La clandestinité, l’idéologie, l’organisation

Après la mort de Feltrinelli, une partie des militants des GAP rejoignent les BR qui sont désormais complètement clandestines et qui ont perdu, avec la disparition de Nuova resistenza, leur forme de représentation semi-légale. En septembre 1971, pour rendre leurs décisions publiques, elles font circuler un opuscule clandestin inaugurant une série de « réflexions théoriques » qui se poursuivront au cours des années suivantes.

Ce texte, qui prend la forme d’une auto-interview, met fortement l’accent sur la régression qui touche le système démocratique. La pensée politique des BR semble en proie à une profonde et soudaine transformation. Patrons et bourgeois, tout le monde y passe dans une atmosphère d’an mil: une page de l’Histoire est en train de se tourner, la révolution est une force de la nature qui frappe irrépressiblement à nos portes.

Cette accélération idéologique doit certainement beaucoup au climat de répression qui sévit alors en Italie, mais aussi à l’impression produite par le « coup d’État » informel de De Gaulle en France1. L’erreur de fond consiste probablement à croire que « le prolétariat comme classe (tout le prolétariat et pas seulement les franges avancées de l’autonomie, même s’il s’agit d’avant-gardes de masse) ressent ce climat exactement de la même manière que les milieux de la gauche révolutionnaire, qui sont la principale cible de cette perpétuelle et asphyxiante répression2 ».

Cette analyse complètement idéologique de la composition de classe, cette sous-évaluation de la capacité de riposte des pouvoirs, poussent les BR à abandonner la théorie des temps longs qu’elles défendaient depuis leurs origines. Paradoxalement, elles reprennent à leur compte, en les amplifiant, les inquiétudes de Feltrinelli et des GAP sur l’imminence d’un « tournant réactionnaire ».

Dans l’auto-interview que nous avons évoquée, à la question: « Vous pensez donc à un retour du fascisme? », les BR répondent:

« Le problème ne se pose pas en ces termes […]. En France, le “coup d’État” de De Gaulle et le “fascisme gaulliste” qui règne actuellement présentent toutes les apparences de la démocratie. À court terme, c’est certainement le modèle le moins inconfortable. Il serait toutefois ingénu de croire que face à un mouvement révolutionnaire combatif, on puisse assister à une stabilisation de la situation économique et sociale qui aille dans le sens de la modération […]. Lorsqu’il y a plusieurs années nous avons refusé, avec l’ensemble de la gauche révolutionnaire, la voie du réformisme, deux perspectives se sont présentées à nous: soit répéter l’expérience historique du mouvement ouvrier dans ses versions anarcho-syndicaliste ou de la IIIe internationale, soit au contraire épouser l’expérience révolutionnaire métropolitaine de notre époque3. »

Fortes de ce choix, les BR se proposent d’être le point de référence et d’agrégation pour la formation du parti armé « qui ne doit pas être compris comme le bras armé d’un mouvement de masse désarmé, mais comme son point d’unification le plus haut. Il ne s’agit pas de donner le coup d’envoi de la lutte armée, parce que celle-ci a malheureusement déjà commencé à l’initiative de la bourgeoisie4 ».

Naturellement, « sans théorie, pas de révolution »: les BR ont pour références le « marxisme-léninisme, la révolution culturelle prolétarienne et l’expérience en cours des mouvements de guérilla urbaine5 ». C’est ainsi que commence la période de la « propagande armée »: une longue série d’actions exemplaires, qui visent surtout des « petits chefs » et des fascistes, et qui ont pour but de susciter une adhésion de masse.

En 1972, dans le climat politique le plus « chaud » qu’on ait connu ces trois dernières années, les BR procèdent au premier enlèvement politique de l’histoire italienne: celui de l’ingénieur Idalgo Macchiarini, l’un des dirigeants les plus haïs de l’usine Sit-Siemens à Milan. L’action s’inscrit dans un contexte de conflit social généralisé. En janvier, les ouvriers avaient bloqué Porto Marghera pendant deux jours; en février avait débuté le procès de « la piazza Fontana », qui s’était très vite mué en un violent acte d’accusation contre les « complots d’État ». Une minutieuse opération de contre-information, assortie d’une campagne de masse sur le mot d’ordre « Valpreda libre! C’est l’État qui massacre » avait fait s’effondrer l’édifice de mensonges échafaudé par les corps séparés de l’État avec l’appui de certains secteurs de la magistrature6. Le 11 mars, à Milan, lors d’une des plus violentes manifestations de rue qu’on ait jamais connue, les camarades « tiennent » la ville pendant plusieurs heures. Le siège du Corriere della Sera essuie une violente attaque de « champagne molotov7 ».

L’ingénieur Macchiarini est donc retenu sous la menace des armes dans une camionnette où il sera soumis pendant une vingtaine de minutes à un « procès politique », avant d’être relâché. Lorsqu’ils communiquent sur cette action, les BR utilisent le même langage que les institutions de l’État: « procès », « arrestation », « mise en liberté provisoire ». Il est bien évident que l’usage de ces termes comporte une part d’ironie, mais ils sont aussi le symptôme d’une tendance qui va aller en s’accentuant dans la pratique armée, et qui consiste à adopter le visage d’un « contre-État », d’une organisation autoritaire et hiérarchisée, d’une « forme-parti » bureaucratique et verticale. Cette évolution mènera à terme aux « prisons du peuple », aux « procès devant la justice prolétaire », et jusqu’aux pures et simples « exécutions », inévitables résultats d’une « clandestinisation » qui produit des règles inflexibles et des militants durs et obéissants, qui exécutent les ordres sans trop discuter.

Au fil des années, cette dynamique fera peu à peu des BR une réplique spéculaire de l’État et les rendra toujours plus indéchiffrables pour le mouvement.

Quoi qu’il en soit, ce premier enlèvement suscite plutôt un mouvement de sympathie générale parmi les avant-gardes ouvrières et même de la part de certaines organisations extraparlementaires. Potere operaio, dans un communiqué, en livre une analyse fondamentalement positive:

« Pour la première fois dans l’histoire de la classe ouvrière italienne, un commando ouvrier est passé à la pratique de l’enlèvement. Nous prenons acte de la réception positive de cette action au sein de la classe ouvrière. Le saut qualitatif qu’elle a manifesté dans la gestion de la lutte a été positif […]. Il semble que dans la classe ouvrière milanaise, qui est aujourd’hui à l’avant-garde du mouvement global, l’articulation entre actions de masse et actions d’avant-garde soit désormais un fait acquis8 […]. »

Même Lotta continua, qui avait porté un jugement négatif sur l’action de Lainate, publie un communiqué de solidarité: « Nous considérons que cette action s’inscrit de manière cohérente dans la volonté généralisée des masses de mener la lutte de classe y compris sur le terrain de la violence et de l’illégalité9. »

Au moment même où Macchiarini est enlevé, une action similaire a lieu en France. Robert Nogrette, un cadre de chez Renault, est enlevé le 9 mars 1972 par la Nouvelle résistance populaire, le noyau armé de la désormais dissoute Gauche prolétarienne10. L’opération se termine sans effusion de sang au bout de 48 heures. Elle est accueillie avec enthousiasme par Lotta continua qui titre sur une demi-page: « Enlèvements des dirigeants de Sit-Siemens et de Renault: la justice révolutionnaire commence à faire peur – Vive la justice révolutionnaire11. »

Fin 1972 et début 1973, l’existence des BR et la question du « spontanéisme armé » suscitent des discussions enflammées, mais il est incontestable que les BR commencent à se nimber d’une aura de romantisme et emportent la sympathie générale. Leur compétence sur les questions qui touchent à l’usine, leur pratique de l’« enquête ouvrière » avec des méthodes aussi expéditives qu’efficaces, leur usage pondéré de la violence (jusqu’en juin 1974, aucune des actions des BR n’aura d’issue mortelle, et même lorsque cela sera le cas – deux fascistes tués à Padoue – elles feront leur autocritique en parlant d’un « accident du travail »), et leur discours que l’idéologie n’a pas encore encombré de formules cryptiques, produisent leur effet sur les militants, mais aussi dans les secteurs ouvriers de base. L’année 1973 est celle où les BR s’enracinent dans le tissu ouvrier turinois, avec les enlèvements du syndicaliste Labate (de la CISNAL, fasciste) et d’Ettore Amerio, le chef du personnel de la FIAT. Ces deux actions s’inscrivent dans la vive polémique qui oppose les groupes extraparlementaires à la direction de la FIAT après la découverte d’une importante documentation démontrant la complicité stipendiée des forces de police et d’« agents fascistes » dans le « fichage », le contrôle et la répression des avant-gardes d’usine.

La base ouvrière accueille avec une ironie amusée la diffusion des « procès-verbaux » de l’« interrogatoire » d’Amerio, et laisse, dans l’indifférence la plus totale, le syndicaliste fasciste Labate enchaîné à un poteau face à Mirafiori attendre que la police vienne le libérer.

La grande occupation de la FIAT en 1973 et les luttes du « parti de Mirafiori12 » redistribueront toutes les cartes et bouleverseront le paysage politique de la gauche révolutionnaire. Il en sortira d’une part le projet de l’« autonomie organisée », et de l’autre les BR, non plus seulement comme point d’agrégation des tendances radicales, mais comme projet politique autonome, comme parti. Ce processus, s’il n’est pas immédiatement visible, ne fera que se consolider avec le temps.

  • 1. Le 29 mai 1968, De Gaulle disparaît en hélicoptère avant de revenir en France pour annoncer dans un discours radiodiffusé la dissolution de l’Assemblée nationale et de nouvelles élections législatives pour juin 1968. Il en appelle également aux préfets « pour empêcher la subversion à tout moment et en tous lieux ». Il a déjà été question de cette lecture de la situation française en terme de « tournant autoritaire » au chapitre 5, à propos des « événements de la Bussola », p. 256 sqq
  • 2. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 3. Ibidem
  • 4. Ibidem
  • 5. Ibidem
  • 6. Voir La Piste rouge, Italia 1972, op. cit
  • 7. La signification politique de cet événement donnera lieu à des appréciations contrastées, comme on le verra plus loin dans le texte de Toni Negri – Un pas en avant, deux pas en arrière, la fin des groupes
  • 8. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 9. Ibidem
  • 10. Nogrette sera libéré au bout de deux jours. Cet enlèvement intervient après la mort de Pierre Overney, ancien ouvrier de Renault Billancourt tué le 25 février 1972 par un vigile lors d’une manifestation de la Gauche prolétarienne aux portes de l’usine
  • 11. Cité par Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 12. Voir dans ce chapitre – L’occupation de Mirafiori et l’émergence de l’autonomie comme projet politique,. Le collectif Videobase a réalisé un film durant cette occupation de l’usine de Turin : Lotta di classe alla Fiat (1973)