L’année frontière

« Quand l’extraordinaire devient quotidien, c’est qu’il y a la Révolution1. » Cette maxime du « Che » reflète bien l’état d’esprit des protagonistes du mouvement de 1977, l’année de la grande révolte. L’année la plus occultée aussi, la plus refoulée. Ce refoulement, qui dure depuis maintenant dix ans2, témoigne de la peur du pouvoir institutionnel de se confronter de nouveau aux contenus d’un mouvement social, politique et culturel qui s’était manifesté cette année-là sous des traits irréductiblement révolutionnaires. 77 n’a pas été 68. 68 a été contestataire, 77 a été radicalement alternatif. C’est pour cette raison que la version officielle présente 68 comme « bon » et 77 comme « mauvais ». Et effectivement, 68 a été récupéré tandis que 77 a été anéanti. C’est pour cette raison qu’à la différence de 68, 77 ne sera jamais un objet facile de célébration3.

Mais le refoulement du mouvement de 77 a aussi été le fait de ses acteurs mêmes. Des milliers de personnes ont intériorisé les effets catastrophiques du terrorisme répressif d’État, effaçant avec la mémoire des événements vécus leur propre identité antagoniste. Par-delà ces deux refoulements « volontaires », il y a l’effet de la gigantesque mutation des technologies de la communication qui a arasé des pans entiers de la mémoire sociale. Pourtant, en dépit de cet effacement, les questions posées par le dernier mouvement anti institutionnel de masse en Italie restent actuelles, parce qu’elles demeurent sans réponse. « Quel développement pour quel futur? » : telle est la question centrale, simple et terrible, qui résume l’« intuition » du mouvement: celle que ce moment devait être vécu comme le point de bascule d’un changement d’époque, que la crise et l’épuisement des règles régissant les relations et l’organisation sociales fondées sur le système industriel avait rendu criant.

La sensibilité particulière de ce mouvement c’est d’avoir compris ce qu’allait impliquer l’irrésistible passage à la société obscure et indéchiffrable de l’ère post-industrielle. Et d’avoir su s’emparer, sur le plan des contenus, de la question centrale que posait ce passage: celle du travail et de ses transformations.

La fracassante irruption du mouvement de 77 sur la scène sociale, sa composition – des étudiants, des jeunes prolétaires, des femmes en situation précaire, « non garanties » sur le marché du travail – contraignirent les experts en socio-politologie nationale à tenter d’analyser ses caractéristiques – aussi inédites qu’indéchiffrables. Mais, les acteurs du mouvement se montrèrent d’emblée fort mal disposés à l’égard de l’attirail classique de l’enquête sociologique et psychanalytique, qui devait faire la lumière sur les causes de leur déviance par rapport aux règles du « vivre-ensemble ». Ainsi, sans données, sans chiffres, sans encéphalogrammes à leur disposition, nos « experts » ne surent rien faire de mieux que de combler leur vide de savoir par un étalage ininterrompu d’âneries publiées des mois durant dans des journaux et des revues, qu’ils soient indépendants ou liés à des partis4.

Ainsi en fut-il, jusqu’à ce que la rigoureuse lucidité des intellectuels du PCI descende dans l’arène du « débat ». Le lendemain du jour où Lama fut chassé de l’Université de Rome, Asor Rosa, ex-opéraïste des Quaderni rossi et de classe operaia, livra une analyse complète des nouveaux sujets sociaux de la révolution en acte. Cet effort conceptuel, qui prit le nom de « théorie des deux sociétés », remporta un tel succès qu’il en devint immédiatement l’analyse officielle5.

Dans les grandes lignes, le raisonnement était le suivant: la crise engendre le chômage qui touche en premier lieu les jeunes. Le chômage est une exclusion du système du travail productif (qui est celui de la classe ouvrière d’usine) et cette exclusion se traduit par un délitement et un désespoir qui finissent par se traduire à leur tour par une violence irrationnelle et irréfléchie. Ce sont précisément ces sujets marginaux (exclus sociaux parce que non intégrés au système productif central de l’usine) qui forment la « seconde société », « grandie aux côtés de la première, et peut-être à sa charge, mais sans en retirer d’avantages conséquents, sans débouchés, sans enracinement dans la première société6 » (la société ouvrière).

Pour la culture industrialiste du mouvement ouvrier historique, « la centralité ouvrière » est synonyme d’emploi fixe dans les usines de biens de consommation durables. Les sujets qui n’occupent pas une position de ce type sont donc nécessairement des marginaux. Un mouvement constitué de tels sujets – qui par surcroît revendiquaient leur pleine autonomie vis-à-vis des institutions historiques du mouvement ouvrier, parti et syndicat – ne pouvait par conséquent qu’être considéré comme un dangereux phénomène de marginalisation et de parasitisme corporatiste, susceptible d’être aisément instrumentalisé par les forces réactionnaires et conservatrices. Nul hasard si Giorgio Amendola, prestigieux intellectuel du PCI, a forgé pour qualifier le mouvement les termes de neosquadrismo et de diciannovismo7.

Le jugement porté par la gauche historique sur le « mouvement de 77 » se fondait donc sur une analyse de la composition de classe qui ne tenait aucun compte de la grande transformation des processus de production et de la journée sociale de travail qu’avait provoquée la restructuration capitaliste. Cette restructuration, qui restera sous le nom de « reconversion industrielle », a pris dès 1974 (l’année de la crise pétrolière) la forme d’une attaque contre la composition technique et politique de la classe ouvrière des grandes usines. La cassa integrazione a été le premier des puissants instruments patronaux qui ont servi à liquider le cycle de lutte de l’ouvrier-masse, en faisant éclater sa « rigidité », c’est-à-dire l’homogénéité matérielle et politique dont il tirait les conditions de son pouvoir, en premier lieu dans l’usine mais aussi dans la société8. Cette restructuration a eu pour effet premier le décentrement, la dispersion, la fluidification et la diffusion dans le champ social de larges pans du processus de production et de reproduction.

De nouvelles figures sociales, traditionnellement exclues du marché du travail, furent intégrées à ce réseau où les conditions de travail non normées prenaient la forme du chômage partiel et de la précarité. Ce que le parti communiste et le syndicat ne surent ou ne voulurent pas comprendre, c’est que ces nouvelles figures précaires et non garanties avaient pourtant, de manière directe ou indirecte, une fonction productive; que leur nature était ouvrière dans la mesure où on extrayait d’elles de la plus-value; qu’elles étaient partie intégrante de la nouvelle composition de classe qui était en train de se constituer au rythme de la métamorphose du processus de production, avec la diminution des emplois manuels traditionnels et l’augmentation du travail intellectuel massifié.

Plutôt que de prêter attention à ces nouvelles figures productives et de prendre acte de la charge de nouveauté qu’elles exprimaient du point de vue du développement et de l’organisation politique, le Parti communiste et le syndicat y opposèrent la plus grossière des analyses. Et au bout du compte, ils les réduisirent à la dangereuse irrationalité d’un nouveau sous-prolétariat de masse auquel il convenait d’opposer la fermeté rationnelle et démocratique d’une classe ouvrière garantie, retranchée dans les grandes cathédrales industrielles où elle cultivait l’illusoire certitude de contenir les assauts de l’offensive capitaliste.

Sur le plan de la politique institutionnelle, la stratégie du « compromis historique » du PCI donna ses meilleurs fruits lors des élections administratives de 1975, où le Parti conquit de nombreuses localités importantes, et davantage encore l’année suivante lors des élections législatives où il faillit devancer la DC.

Comme cet éclatant succès électoral arrivait au sommet de la vague de luttes de masse des années précédentes, le Parti s’imagina avoir réduit les mouvements au rôle de courroie de transmission de son projet dans le champ social et politique. Dès lors, il s’occupa surtout de ses prétentions à être un « parti de gouvernement » et consacra toute son énergie à des manœuvres d’alliance et à des tractations avec les autres partis.

Hanté par l’idée que sa légitimité à gouverner devait passer par une image de crédibilité démocratique, il accepta de se porter garant de la conflictualité sociale et de participer à la réduire, à la contrôler, à la canaliser, à l’administrer, voire à la répudier, à l’excommunier et à la réprimer dans ses aspects les plus incompatibles avec la survie du système en crise. En conséquence, les organisations et les secteurs du syndicat contrôlés par le PCI élaborèrent une ligne qui visait, sur les lieux de travail, à l’élimination de toute opposition ouvrière incontrôlée ou incontrôlable. Dans le même temps, elle se faisait valoir auprès des milieux industriels comme une force capable de favoriser une sortie de la crise de la ­production.

Cette stratégie eut pour résultat l’acceptation par le syndicat de la « politique des deux temps »: d’abord les sacrifices à supporter par la classe ouvrière pour rétablir les marges d’accumulation de capitaux érodées par les luttes des années précédentes, ensuite une reprise de la production et une distribution équitable des revenus et des pouvoirs.

Campés sur ces présupposés culturels et sur cette stratégie politique, le PCI et le syndicat durent faire face en 1977 à l’imprévisible surgissement d’un mouvement constitué d’une grande variété de sujets prolétaires hautement scolarisés et très réceptifs aux transformations rapides d’un système productif qui s’acheminait vers la fin de la centralité du travail industriel.

Ces sujets condensaient, comme à travers un énorme entonnoir, tout le savoir, toute la mémoire organisationnelle du cycle de luttes anti-institutionnelles (et donc autonomes et radicales) qui s’était déployé sans interruption depuis le début des années 1960. Et parce que, du point de vue du rapport dialectique à la restructuration capitaliste, ils étaient avant tout la conséquence historique, le produit logique de l’ouvrier-masse, ils s’avérèrent extrêmement agressifs dans leur expression politique antagoniste.

Le concept de refus du travail qui avait traversé toutes les années 1960 et la première moitié des années 1970, avait finalement trouvé sa génération, la génération qui faisait de lui le fondement de son identité culturelle, sociale et politique. La restructuration, en fluidifiant le marché du travail, était en train de dessiner une nouvelle organisation productive où l’activité salariée devenait toujours plus précaire, discontinue, alternant indifféremment les fonctions manuelles et intellectuelles. Les sujets de 1977 s’approprièrent ce terrain d’extrême mobilité – entre les différents emplois, entre emploi et chômage – en prenant le parti de considérer la prestation salariale comme un fait occasionnel plutôt que comme le fondement constitutif de leur existence.

Loin de se mobiliser et de lutter pour s’assurer « un emploi fixe » à vie, en usine ou dans un bureau, ils préférèrent expérimenter les alternatives possibles pour se procurer du revenu. De condition subie, la mobilité dans le rapport au travail se transforma pour eux en choix conscient, largement préféré à l’emploi garanti huit heures par jour, toute une vie durant. Lorsqu’ils eurent pris acte de l’impossibilité (et de l’inutilité) de résister au processus de restructuration en luttant pour la « sauvegarde des emplois », les jeunes ouvriers en poste dans les usines s’auto-licencièrent et choisirent le front du travail mobile.

C’est par ces comportements et par ces choix, bien plus que par leur propension à la violence dans les luttes, que les jeunes du mouvement de 77 suscitèrent le scandale dans les rangs du mouvement ouvrier historique. Et à rebours, on comprend bien pourquoi toute la tradition du mouvement ouvrier historique, profondément enracinée dans l’idéologie du travail, ne pouvait qu’apparaître aux yeux du mouvement de 77 non seulement comme profondément étrangère mais aussi comme objectivement ennemie: ennemie de son besoin, mûri par l’extraordinaire développement des forces productives, de libérer la vie de l’esclavage, du chantage au travail subordonné. L’affrontement était inévitable. Et il fut ­violent.

Ainsi, en 1977, c’est un conflit à la fois politique et culturel qui se généralisa jour après jour jusqu’à occuper la totalité de l’espace social, concentrant la conflictualité qui avait traversé toutes les années 1970. Un affrontement violent entre les classes et à l’intérieur de la classe, le plus violent peut-être qui se soit produit depuis l’unité italienne. 40000 inculpés, 15000 incarcérés, 4000 condamnés à des milliers d’années de prison, et puis des morts et des blessés par centaines, dans les deux camps. On se gardera bien de regarder ces chiffres comme le pur résultat d’un pari hasardeux, issu du savoir délirant d’un quarteron scélérat de « mauvais maîtres », qui aurait prospéré sur les tendances nihilistes de couches sociales marginales et acculturées9. Ce qui imposa l’échéance de ce conflit, c’est l’accélération des contradictions sociales entre les classes qui, dans la crise généralisée, poussaient à un affrontement direct pour la redéfinition de nouvelles règles de pouvoir.

  • 1. Ernesto Che Guevara, Journal, Gallimard, 1992
  • 2. Quarante ans ont passé désormais, mais cette formule n’a rien perdu de son actualité puisque, selon la formule de Paolo Virno, « s’inaugure alors un exode qui n’est pas encore arrivé à son terme », « Le futur est derrière nous. Notes sur 1977 », L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, op. cit
  • 3. Cette thèse sur 77 connaîtra une certaine postérité, voir en particulier Ceci n’est pas un programme, « Mai rampant contre Mai triomphant ! », Tiqqun, n° 2, septembre 2001, repris dans Tout a failli, vive le communisme !, La Fabrique, 2009
  • 4. Cette résistance à l’objectivation, déjà aperçue chez les ouvriers de l’usine Olivetti d’Ivrea, se poursuivra jusque dans les années 1980 : le 4 avril 1984 à Milan, le collectif punk d’occupants de la via Correggio envahit la conférence de presse d’un colloque sur les « bandes de jeunes ». L’un d’entre eux se taillada le torse au rasoir devant les politiques, experts et sociologues présents, maculant de son sang un tract qui commençait par : « Ceci est mon sang : analysez-le ! Peut-être découvrirez-vous mes véritables besoins. » Voir l’ouvrage publié par Primo Moroni, Consorzio Aaster, Centro Sociale Cox18, Centro Sociale Leoncavallo, Centri sociali, geografie del desiderio, Shake edizioni, 1996 – disponible en ligne
  • 5. Alberto Asor Rosa, Le due società, Einaudi, 1977. Alberto Asor Rosa a fait partie des fondateurs des revues Quaderni rossi et classe operaia ; il a également fondé avec Massimo Cacciari la revue Contropiano (1968-1971). Professeur de littérature à l’université de Rome, il est entre autres l’auteur de Scrittori e popolo (Samona e Savelli, 1965) dans lequel il prend pour cible la veine « populiste » de la littérature italienne contemporaine. Il a été député en 1979-80, élu sur les listes du PCI
  • 6. Ibidem
  • 7. Le terme de squadrisme désigne les groupes paramilitaires du fascisme naissant ; le diciannovismo, dont Berlinguer accuse le mouvement en février 1977, renvoie aux événements sociaux et politiques de l’année 1919, au moment de l’avènement du fascisme. Franco Berardi, dit « Bifo », répondra à ces mises en causes en avril 1977 dans L’Espresso : « Il est à la mode aujourd’hui de parler à propos [du mouvement de 77] d’irrationalisme et même de retour à l’esprit de 1919. C’est de la mystification pure et simple : l’esprit ancien combattant de 1919 était l’expression de secteurs petits-bourgeois ouvertement anti-ouvriers, alors que le nouveau mouvement est l’expression de couches qui en majorité – dans le processus de recomposition de classe – appartiennent au monde du travail (même si ce n’est pas toujours le travail d’usine)… », repris dans Italie 77, le « mouvement », les intellectuels, documents rassemblés par Fabrizio Calvi, Seuil, 1977. Dans la même veine, lire également au chapitre 11 – Et puis il y a aussi le nicodémisme : entretien de Gianni Corbi avec Giorgio Amendola, p. 578 sqq
  • 8. En 1974, la FIAT avait mis 65 000 ouvriers en cassa integrazione
  • 9. Sur l’idéologie judiciaire des chefs, des instigateurs et des « mauvais maîtres », on lira la réponse de Lucio Castellano devant le juge Calogero au moment de son arrestation le 12 juin 1979 : « Votre motif premier est de réduire le mouvement de ces dernières années à quelque chose que vous puissiez comprendre avec votre langage, de le réduire autrement dit à un complot. C’est pourquoi vous devez y trouver un cerveau central […] Vous êtes convaincus que le monde est fait de maîtres et de serviteurs, et que ces derniers sont rarement en mesure de faire de réels dégâts : vous êtes convaincus que la question du pouvoir se pose toujours dans les termes shakespeariens d’une guerre entre consanguins. Ces choses que vous m’imputez font partie de votre culture, non de la mienne. » Cité dans Marcello Tarì, Autonomie !, op. cit