qui ont publié au début des années 1960 La Guerre de guérilla de Che Guevara et les Écrits choisis de Rosa Luxemburg, s’émancipent du PSI. Devenues les Edizioni del Gallo, et relayées par la suite par l’Institut Ernesto De Martino, elles creusent le sillon de la culture populaire et prolétaire, de cet « autre mouvement ouvrier et paysan », hors de l’institution du Parti, hors de l’histoire des groupes dirigeants. Elles inventent la culture politique de « l’histoire orale » en Italie8.

Et c’est aussi à partir de ce croisement entre l’essor de la petite et moyenne édition démocratique ou militante et les changements survenus dans les catalogues des grandes maisons d’édition, que l’on peut lire l’impact de la révolution culturelle « par le bas » qui a traversé la société italienne des années 1960. Pour la première fois, l’industrie culturelle avait été contrainte de modifier sa production en fonction d’une demande consciente, hors du système, étrangère et souvent opposée aux ­lobbies universitaires et intellectuels.

  • 1. Les éditions Feltrinelli ont été fondées en 1954 à Milan par Giangiacomo Feltrinelli. Le Guépard de Lampedusa est publié en 1958, à titre posthume, alors qu’il avait été refusé par tous les éditeurs italiens du vivant de son auteur (tr. fr. aux éditions du Seuil). Le film de Luchino Visconti sort en 1963. Le Docteur Jivago, de Boris Pasternak, est publié pour la première fois chez Feltrinelli en octobre 1957, alors qu’il avait été rejeté par les éditeurs soviétiques. Pasternak obtiendra le prix Nobel l’année suivante. Le film éponyme de David Lean est sorti en 1965
  • 2. Les éditions Arnoldo Mondadori ont été fondées en 1907. Elles assoient leur succès au milieu des années 1930 avec l’édition des publications Disney et la collection d’auteurs internationaux « Medusa ». Elles sont propriétaires de très nombreux magazines en Italie et en Europe. Alberto Mondadori a quitté l’entreprise de son père en 1958
  • 3. La première traduction italienne des Grundrisse aux éditions Nuova Italia date de 1957. La traduction française de Roger Dangeville chez Anthropos date de 1969. L’ouvrage a été retraduit en 1980 aux Éditions sociales (rééd. 2011)
  • 4. Le terme italien de qualunquismo désigne un manque d’intérêt pour les affaires publiques et une défiance envers les institutions qui confine à la réaction. Comme le terme français de « poujadisme », qui en est un équivalent imparfait, il prend son origine dans un mouvement politique, le Fronte dell’uomo qualunque, fondé en 1944 par Guglielmo Giannini. Ce dernier écrivait dans le journal éponyme : « Voici le journal de l’homme quelconque, qui en a marre et dont le seul et ardent désir est que personne ne lui casse les pieds. »
  • 5. Le FUAN (Fronte universitario d’azione nazionale) est fondé en 1950 par des étudiants appartenant aux jeunesses du MSI
  • 6. L’École de Francfort désigne un groupe d’intellectuels et d’universitaires réunis dans les années 1920 autour de l’Institut de recherche sociale à l’Université Goethe de Francfort-sur-le-Main. Mais elle est surtout un courant de pensée composite, aux coordonnées multiples (marxisme, psychanalyse, esthétique, etc.), qui a contribué à thématiser certains outils critiques de la société bourgeoise contemporaine, en insistant sur « la question de l’aliénation culturelle […] de manière plus centrale que celle de l’exploitation dans ses dimensions économiques et institutionnelles » (Jean-Marc Durand-Gasselin, L’École de Francfort, Gallimard, 2012). Durant les années 1960 ce courant aura une forte influence sur les campus américains. Voir également l’ouvrage classique de Martin Jay, L’Imagination dialectique. L’École de Francfort 1923-1950, Payot, 1977.
  • 7. La première traduction italienne des Manuscrits de 1844, chez Einaudi, date de 1949. Il faudra attendre 1962 en France pour la première édition complète aux Éditions sociales. Une autre suivra chez Gallimard en 1968, établie par Maximilien Rubel
  • 8. Sur cette tradition de l’histoire orale en Italie dont il a été déjà question au chapitre 2, on peut lire Cesare Bermani (dir.), Introduzione alla storia orale, Odradek, 1997.