L’autre édition, l’autre communication

Mais le livre n’en est pas moins un outil essentiel de transmission du savoir1. Le passage à la production du livre reste un problème pour le mouvement. Produit souvent hâtif, sans réelle maturation, il se réduit presque toujours au livre-document, au livre qui colle à l’actualité, à la pseudo-réflexion ou au compte-rendu de luttes.

Si, dans les premières années qui suivent 68, le travail de contre-information était assuré par la publication de revues et de brochures, le livre, souvent aride remâchage des classiques du marxisme ou histoire de l’organisation, servait à l’école des cadres militants. Plus tard, dans la phase du « personnel est politique », on est passé aux carnets, aux manuels sur les herbes, sur le corps et sur la drogue pour en arriver aux tristes récits écrits par les anciens leaders lors des commémorations décennales. « Le livre est un objet spécifique, il implique une réflexion plus longue, un rapport au temps différent de celui de l’actualité », et pourtant l’épaisseur théorique semble faire défaut aux leaders politiques de cette décennie, presque comme s’il restait l’apanage de la génération culturelle précédente: Tronti, Asor Rosa, Cacciari, Bologna, Negri.

Les livres, en somme, ne sont pas à verser à l’actif de l’édition militante. Le rapport entre les jeunes du mouvement et l’écriture reste des plus difficiles. On sait pourtant que la redécouverte de la littérature et de la poésie, la profonde révolution du langage engagée par le mouvement de 77 et surtout la grande, la puissante transformation de la réalité des modes de vie ne peuvent rester sans débouchés littéraires, même si c’est à long terme, et probablement du fait d’une génération nouvelle, qui ne sera pas celle des « politiques ».

Malgré cela, le foisonnement des petites maisons d’édition et des micro-­initiatives éditoriales est plus vivant que jamais.

À Bologne, à Rome, à Milan et en « province », un phénomène nouveau apparaît: plus d’une dizaine de petites maisons d’édition, en lien étroit avec des imprimeries sommairement outillées, se sont équipées en offset qui ne coûte que quelques millions de lires2 et permet une impression de bonne qualité. Elles publient des ouvrages, y compris à de faibles tirages, qui sont ensuite distribués par un circuit alternatif. Le phénomène, déjà connu en Allemagne après la répression brutale exercée par les autorités sur toutes les formes de production non institutionnelle, a trouvé chez nous d’autres motivations, d’autres raisons d’être.

Car on ne peut pas dire que l’industrie culturelle exerce des formes ouvertes de répression vis-à-vis des intelligences émergentes: simplement elle les ignore.

Elle a longtemps snobé, par exemple, l’expérience des Quaderni rossi. Elle tolère avec peine les nouveaux auteurs s’ils ne sont pas directement assignables à des catégories littéraires établies, celles des Moravia, des Calvino, de la veine américaine, et ainsi de suite. Elle en arrive souvent à engager – même avec retard et lorsque l’organisation des opérateurs culturels le permet – une de ces figures susceptibles de jouer le rôle d’intermédiaire direct avec le mouvement. Au mieux, le nouveau talent est repéré lorsqu’il publie pour la première fois dans des revues ou dans la petite édition – ce qui revient à lui faire jouer le rôle de filtre; mais le plus souvent, la grande édition préfère fabriquer elle-même livres et auteurs en interne, dans une planification précise.

La séparation entre ces deux formes d’édition est nette. Les grosses maisons d’édition ont un projet culturel précis qui fait presque toujours défaut aux petites, lesquelles, en revanche, ont des parcours culturels plus souples et plus labiles. Plus encore: la programmation des titres est l’élément fondamental, le soubassement de toute leur politique éditoriale; tandis que les 80 à 90 petits éditeurs actifs aujourd’hui en Italie fondent leur existence précisément sur l’idée inverse, pas tellement par manque de structures, d’organisation du travail ou de personnel compétent, mais parce que ce qui compte, ce qui est vital pour eux, c’est de sortir le bon livre au bon moment. Deux ou trois mois suffisent pour le fabriquer. Ils s’adressent à un public restreint, répondent à un besoin souvent émergent ou en voie de formation, les trois mille exemplaires de tirage moyen sont donc presque toujours suffisants.

C’est pour cette raison que bien souvent la petite édition a un train d’avance, tant en ce qui concerne les phénomènes sociaux qui exploseront par la suite, qu’avec la redécouverte de filons qui seront exploités plus tard par la grande édition. C’est le cas du livre sur Radio Alice, publié en décembre 1976 par l’Erba voglio3, qui sur le moment n’eut aucun écho, mais qui plus tard nourrit un intérêt immense pour le langage, les radios libres, l’imagination nouvelle: autant d’éléments qui allaient atteindre des niveaux explosifs au printemps 1977. C’est aussi le cas de la réédition des poètes surréalistes, des grands écrivains du passé comme Virginia Woolf, redécouverte par les éditions « féministes », et plus tard republiée en grand tirage par les gros éditeurs, toujours prêts à saisir au vol les indications du mouvement.

Les premiers numéros d’A/traverso sortent en 1975. La revue se veut un outil de recherche ouverte sur l’ensemble des problèmes du langage, du « personnel » et de l’intelligence vis-à-vis du pouvoir, par-delà les rigides schémas idéologiques des organisations, mais aussi du « sempiternel » débat sur la crise du militantisme et l’émergence des besoins. On cherche des voies plus complexes, référant à un terrain culturel qui va de Maïakovski à Bataille, des Quaderni rossi à Deleuze et Guattari. C’est là un projet de petite révolution culturelle qui naît, non par hasard, à Bologne, comme une réponse en miroir à un modèle du « socialisme réalisé », oppressant, faible, peu attrayant. De là aussi un certain parcours parallèle avec les « nouveaux philosophes » comme Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann qui, en épousant la cause de toutes les dissidences, portaient une violente attaque contre les pays du « goulag4 ».

Entre l’hiver 1976 et juillet 1977, on assiste à l’explosion d’un phénomène sans précédent: 69 nouvelles revues voient le jour, pour un tirage total de 300000 exemplaires, dont 288000 vendus. Elles sont imprimées dans neuf régions différentes d’Italie, aussi bien dans des métropoles que dans des localités improbables comme Pero, Sesto San Giovanni, Brugherio, dans les provinces de Catanzaro, Ascoli Piceno, Ferrara, Rimini, Savona ou Imperia. Zut, A/traverso, Wow, Bilot le journal de la Brianza, et Nel morbido blu du Catanzaro, dans une surprenante homogénéité langagière, témoignent de parcours culturels communs et expriment les contenus du mouvement de 77. On théorise la transversalité à l’intérieur des grandes questions sociales, en dehors de la contrainte de catégories comme celles de prolétariat ou de bourgeoisie, désormais usées par l’idéologie.

Comme l’a fait auparavant le féminisme, on s’oppose à tout système idéologique. L’antagonisme radical rompt avec l’entrisme et avec l’illusion de pouvoir transformer les partis, les syndicats, les régions, les écoles ou l’industrie culturelle. Le quotidien vécu comme moment révolutionnaire dans tous ses aspects doit consumer le plus d’inventivité et de créativité possible. De là l’usage ironique du langage, les nonsense, la revendication du droit au voyage (avec des billets de train impeccablement falsifiés), du droit au spectacle, pas celui de banlieue, mais celui des « premières » (c’est ainsi que les Circoli giovanili occupent les salles du centre-ville), l’intelligence technico-scientifique (qui rend fous les feux rouges de Bologne et vide les cabines téléphoniques de la moitié du pays), le « totoïsme révolutionnaire », c’est-à-dire la passion commune pour la figure géniale de Totò, dont on redécouvre les racines populaires. Radio Alice rompt avec toutes les conventions de la communication5. Chose inédite dans la gauche italienne, le mouvement révolutionne le langage, dans une recherche consciente. Il invente de nouvelles méthodes d’impression avec des coupures de journaux, des feutres et du papier blanc tapé à la machine et appliqué sur un calque, qui permet une mise en page libre, affranchie des contraintes typographiques.

 

Mais la charge de créativité exprimée par le mouvement de 77 aura aussi des issues éditoriales imprévisibles, par exemple Il Male, journal ironique et désacralisant dont la rédaction réunit le meilleur des dessinateurs de strips en Italie, et atteindra rapidement des tirages importants.

L’aire de la « contre-information » connaîtra un autre destin: elle sera contrainte de se replier sur elle-même à mesure que s’imposeront la répression de la lutte armée et le durcissement du modèle répressif carcéral.

  • 1. Primo Moroni et Bruna Miorelli, Ombre Rosse, été 1979, repris dans I fiori di Gutenberg, Arcana, 1979.
  • 2. Le salaire ouvrier s’élevait à 150 000 lires en 1975
  • 3. Collectif A/Traverso, Alice è il diavolo, sulla strada di Majakovskij : testi per una pratica di comunicazione sovversiva, L’Erba voglio, 1976, réed. augmentée, Shake 2002. Tr. fr : Radio Alice radio libre, Laboratoire de Sociologie de la Connaissance – JP Delarge 1977, avec une préface de Félix Guattari
  • 4. Ce « parcours parallèle » connaîtra une fin rapide : Franco Berardi, l’un des fondateurs d’A/traverso publie en 1977 L’ideologia francese : contro i « nouveaux philosophes » (Squi/libri). Gilles Deleuze avait écrit la même année : « Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. […] Les résistants sont plutôt de grands vivants. Jamais on n’a mis quelqu’un en prison pour son impuissance et son pessimisme, au contraire. Du point de vue des nouveaux philosophes, les victimes se sont fait avoir, parce qu’elles n’avaient pas encore compris ce que les nouveaux philosophes ont compris », Gilles Deleuze, « À propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général », Supplément à la revue Minuit n° 24, mai 1977, repris dans Deux régimes de fous, textes et entretiens 1975-1995, Minuit, 2003.
  • 5. « Nous disons que le langage n’est pas un moyen pour communiquer quelque chose qui se tiendrait ailleurs (un contenu hors du langage lui-même, de la démarche même du rapport de communication) … En conclusion, le langage n’est pas un moyen mais une pratique, un terrain absolument matériel, qui modifie la réalité, le rapport de forces entre les classes, la forme des rapports interpersonnels, les conditions de la lutte pour le pouvoir », « Un langage sale pour le mouvement », Radio Alice radio libre, op. cit. Ou encore : « Recommençons depuis le début et n’effaçons rien. La schizophrénie en appendice. / Informer ne suffit pas. / Ki émet Ki reçoit ? / “Ouvriers-Étudiants”, le papier se gaspille… / La vague arrive la première, d’abord, tout de suite. / Comme une brève incise, un point de référence partout. / L’information augmente, les liaisons se multiplient… Ki informe que le jour X à une certaine heure / dans tel atelier de telle usine / est arrivé tel épisode de lutte, / Ki peut s’étendre ? ou ke dans la « nième » classe / du cours AC de telle école / les étudiants se sont mis à rire bruyamment / face à la stupidité du MEGA professeur, / l’invitant à sortir ? Ou que pendant la dernière année, / 3 millions de femmes ont avorté d’une-manière-irre-spons-able ? / Ou ke dans la seule Turin le nombre de familles / qui autoréduisent les factures du gaz / a augmenté le mois dernier, de 15 000 à 70 000 ? […] Ki reçoit cette information ? […] Il faut enregistrer chaque écart minime / dans le diagramme quotidien des luttes », Radio Alice, 5 août 1976