L’autoconscience

Il n’y avait qu’une seule façon d’échapper à la symbolique masculine : partir de soi. Donner de la valeur, dirait-on aujourd’hui, à son propre vécu, en lui conférant une dignité politique. « Le personnel est politique », voilà le mot d’ordre. La nécessité d’une attention spécifique à l’histoire de chaque individu-femme, comme condition et mesure de tout agir collectif ; le besoin des autres femmes pour se comprendre soi-même. L’analyse se concentra sur la famille : « plus jamais mères, femmes, filles, détruisons les familles ». Et aussi sur l’éducation autoritaire (le livre Du côté des petites filles6 allait, par exemple, dans ce sens), sur le rapport à la mère et à ses semblables. De là surgirent de petits groupes d’autoconscience, une pratique inventée aux États-Unis et diffusée en Italie par les collectifs Rivolta femminile1.

Dans un numéro de 1974 de Sottosopra, une revue milanaise fondée deux ans plus tôt, on peut lire :

                      

« L’autoconscience, c’est se poser des questions.

Demandez à un ouvrier quel est le taux de nocivité de son atelier, la date de la dernière négociation du contrat, quel niveau de qualification il possède, comment on lui a calculé ses retenues sur salaire, et vous aurez des réponses.

Posez les mêmes questions aux femmes : vous rencontrerez de la paresse, du manque d’intérêt, de l’indifférence, de la délégation.

Pendant la pause-déjeuner, les femmes achètent des choses pour leurs enfants sur les petits marchés devant l’usine, les ouvriers discutent, lisent les panneaux syndicaux, le journal et les tracts qu’on leur a distribués (mais beaucoup de camarades sont portés instinctivement à ne pas donner de tracts aux femmes parce que “de toute façon, elles ne les lisent pas” !).

Entre deux tracts, nous nous sommes demandées pourquoi.

Notre petit groupe d’autoconscience est composé d’une douzaine de femmes.

Nous nous retrouvons chaque semaine. Ensemble, nous avons compris que même s’il existe un lieu pour nous à la surface de la terre, il nous faudra le conquérir, et que nous ne devons plus compter sur les hommes, pas même pour nous ouvrir une boîte de tomates pelées.

Nous avons compris que nous sommes capables de vivre (et ce n’est pas rien) et que nous n’avons pas besoin de pères, de mères, de grands frères, de psychologues ou de prêtres, qu’il est possible d’avancer “en comptant sur nos propres forces” et que nous sommes fatiguées des conseils, du courrier du cœur, des recommandations, des “demandez donc à…”, etc.

Nous avons appris à nous regarder au dehors et au dedans, pour comprendre comment est fait le monde et comment nous sommes faites, sans personne pour nous le dire à l’avance et pour l’expliquer à notre place ; pour le dire vite, nous avons RETIRÉ À L’HOMME TOUS SES mandatS, avec tous leurs effets annexes et connexes : paresse, indifférence, qualunquisme.

Il y a quelque temps, nous avons mené une enquête auprès des femmes au foyer dans un quartier périphérique de Milan. “– Combien d’heures travaillez-vous par jour ? – Bah, 12, 15, je ne les ai jamais comptées…” ; “– Est-ce que ça vous arrive de sortir de chez vous ? – La dernière fois que j’ai voyagé, c’était pour mon voyage de noces” ;  “– Comment faites-vous pour ne pas tomber enceinte ? – C’est mon mari qui s’occupe de tout…” (quatre enfants, un curetage).

Nous avons aussi demandé des idées pour changer la situation, pour essayer de changer les choses. « Qu’est-ce que vous voulez y faire ? On est condamnées à ça ». Découragement, confusion et résignation.

Entre deux entretiens, nous nous sommes demandées pourquoi.

Dans notre groupe de prise de conscience, certaines ne pouvaient pas sortir seules, pas même un soir. Toujours leur mari aux basques et dans des lieux fixés à l’avance.

Ça a été une conquête cette soirée d’autoconscience, on a compris qu’il était possible de changer quelque chose, et que la liberté qu’on nous a toujours refusée est une victoire de chaque jour, qu’il faut arracher avec les dents.

Nous avons eu du mal à vaincre notre sentiment de culpabilité à cause des assiettes sales laissées sur l’évier pour pouvoir venir à la réunion, ou du mari seul à la maison qui fait la gueule, de la mère qui hurle, du bébé qui vient juste de s’endormir.

Mais pour toutes, c’était une question de survie. On ne pouvait pas faire autrement. Qui a dit que nous devions nous contenter des restes ? Que notre truc c’était la maison et les enfants ? Qui a décidé qu’on ne devait être qu’un cul et des nichons ?

Et nous nous sommes senties coupables, oui coupables de tout : de ne pas nous être rebellées plus tôt, d’avoir tant attendu pour parler, d’avoir toujours patienté, parce qu’après tout, un jour ou l’autre sans doute, tout allait changer, coupables d’avoir toujours cherché des bras pour pleurer au lieu de bazarder casseroles et tablier, laque ultradouce et gaine archiserrée, coupables d’avoir gâché tout ce temps en romans-photos, en Chiamate Roma 31312, en bavardages de palier et courses au supermarché (attention aux offres spéciales !), en jupes courtes et bas transparents, coupables surtout de s’être toujours annihilées en “lui”, en “eux”, d’avoir consacré toute une vie aux autres, esclaves fidèles et silencieuses.

Tout cela pouvait changer, tout cela a changé à l’intérieur de nous.

À présent, ce qui est important c’est de “s’accorder de l’importance”, ce monde est aussi le nôtre, à condition de nous unir et de prendre conscience.

Les kiosques à journaux débordent de femmes nues et nous, nous n’arrivons pas à parler de sexe. Lorsque nous le faisons, c’est de manière maladive, comme s’il y avait tellement de problèmes non réglés avec la sexualité qu’il valait mieux la tourner en dérision. Le plus souvent, c’est le tabou, le silence.

La marchandisation du sexe a atteint des dimensions absurdes : rien ni personne n’échappe à la technique manipulatrice des mass media. Voici ce qu’en dit Marcuse dans Eros et civilisation : “À travers l’industrie culturelle à tous les niveaux, la sexualité a été réduite à un comportement de type administratif : la mobilisation érotique permanente imposée par les images du capitalisme monopoliste castre toute potentialité cathartique effective de la sexualité3.”

C’est ainsi qu’au lit, nous ne sommes jamais seuls : avec nous, il y a les conseils de Cosmopolitan, les 57 positions érotiques du dernier fanzine pornographique, la grappa bionda4, le canapé “invitant”, les bandes de roulement pour des courbes plus douces, les frustrations du chef de bureau, l’insécurité accumulée, l’énergie réprimée, l’agressivité amoncelée, l’envie d’autres partenaires, le chantage affectif toujours en embuscade, l’instinct de posséder, de s’approprier l’autre, et parfois aussi le dégoût, la nausée, l’assimilation instinctive aux animaux.

Il y a tout cela (et d’autres choses encore !) entre nous et un autre, quand on “fait l’amour”.

Mais on n’en parle pas. Ou plutôt si : l’homme pour énumérer ses trophées de guerre ; la femme pour confier, inquiète, à une amie que ce mois-ci elle a “du retard”.

Dans notre petit groupe, nous avons voulu briser l’omertà, y compris sur ces questions et nous avons commencé à en parler. Timidement tout d’abord. Comme nous n’avions pas le courage de partir tout de suite de nous, nous avons pris le prétexte d’un livre, et puis les paroles, les expériences, les problèmes de chacune d’entre nous se sont égrenés sans difficulté, sans peurs et sans méfiance. C’est vrai, y en a encore qui ne parlent pas, qui ne mettent pas en commun : ce qui fait obstacle, ce sont des années de solitude, d’avoir dû affronter ces problèmes enfermées entre les quatre murs de ses pensées, avec devant soi l’ombre de l’homme.

Nous avons découvert que nous avions le droit de parler de notre corps, parce qu’il nous appartient à nous et à personne d’autre, ni aux magazines ni à la lit