L’aire de la contre-culture

Il y avait suffisamment de vitalité et de nouveauté dans les romans de Kerouac, la poésie de Ginsberg, les écrits de Miller, pour susciter jusqu’en Italie une forte identification à des modèles de vie alternatifs. C’est à partir de là que commence à émerger, dans les villes de la péninsule, une aire de la contre-culture. Ce sont les premiers voyages en Orient à la recherche d’autres cultures, d’autres sagesses, en dehors des normes blanches et occidentales. La critique des institutions gagne du terrain: de la famille à l’école et à la transmission des savoirs, du refus du monde du travail à l’objection de conscience, de la critique du concept de « folie » au refus des institutions psychiatriques, du refus de la « justice bourgeoise » au mot d’ordre d’abolition des prisons. Autour de la critique des « institutions totales », les beat italiens parviendront à former de larges alliances, y compris avec les intellectuels révolutionnaires ou démocrates – qui prendront d’ailleurs directement en main la suite des batailles sur ces questions.

C’est à Milan en 1965 qu’apparaissent les premiers indices d’un « mouvement beat » italien. Un groupe de « chevelus » loue une boutique viale Montenero et la transforme en un lieu de convivialité. Armés d’une polycopieuse et de ­techniques pour le moins créatives, ils impriment leur propre journal, d’abord intitulé Mondo beat. Pour échapper aux lois sur la presse et à l’obligation d’avoir un directeur de publication, il paraîtra ensuite sous différents noms: Urlo beat, Grido beat, etc., avec la mention « numéro zéro en attente d’autorisation ». Dans une singulière alchimie, il mêle anarchie, philosophies orientales, révolte existentielle et batailles antiracistes sous l’égide de Malcolm X, le leader des Blacks muslims américains.

Beaucoup de « chevelus » viennent de la province; pour vivre, ils se débrouillent en vendant par exemple de petits bijoux (sur le modèle de leurs homologues anglais et américains). Quiconque arrive au local de Mondo beat y trouve fraternité et soutien de la part de la communauté. Les beat sont non-violents, et lorsque l’un d’entre eux est arrêté par la police, ils défilent avec des fleurs devant la Préfecture en signe d’entente pacifique, mais non sans ironie. Ils se retrouvent habituellement à Brera (le quartier des artistes), mais ils commencent rapidement à ressentir la nécessité d’une expérience plus authentique et plus communautaire, sur le modèle du mouvement hippie. Beaucoup plus nombreux, et plus « socialisés », les hippies vont intégrer l’expérience culturelle des beat et la radicaliser en axant centralement leur pratique sur la question de la « commune », de la vie en groupe où l’expérience politique du dissensus est indissociable de la dimension quotidienne et interpersonnelle. Comme on allait le dire un peu plus tard: « ceux qui parlent de révolution et de luttes de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre1. »

« Parce qu’ils participaient d’un mouvement plus vaste de refus de la civilisation capitaliste, les hippies commencèrent par essayer de créer une réalité alternative dans la ville même, sur le modèle de la free city, autour de lieux communautaires d’assistance et d’entraide mutuelle2[…]. Plus tard, ils abandonnèrent le territoire urbain pour s’approprier une autre dimension existentielle, celle de l’environnement et de la nature. Back to nature.

Mais le phénomène communautaire a d’abord grandi dans la rue. Au plan superstructurel, la rue est l’espace de représentation et d’affirmation du capital, et l’aliénation qui en résulte annihile toute possibilité de rapport entre l’homme et son milieu. Il est cependant possible de modifier l’habitat*, y compris en profondeur, en intervenant sur ses structures matérielles et en agissant sur les usages factices qu’il impose. C’est ce que firent les hippies, et à leur suite les “politiques”, avec le mot d’ordre: “Prenons la ville”3.

La redécouverte qu’il était possible d’enter en contact direct avec la communauté urbaine, cette réalité qui était l’expression de la culture dominante, et par conséquent de la classe dominante, fut incroyablement porteuse d’énergies nouvelles. Vivre à tous les coins de rue, habiter les places prit un sens révolutionnaire: il fallait banaliser le territoire ennemi, la ville, pour en faire un usage nouveau, un usage humain. Ce que peuvent avoir gardé pour nous de mythique les noms de Brera, Campo dei Fiori, Village, le Dam, Picadilly, est lié à ce souvenir: ce sont ceux des premières communautés alternatives, des premières “zones libérées” [...].

[…] La culture hippie, aux États-Unis, en Italie et ailleurs, a été une culture orale et même, pourrait-on dire, une culture visuelle: il n’y avait pas meilleur moyen pour la diffuser que ces communautés urbaines qui avaient surgi dans les rues. Les cheveux longs exprimaient le refus, les vêtements déchirés disaient le rejet du concept bourgeois de bienséance […]. Un vêtement volontairement déchiré n’a rien à voir avec un vêtement pauvre. Car si le second ne réfère qu’aux lois de l’économie, le premier (qui est le vêtement hippie) est le signe d’une richesse culturelle cachée […]. L’apparence extérieure devenait un moyen de communication, qui permettait de distinguer immédiatement l’ami de l’ennemi et, de reconnaître par conséquent les membres des premières éphémères communautés alternatives […]. Si tu es sale et dépenaillé, tu as peu de chance de fréquenter une maison bourgeoise, si tu as les cheveux tellement hirsutes que tu ne peux pas les coiffer, tu as peu de chance de trouver un travail “respectable”. »

De fait à Milan (qui est alors une sorte de référence régionale) et dans d’autres villes, les beat-hippies vont chercher, par-delà la très grande fragmentation des groupes et la diversité des étiquettes, à fabriquer leurs propres outils de communication. Mondo beat, le premier journal underground italien, sort en novembre 1966, et il devient rapidement la feuille de liaison et d’information des différents groupes actifs en Italie. Le plus important d’entre eux est sans doute Onda Verde, qui se distingue à la fois par sa grande richesse culturelle et par l’ampleur de son projet politique. Son fondateur, Andrea Valcarenghi, sera ensuite l’instigateur de Re nudo4, et restera longtemps l’une des figures majeures de la contre-culture. Le premier numéro de Mondo beat fait état de la fusion en cours entre les groupes beat, Provos et Onda Verde, actifs surtout à Milan. « À partir de ce moment, Mondo beat s’affirme comme la voix des « chevelus » en Italie: il relaie leurs manifestations presque quotidiennes, leurs grèves de la faim, il organise l’agitation au plan national (contre le coup d’État en Grèce, le racisme, la guerre du Vietnam, les violences policières, etc.). La police et la presse en font la cible de leurs attaques. Après quelques numéros, une scission fait suite à la décision de certains rédacteurs de faire éditer le journal chez Feltrinelli (que les dissidents qualifiaient d’« éditeur de mes boutons » en référence à sa production de gadgets5). C’est ainsi que prend fin la publication de Mondo beat, bientôt remplacé par Urlo e Grido beat, tandis que dans d’autres villes les journaux alternatifs se multiplient6. »

 

 

Méthodologie provocatrice de l’Onda Verde7

a) Pourquoi l’Onda Verde? Le mouvement de la nouvelle génération en Italie doit faire face à certains risques, qu’un seul terme suffit à désigner: l’assimilation. Essayons d’en énoncer quelques-uns.

1) L’importante fragmentation des groupes. Cela peut signifier une faible capacité à concentrer les forces, l’éparpillement des actions, l’accumulation confuse des sigles, l’absence de communication entre les groupes. (Mais c’est aussi une donnée très intéressante qui implique le refus de l’organisation bureaucratique et de la concentration des pouvoirs, le choix de la responsabilité directe et de l’autogestion dans les prises de décision, des modes d’intervention ponctuels et situés.)

2) L’instrumentalisation par les organisations politiques. Une opération de ce type est spécialement dans les cordes du PCI et des diverses sectes paracommunistes; elle se traduit par la perte de notre autonomie de mouvement et notre ­réduction au rang de piétaille.

3) L’instrumentalisation par des groupes culturels et liés au pouvoir économique. Assimilation par la culture et le marché: c’est le danger que nous oppose une bourgeoisie particulièrement habile et rouée en la matière.

4) La confusion dans les programmes et un faible niveau de conscience des méthodes et des résultats de l’action dans la société. Le risque est que le mouvement général de la jeunesse ne parvienne pas à consommer la rupture avec le « vieux monde », à couper le cordon pour libérer un flux d’action continu, qui parte d’un ensemble de situations A pour arriver à un ensemble B, puis de B à C, etc.

b) Face à ces risques, l’Onda Verde s’est donné pour tâche de travailler à une conscience générale des méthodes et des résultats; à une base méthodologique commune pour chaque type d’action.

Tout cela (cf. Marisa Rusconi, Il Giorno, et toutes sortes de cultureux) nous a immédiatement valu d’être taxés d’« intellectuels », qualification immédiatement exploitée pour créer des frictions entre les groupes. Pour le dire plus précisément: tandis que chacun s’accorde sur la zoologie du chevelu protestataire romantique avec des anneaux dans le nez et le cerveau ramolli, on cherche scrupuleusement à tirer de lui tout ce qui est assimilable aux catégories culturelles et philosophiques en vigueur, à créer en somme et à faire prospérer le « beat de salon ».

Cela nous a définitivement persuadés de la nécessité d’une prise de conscience générale sur la question des méthodes. Et aussi de la nécessité d’un mouvement qui agit à différents niveaux, de manière à empêcher la définition, la classification, l’étiquetage et l’archivage (un Fantômas qui passe naturellement de la piazza di Spagna à la RAI-TV pour tromper la surveillance du zoologue et des agents de la fourrière qui le pistent).

c) Notre premier geste a été de prendre contact avec le plus grand nombre possible de groupes pacifistes, beat, provos, pour élaborer une méthode commune et un programme précis. Nous avons trouvé une première base d’accord dans le refus méthodologique de la violence, mentale et physique. Du même coup est apparu le premier objectif contre lequel agir de manière cohérente: la violence sous toutes ses formes, en tant qu’elle est un obstacle à la liberté de choix.

Ces deux premières définitions ont servi à poser un diagnostic: le système social actuel des « bourgeois » ou des « ventres mous » est né de la violence, il s’est fondé sur la violence, laquelle est d’autant plus funeste qu’elle est à la fois cachée et ordinaire.

Il s’agissait dès lors de choisir les MÉTHODES précises et OUVERTEMENT assumées susceptibles de produire, en situation, les RÉSULTATS idoines.

Tout ceci, nous allons l’exposer brièvement; nous précisons que nos propositions ont emporté jusqu’ici une large adhésion.

 

Méthodologie stratégique

Parler de méthodologie, que cela soit dit une fois pour toutes, ne signifie pas pour nous « tenir salon sur les méthodes » ou élaborer une « culture des méthodes ».

Nous parlons de méthodes parce que nous en avons terminé avec toutes les espèces d’idéologies axiomatiques et de philosophades métaphoriques. DERRIÈRE, il y a toutes ces choses qui « comptent » et dont nous ne voulons pas: une génération qui a sur le dos les guerres mondiales, les ghettos, les nazis et les stalinismes en tout genre; les autorités, la famille, la répression sexuelle, la société de consommation, la guerre et les armées, les prêtres, les policiers, les cultureux, les pédagogues et les démagogues.

Ce n’est même pas la peine de parler de tout ça. Ceux qui disent quelque chose, ce sont les jeunes qui s’enfuient de chez eux, qui descendent dans la rue et qui provoquent, qui désertent les organisations de l’Église, de l’école et des partis. Si vous avez besoin de parler de cela, vous n’avez rien compris, vous ne savez même pas où vous êtes. Vous voulez seulement de nouvelles « problématiques », des « débats », c’est-à-dire de l’eau au moulin du marché, qu’il soit culturel ou non. Nous, nous voulons changer tout de suite et d’urgence les situations qui nous environnent. Pour cela il faut agir et provoquer. Pour pouvoir le faire ensemble, de manière incisive – et que les résultats suivent – nous devons adopter des méthodes efficaces, adéquates aux objectifs de notre action, claires et univoques.

La vieille génération, qui détient ou soutient ou subit le contrôle social et la répression, doit mourir avant nous. Les ventres mous (leurs idéologies, leurs appareils, leurs méthodes) ne doivent pas survivre à leur mort naturelle, il ne faut pas que le passé revienne dans notre futur. L’inévitable renouvellement biologique doit se muer en renouveau général. À cette fin, nous avons adopté la méthode de la provocation.

Elle doit produire deux résultats: r) « rompre » avec la vieille génération. Celle-ci doit être désorientée, ridiculisée, contrainte à déballer son linge sale, à laisser apparaître la violence sur laquelle elle s’appuie de manière plus ou moins dissimulée. La séparation crée la provocation, la provocation accentue la séparation entre les responsabilités; rr) fabriquer un tam-tam permanent, un émetteur, un signal qui soit visible de partout.

Tous les jeunes doivent réaliser que nous vivrons après (= il est possible de créer une situation radicalement différente, c’est à nous de la construire, de la vouloir, d’avoir une conscience claire des méthodes pour y parvenir, pour la rendre concrète). Il faut qu’on sache que nous sommes ici, ce que nous faisons et comment; on pourra toujours discuter de ce qu’on peut faire de plus et de comment le faire mieux.

 

Méthodologie tactique

Il s’agit avant tout, de fourbir nos armes pour agir, d’établir les points d’appui à partir desquels provoquer et transformer. Par conséquent (et on s’en occupe déjà) : un organe d’information autofinancé, un quartier et des lieux occupés pour se retrouver en fonction des objectifs.

Opérations programmées:

A) Des manifestations de masse avec usage de la désobéissance civile et de la résistance passive. Des méthodes de provocation ironiques ou sarcastiques, destinées à mettre en évidence des réactions hystériques ou violentes. Rappelons simplement la « manifestation des fleurs », quand la police a chargé des jeunes qui rendaient des hommages floraux.

B) Des manifestations permanentes, des manifestations-spectacles, comme celle qui aura lieu dans quelques jours. À l’heure de pointe, des individus traverseront le centre-ville en ordre dispersé. Sur leurs vêtements seront inscrits des slogans comme: Rentrez vite à la maison, Carosello va commencer; Le pdt Moro est amusant et assez bon pour la santé; Ami, la guerre c’est une bonne affaire: investis ton fils; Le président Johnson vous offre des vacances gratuites au Vietnam: émotions garanties.

En d’autres termes, le ventre mou ne doit plus pouvoir se dérober aux stimuli: il doit être désorienté et travaillé de biais. C’est encore mieux si la chose est amusante (pour ceux qui la font) et devient une mode.

C) L’appel en direction de la jeunesse doit être mené dans les écoles et dans les lieux que fréquentent les jeunes, en utilisant des méthodes nouvelles comme le message téléphonique, le tract-enquête, le happening politique, la fête-congrès.

D) On programme le sabotage, avec l’infiltration provocatrice des organisations de jeunesse de l’école, de l’Église ou des partis qui utilisent les jeunes comme masse de manœuvre et inhibent leur action autonome.

E) Proposition de « Plans Blancs » à diffuser largement et à imposer à l’attention générale par la provocation directe. Ils abordent des questions qui sont de fait négligées, et pas par hasard. Exemples: PB pour l’« âge blanc »: nouvelle législation sur les mineurs; PB pour les « cheminées blanches »: contre la pollution; PB pour « l’homme blanc »: pour la contraception et la liberté sexuelle; PB pour « les bicyclettes blanches »: interdiction de la voiture dans le centre historique.

i) Quand une société industrialisée atteint un stade avancé de développement économique et technologique, la consommation s’accroît et chaque classe ou groupe social est gratifié d’une part de la Grande Tarte à la Crème.

Ceux qui crient le plus fort et sont supérieurs en nombre parviennent à obtenir une plus grande part de marchandises. Dans ce cas, les forces qui pourraient saper l’organisation sociale des activités mentales et transformatrices sont éliminées. Plus le niveau de consommation est élevé, plus les ouvriers et les paysans sont absorbés par le système, dont ils se retrouvent les défenseurs et les gardiens.

C’est de cette situation que naît le mouvement des jeunes. Ce sont des beat, il s’agit donc d’un mouvement étudiant de type américain, mais ils constituent L’UNIQUE FORCE SOCIALE RÉELLEMENT AGISSANTE POUR COMBATTRE LES MODÈLES SOCIAUX ÉTABLIS À DIFFÉRENTS NIVEAUX (PSYCHOLOGIQUE, ÉCONOMIQUE, CULTUREL, SEXUEL), POUR COMBATTRE LES GROUPES DE POUVOIR ET LES HIÉRARCHIES AUTORITAIRES QUI, DANS LES FAITS, SOUTIENNENT CES MODÈLES.

En Italie coexistent plusieurs réalités dont les différences tiennent moins à leur méthode d’action qu’à leur niveau de conscience: du yé-yé au « chevelu », du protestataire générique au groupe agissant selon des méthodes claires et conscientes. Tous ces stades sont nécessaires au mouvement général.

ii) Les méthodes des beatniks et celles des Provos ne sont pas très éloignées et sont toujours complémentaires dans la situation qui est la nôtre.

Les beat sont des jeunes qui s’enfuient de chez eux, des inadaptés qui refusent de vivre comme le prescrit la société du bien-être. Et cela est nécessaire.

Les Provos s’attachent, par la « provocation », à maintenir une « température sociale » élevée. C’est ainsi qu’on évitera au mouvement des jeunes de tourner en vase clos, et de se laisser facilement isoler, ignorer et digérer par la société. Et cela aussi est nécessaire.

L’Onda Verde aussi a adopté la méthode de la provocation. Mais « en situation », elle a deux autres objectifs:

– développer la réflexion sur les méthodes et sur la conscience générale de ces méthodes pour éviter des oppositions stupides, dues à des différences nominales et à des divergences d’« idées » plus qu’à des désaccords sur les actions concrètes et les méthodes;

– occuper l’espace laissé vacant dans les écoles par l’absence d’un mouvement étudiant réellement offensif et libéré de l’influence des partis. Et cela aussi est nécessaire.

iii) Oublier ces points fondamentaux c’est n’avoir rien compris, c’est réduire le mouvement à un phénomène provincial, à une série de « faits personnels » sans aucune signification opératoire.

(Marco Daniele, Onda Verde Provo)

 

Naturellement, les espaces libérés que les beat-hippies tentaient d’organiser furent partout l’objet de violentes attaques de la part de la presse bourgeoise (Il Corriere della Sera, notamment, leur a livré une bataille aussi vulgaire que forcenée) ; ils sont regardés avec méfiance et intolérance par les bien-pensants (on se souvient de l’épisode où des chevelus furent « tondus » par des parachutistes dans les rues de Novara sous les applaudissements des passants) et durement réprimés par la ­police (avec de fréquents passages à tabac, des centaines d’interdictions du territoire, des nuits au poste et en prison). Les beat répondent par la non-violence: ils offrent des fleurs aux policiers, s’enchaînent dans la rue, commencent à écrire des slogans sur leurs blousons et leurs t-shirts (une pratique qui, par-delà toutes les entreprises commerciales, se perpétuera jusqu’à aujourd’hui) ; ils fabriquent des outils d’analyse contre-culturelle de plus en plus élaborés, se mêlent à la contestation étudiante naissante (un long entretien donné à la Zanzara, le journal du lycée Parini, est censuré par la direction) et radicalisent une opposition déjà profonde à un « système des partis » totalement incapable de comprendre leur révolte existentielle.

 

 

Lettre au parti8

 

Cher Parti,

il est parfaitement inutile que Vous persistiez à déclarer à droite à gauche que Vous êtes du bord qui s’oppose à la droite, à la gauche, au centre, au centre-droit, au centre-gauche, à la gauche-gauche, à la droite-droite. Vous ne menez qu’une seule politique, celle de la collaboration pour la conservation du « trône ».

Il y a longtemps, alors que nous venions tout juste de naître, Vous vous êtes jeté tête baissée contre nous. Vous aussi, et Vous surtout, vous aviez votre mot à dire. Alors, nous étions des crados, des pouilleux, des parasites, des exhibitionnistes, des débiles, des invertis, des fainéants. Tout cela, vous l’avez abondamment répété, en bleu, en rouge, en blanc, en noir, en tricolore, avec la faucille, avec le bouclier, avec le flambeau, avec les drapeaux, avec le soleil, avec le marteau, avec la couronne. Tout cela ne nous plaisait guère et pourtant nous restions bouche cousue, bien sages et bien gentils. Mais à ce qu’il semble, c’était encore trop. Humiliations pour tout le monde, raclées pour les autres, lavage de cerveau pour le plus grand nombre. Les bas-fonds commencèrent à transmettre certaines pulsations au cerveau, que celui-ci répercuta aux mains. Et nous avons ­commencé à penser. À Vous, cela va sembler bizarre, mais nous avons commencé à penser. Et nous avons commencé, à votre grand émerveillement, à écrire; à écrire sur les blousons et sur les t-shirts.

À ce stade, Vous vous êtes aperçu qu’il nous manquait une véritable culture. Une culture fondée sur l’expérience directe, selon les nouveaux critères en vigueur. Et c’est ainsi que vous nous avez amenés dans ces pièces grillagées où l’on pouvait rencontrer des prostituées et des délinquants. Et c’est ainsi que nous avons appris. Alors, nous avons fini par décoller de nos marches, et nous sommes allés nous promener avec des pancartes bras dessus bras dessous, quand elles n’étaient pas pendues à notre cou. En toute logique, nous avions demandé Votre permission. Mais Vous, gros méchant, vous ne vouliez pas nous la donner: pour notre bien, naturellement. Reconnaissants mais désobéissants comme tous les enfants, nous sommes quand même partis faire un tour avec nos braves ­pancartes.

Vous, en bon père de famille, vous nous avez punis, enfermés sans manger, sans pisser; et puis s’il y en avait un qu’il valait mieux mettre au pensionnat, comme Vous êtes prévoyant, vous vous en êtes occupé. Ainsi, il ne fut plus notre camarade. Mais Vous, malheureusement pour Vous, Vous ne vous aperceviez pas que Vous accouchiez sans cesse de nouveaux enfants. Et les enfants sont devenus de plus en plus nombreux et de plus en plus turbulents. Et vous n’arriviez plus à les contenir et à les éduquer selon vos modèles. Maintenant, les crados commencent à avoir l’air moins crado, maintenant les pouilleux ne sont plus si pouilleux, maintenant les parasites commencent à disparaître, maintenant les exhibitionnistes sont moins exhibitionnistes, maintenant les débiles ne semblent pas si malades, maintenant les invertis semblent réintégrer leur sexe originel, maintenant les fainéants commencent à se remuer. Et quand viendra le temps de tracer une croix sur des petits bouts de papiers9 qui resteront tout blancs, tous les crados, les pouilleux, les parasites, les exhibitionnistes, les débiles, les invertis, les fainéants deviendront tous de braves fistons, ils deviendront tous de braves et de bons petits anges. Conclusion: Vous, cher Parti, nous Vous figurons sous la forme d’un chaudron, un chaudron émaillé de caca, odorant de caca, plein de caca. En clair, ce que nous voulons dire, étant donné que Vous êtes dur à la comprenette, c’est qu’avec nous ça ne prend pas. Vous jouez à un jeu, mais Vous n’avez personne avec qui jouer.

(The beatnik’s Clan, Monza)

 

La pratique des espaces libérés (communes urbaines, occupation des rues et des places) continue de se répandre malgré la répression. Alors qu’à Rome, dans le quartier Tiburtino, les beat-hippies tentent une expérience de free shop (un magasin où l’on peut s’échanger librement des objets de tous les jours), à Milan ils louent un terrain au bout de la via Ripamonti pour y installer une commune à ciel ouvert. Nous sommes à l’été 1967. Le Corriere della Sera et les autres journaux la surnomment aussitôt « Barbonia City10 » et divaguent sur les « noces sacrilèges » entre très jeunes gens, les drogues et les orgies supposées infester ce foyer de maladies, ce refuge pour mineurs en fugue. Il n’en fallait pas davantage pour que la police se déplace, et c’est en effet ce qui arriva. Le numéro 5 de Mondo beat donne, en juillet 1967, un long récit de l’expérience de « Barbonia City », à commencer par la ­description du climat qui règne en ville:

 

Milan en état de siège11

 

Descente du SID12

Postes de contrôle sur les autoroutes qui mènent à Milan et à la gare Centrale, voitures de police patrouillant sans discontinuer via Ripamonti, là où s’élevait la ville de tentes de « Mondo beat », policiers en civil, policiers en tenue à tous les coins de rue, prêts à tomber sur QUICONQUE aurait les cheveux un peu longs et ne porterait PAS de cravate, quiconque serait en minijupe et SANS veste, interrogatoires sur les trottoirs, inquisitions: – qu’est-ce que tu as là? ouvre. Ils sont soupçonneux, surtout quand ils voient des LIVRES et des PAPIERS, notes, cartes d’identité, cartes de la poste13: pourquoi tu traînes? tu as une RAISON PARTICULIÈRE? – MILAN AUX MAINS DE LA POLICE C’EST C-E-L-A QUI SE PASSE AUJOURD’HUI.

COUP D’ÉTAT DU CORRIERE

il excite l’opinion publique la monte contre nous depuis des mois la crée l’interprète nous informons avec des panneaux au camping: BONNES GENS LE CORRIERE DELLA SERA RACONTE DES MENSONGES

(ingénus saints naïfs que nous sommes)

les révélations et les articles sur les « SCÉLÉRATESSES » qui se commettent « AUX ABORDS DE L’IMPUDIQUE BIVOUAC » se succèdent à grand renfort de titres énormes et ridicules à base d’INDÉCENCE PATRIE DIGNITÉ ARROGANCE VIOLS IMPUDEUR SACRILÈGE ITALIE

il défend les mères d’Italie il se fait le porte-parole de leur « stupeur » et de leur « effroi ». Les mamans déclarent en chœur avec les papas et les grands frères: « Ils affichent leurs pêchés » « Une maman n’aura jamais l’âme en paix tant qu’il y aura des gens comme ça ». Ceux qui s’agglutinaient par centaines à la clôture pour nous voir jouer au ballon avec l’espoir de voir la décence poussée hors de ses limites et des couples enlacés toute la journée « même entre hommes, vous savez… il faudrait vraiment les lyncher, vous savez ». Le Corriere della Seppia14 donne des nouvelles de plus en plus alarmantes des « NUITS DE SANG SACRILÈGES » des « ARRESTATIONS DE VIOLEURS À L’IMMORAL CAMPING DES ­CHEVEUX LONGS » […].

Pendant ce temps l’air devient incandescent. La société de consommation se défend et secrète des anticorps pour nous expulser nous détruire NE PAS NOUS VOIR. Elle fait usage de tout l’arsenal du conservatisme: opinion publique journaux aux ordres journalistes de mauvaise foi ou débiles (ils sont aussi utiles, peut-être plus que les journalistes esclaves) police policiers intelligents qui cognent et policiers intelligents qui notifient la feuille de route l’interdiction du territoire milanais et policiers très intelligents qui sourient te VOUVOIENT et ne FONT pas BEAUCOUP DE BÊTISES.

Pendant ce temps quelqu’un se fait tabasser et revient au camping la tête en sang fracassée dans un bar dit-il où ils N’ONT PAS VOULU LE SERVIR PARCE QU’IL A LES CHEVEUX LONGS et PARCE QU’IL EST DU CAMPING. Il se passe des choses angéliques.

Et encore un élu socialiste interpelle Monsieur le Maire pour savoir « quelles mesures il entend adopter pour sauvegarder la DIGNITÉ et la MORALITÉ de Milan ». Les journaux font à cet événement une publicité énorme. LA NOTTE en tire gloriole et écrit que c’est grâce à ses bons services et à ses enquêtes que la question a été posée.

 

DEUX JOURS AVANT LA DESCENTE

Une vingtaine de voitures de police arrivent l’une après l’autre au camping avec la croix verte et la police municipale une mère EXCITÉE fait du foin les policiers arrivent sur les dents ils violent la propriété privée sur laquelle s’élevait le camping et que nous avons louée dans les formes la circulation bloquée des filles en robes à fleurs la foule applaudit l’étroite Italie se révèle. Inutile de dire qu’il n’y avait aucune raison d’entrer dans le campement et de tirer des coups de pistolet pour récupérer un garçon qui s’est enfui de chez lui étant donné que des centaines de mères sont venues de toute l’Italie et qu’à chaque fois on les a fait entrer et qu’à chaque fois on les a aidées comme on a pu À RETROUVER LEURS ENFANTS PARCE QU’AU FOND ON SAVAIT BIEN QU’UNE MAMAN ÇA NE DONNE PAS LE CANCER et qu’une fois rentré à la maison il est toujours possible de s’enfuir à nouveau.

 

DEUX JOURS PLUS TARD

OPÉRATION EXTERMINATION

LA DESCENTE DU SID (service des ordures ménagères) EST SUR LE POINT D’ÊTRE DÉCLENCHÉE

HEURE X:

Cent policiers armés agenouillés dans l’herbe et fidèles pour les siècles15 attendent en retenant leur souffle ils encerclent les ordres sont donnés par radio ils FONT IRRUPTION ils abattent les tentes ils maltraitent ils enquêtent ils transportent ils insultent fourgons cellulaires voitures de police sirènes carabiniers unités homicides sympathiques agents méridionaux hystérie.

NOUS séraphins ensommeillés ennuyés les suivons. Quelqu’un se jette par terre il n’entend pas il ne voit pas il est traîné jusqu’au fourgon cellulaire.

VIA FATEBENEFRATELLI16

des volées de milanais crient pour encourager applaudir bénir conseiller

AMOUR DE LA PATRIE

ILS APPLAUDISSENT

MORALITÉ PUBLIQUE

C’est la fête de l’hypocrisie de l’horreur du sexe du racisme du fascisme de la mauvaise foi et de la bêtise.

ET PUIS

CELLULES DE GARDE À VUE

GRANDES SALLES

EN RANGS

MISES EN DEMEURE

ARRESTATIONS

INTERDICTION DU TERRITOIRE

DÉTENTION

SAN VITTORE BEAT17

DES DIZAINES DE BEAT À SAN VITTORE

DES LETTRES DE PRISON ARRIVENT À LA RÉDACTION

LES JEUNES MONTRENT LES BLEUS ET LES PANTALONS CROÛTEUX PELÉS D’AVOIR ÉTÉ TRAÎNÉS À TERRE

ALERTE!

N’EST-IL PAS POSSIBLE DE VIVRE EN DEHORS DE LA SOCIÉTÉ MARCHANDISE FRIC SANS CONSOMMER ET SANS SE FAIRE SUCER L’ÂME ET SANS QU’ON NOUS IMPOSE UN DÉGUISEMENT NON-­HUMAIN?

CE QUI A DÉCHAÎNÉ LE BRAS ARMÉ DU CONSERVATISME C’EST LE REFUS AFFICHÉ DE LA NORME LE MÉPRIS DES FAUSSES VALEURS CRÉÉES PAR LA SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION.

Les journaux exultent « RASÉ DE LA CARTE LE HONTEUX VILLAGE DE TOILE DES CHEVELUS OPÉRATION TERRE BRULÉE DU SERVICE DES ORDURES ET DU BUREAU D’HYGIÈNE SUR L’IMMORAL ­CAMPING »

[…]

REVENDICATIONS

1) JE VEUX POUVOIR VIVRE SOUS UNE TENTE sans que pour autant se déchaîne une ville entière sans que pour cela se névrotisent les plus gros journaux d’Italie (vive l’Italie) la préfecture la télévision et peut-être le ministère de l’intérieur.

2) JE VEUX PRENDRE MA DOUCHE EN SLIP comme j’ai fait jusqu’aujourd’hui AU CAMPING DE MONDO BEAT.

3) JE VEUX FAIRE L’AMOUR DANS LA TENTE sans que pour cela des milliers de milanais s’amassent aux bords du campement pour nous surprendre à la sortie nous regarder excités par quelque chose que JE NE COMPRENDS PAS JE NE COMPRENDS PAS pourquoi ça impressionne tellement LA PLUS GRANDE ÉVOLUTION PRODUCTIVE MODERNE VILLE D’ITALIE VILLE DU PANETTONE ET DES CHAÎNES DE MONTAGE VILLE RICHE ET LABORIEUSE AVEC DES ASILES BEAUX COMME DES BUREAUX ET DES BUREAUX PROPRES AVEC DU CARRELAGE COMME LES ASILES AVEC DES JARDINETS COMME DES COURS DE PRISON ET DES COURS DE PRISON COMME DES CABINETS LA VILLE DE CAROSELLO ET DE BRAMIERI GINO ET DES GENS AU VISAGE VIOLACÉ ET L’INFARCTUS DANS LA MACHINE À LAVER ET LES ENFANTS CRÉTINISÉS DANS LES RUES ENFERMÉS À CLÉ DANS DES CUBES DE CIMENT VILLE DE JEUNES GAILLARDS ÉTUDES ET TRAVAIL RENDUS IDIOTS PAR LES SLOGANS PAR LES MÈRES PAR LES FIANCÉES PAR LES FEMMES NUES ET PAR LA FIAT 500 ET PAR LE SIX DE CONDUITE PAR LE PIPER ET PAR LE JOB QU’IL NE FAUT PAS RATER OU QU’IL FAUT ATTRAPER AU PLUS VITE PARCE QUE SANS ARGENT ON N’EST RIEN

VILLE D’ÉDITEURS QUI VENDENT DES LIVRES COMME DES SAVONNETTES ET DES SAVONNETTES COMME DES LAISSER-PASSER POUR L’ÉTERNITÉ VILLE DE PEINTRES ET DE POÈTES ET DE JOURNALISTES ENTASSÉS À BRERA OU DANS N’IMPORTE QUEL AUTRE ENDROIT TOUS AVEC UNE FLEUR DANS LE CUL VILLE DE JEUNES PROTESTATAIRES DE JEUNES REBELLES PERDUS DANS LES MOTS ET DANS LES RECHERCHES MÉTHODOLOGIQUES DE LUTTE TU LES VOIS BRANLEURS MENTAUX AVEC LEUR PISSE AU CUL ET LA PRAXIS ET LA CULTURE QUI FONT LES LÈCHE-CULS DE BIDET DE LIEUX CULTURELS

que pouvons-nous revendiquer nous qui avons quitté les écoles et les familles et qui allons par l’Europe et par le monde avec un sac à dos et un sac de couchage et un slip de rechange, que pouvons-nous demander à une ville comme celle-là à une Italie comme celle-là à un monde comme celui-là? si ce n’est le droit DE PRENDRE SA DOUCHE EN SLIP.

Le reste ne nous vient que de nous-mêmes: l’Esprit est à l’intérieur de nous à l’intérieur de nous est la vraie liberté et DEHORS il n’y a que vide ou OBSTACLES à la réalisation de la CLARTÉ. Puisque la société ne craint qu’un seul adversaire: L’HOMME, l’homme rare qui fait seulement CE QU’IL VEUT et À L’HEURE QU’IL CHOISIT, l’homme libre, l’homme qui veut rester en dehors de l’engrenage et qui est prêt à payer de sa solitude ou de sa pauvreté un témoignage intérieur auquel il accorde une immense valeur, l’homme qui PORTE À L’INTÉRIEUR DE LUI LA MERVEILLE D’EXISTER, L’HOMME ALICE AU PAYS DES MERVEILLES INCAPABLE DE PRODUIRE ET DE CONSOMMER SELON UNE LOGIQUE ABSURDE ET ALIÉNANTE.

EN ITALIE COMME DÉJÀ DANS D’AUTRES PARTIES DU MONDE SURGISSENT CES NOUVELLES CONSCIENCES OU CES NOUVELLES INCONSCIENCES.

Au Camping de Mondo beat nous sommes venus de Rome de la Sicile de Sondrio de Beyrouth de la France de Naples d’Amsterdam de Berlin d’Athènes BEAUCOUP s’y sont arrêtés un ou deux jours puis sont repartis QUI SAIT OÙ À LA RECHERCHE DE QUELQUE CHOSE certains sont restés plus longtemps dans l’espoir de POUVOIR DIRE le fond de leur pensÉÉ pour que LES AUTRES les contestataires culturels de la dernière heure ne disent pas d’autres bêtises sur leur compte NE SPÉCULENT PAS sur leurs couilles en sueur sur leur cerveau calcifié sur leur méfiance envers les mots sur leurs menottes aux poignets sur leurs cheveux longs sur leur revonal18 sur leurs chaudes-pisses sur leurs culs cassés sur leur feinte ignorance sur leurs perfusions à l’hôpital psychiatrique sur leurs nuits dans les chantiers merdeux serrés l’un contre l’autre sur leurs après-midi dans les préfectures ou dans les cellules de San Vittore sur leurs vomis et sur leur faim d’amour et d’autoroutes.

 

C’EST LA RAISON POUR LAQUELLE SORT
CE NOUVEAU NUMERO DE
MONDO BEAT

 

PARCE QUE NOUS SOMMES DES CHEVELUS BEAT
agneaux errants anges foutus

 

Montée en puissance des jeunes en Italie19(n. b. : les données qui suivent sont tirées d’un fonds d’archives sur les activités des jeunes en Italie, que nous sommes en train de constituer. Il est probable que quelques faits, y compris importants, manquent à notre recensement. Nous serions heureux que l’on nous permette d’en combler les lacunes.)

 

1966

4 novembre: (Milan) Provos et beat apparaissent pour la première fois dans la rue à l’occasion d’une manifestation antimilitariste. Vittorio Di Russo déchire publiquement son passeport en se déclarant « citoyen du monde ». Il écope d’une interdiction du territoire.

premiers jours de novembre: début de l’activité d’Onda Verde.

10 novembre: un manifeste provocateur d’Onda Verde est distribué à la sortie des écoles milanaises. Une enquête effectuée peu de temps après dans les collèges et lycées de la ville établit que sur 500 élèves, 32% sont favorables à une politique entièrement administrée par les jeunes.

15 novembre: Vittorio Di Russo et « Paolo » Gerbino publient le premier numéro (polycopié) de Mondo beat (Milan).

fin novembre: les trois groupes milanais Provos, Onda Verde et Mondo beat décident d’agir ensemble sur la base de la méthode non-violente.

À Turin, les étudiants décident d’exclure les associations des instituts et se mettent massivement en grève20.

28 novembre: les groupes milanais désormais alliés défilent à San Babila et s’enchaînent aux barrières du métro.

5 décembre: ces mêmes groupes offrent des fleurs aux policiers et aux passants. La police frappe ceux qui distribuent des fleurs.

17 décembre: (Milan) Provos et Onda Verde entrent à la Préfecture les mains en l’air. Beaucoup sont arrêtés et frappés dans les locaux de la Préfecture. Giuliano Modesti d’Onda Verde finit à l’hôpital Fatebenefratelli.

18 décembre: les trois groupes milanais accordent à Paese sera leur première interview à la presse.

Nuit de noël: (Milan) manifestation unitaire pour la paix. La police charge.

derniers jours de 1966: sortie du deuxième numéro de Mondo beat. Onda Verde y participe. Elle fait également circuler l’opuscule Méthodologie provocatrice.

À Rome la police commence son œuvre de bienfaisance en faveur des beat de la piazza di Spagna. Le groupe provo Roma 1 s’est constitué.

1967

janvier: (Rome) Roma 1 distribue le premier numéro d’un journal ronéotypé. Le groupe initie une série d’opérations qui culmineront avec l’arrivée de Wilson à Rome. Le 24 décembre, un groupe de jeunes avait manifesté pour la fermeture du Piper par la police.

8 janvier: (Milan) Provos et Onda Verde manifestent contre l’agression militaire américaine au Vietnam et déclarent la guerre aux États-Unis.

7-11 janvier: (Pise) les étudiants se constituent en « front autonome » et occupent l’université.

27 janvier: les trois groupes milanais énoncent leur programme devant des centaines de personnes au cours d’un débat-fleuve à la Maison de la Culture.

1er mars: sortie du troisième numéro (autorisé) de Mondo beat, toujours avec la collaboration d’Onda Verde. Publication de Méthodologie provocatrice. 5000 exemplaires sont diffusés lors d’une vente de rue. Les Provos continuent d’imprimer une feuille ronéotypée à périodicité variable.

6-7 mars: grève de la faim de Mondo beat contre la politique du ministère de l’intérieur et son bras armé policier. Tous les groupes manifestent dans le centre de Milan.

15 mars: Onda Verde poursuit dans un cercle socialiste une longue série d’interventions dans des locaux politiques et culturels. Sortie du quatrième numéro de Mondo beat-Onda Verde.

Partis, organisations pro-chinoises, pro-castristes, industriels, sociologues, psychologues, prêtres, continuent à faire des « propositions » à des fins de récupération.

dernières semaines de mars: les jeunes d’Onda Verde commencent à déambuler dans le centre de Milan tous les jours à heure fixe, vêtus d’imperméables transparents sur lesquels sont inscrits des slogans provocateurs (« Le Président Moro est mignon et plutôt bon pour la santé », « Allez Maman »). C’est ce qu’on appelle la « manifestation permanente ».

8 avril: tous les groupes milanais défilent dans les rues du centre-ville pour l’interdiction de la guerre et l’abrogation des lois fascistes. La manifestation réunit 500 jeunes.

avril: (Rome) après Wilson et Podgorni, Humphrey reçoit les tomates des Provos-Roma 1. Pinky, animateur de Roma 1, est exilé à Ferrare.

23 avril: en conclusion d’une malheureuse série d’articles, L’Espresso publie le texte remanié d’une longue interview qu’Onda Verde avait donnée à la Zanzara et que la direction du lycée avait aussitôt censurée.

26 avril: (Milan) manifestation contre la dictature grecque.

Le Corriere della Sera s’est d’ores et déjà engagé dans une campagne de presse visant à obtenir la destruction violente des groupes pacifistes. Une note de l’AIGA21 confirme qu’il existe à cette fin des directives précises du gouvernement de centre-gauche.

6 mai: (Milan) Onda Verde et Provos défilent en portant des cercueils blancs et des chaînes dans les rues de Milan pour protester contre la guerre du Vietnam.

Le Corriere intensifie sa campagne. La police commence à intervenir dans le sens souhaité par le groupe Crespi22.

1er juin: (Milan) Andrea Valcarenghi d’Onda Verde expose publiquement les motifs politiques de son refus de porter l’uniforme.

2 juin: Onda Verde tente à l’improviste de détourner le défilé des voitures des supporters de la Juventus qui fêtent leur victoire au championnat, vers l’Arco della Pace où, durant la nuit, les chars de l’armée et les troupes sont rassemblés pour la parade militaire. Andrea Valcaranghi, « Ombra », et Aligi Taschera sont arrêtés et incarcérés dans la matinée pour avoir distribué des tracts « exaltant » les vertus civiques et politiques de l’armée.

10 juin: la police fait une incursion dans le camping de Mondo beat. Les journaux « indépendants » jubilent.

12 juin: la police rase le camping à 5 heures du matin. La chasse au chevelu se poursuit les jours suivants. Grâce à Beccaria, à San Vittore et aux « interdictions du territoire », Milan est nettoyée de ses beat, de ses Provos et de tous ceux qui auraient oublié de se mettre en règle avec les dispositions de la police en faveur des coiffeurs.

16 juin: seule Onda Verde est encore en mesure de descendre dans la rue. De grands panneaux défendant l’objection de conscience de Valcarenghi et Vassalo sont installés piazza Duomo. La police intervient. Un certain nombre de manifestants entrent au siège du Corriere della Sera et distribuent les « dix commandements » du « bon journal ». Andrea Valcarenghi se présente à la caserne de Cosenza et refuse de porter l’uniforme. Peu après, il est transféré avec Vassalo à la prison de Gaeta.

fin juin: les rescapés du mouvement beat essayent de relancer le journal.

 

 

  • 1. 108. Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967
  • 2. 109. Le texte qui suit est tiré de Vivere insieme (il libro delle commune), op. cit
  • 3. 110. « Prendiamoci la città » sera un slogan du groupe extraparlementaire Lotta continua, un « programme qui doit nous permettre d’interpréter une phase de la lutte de classe et de lui donner une orientation politique […] L’usine est devenue le lieu où, à travers les débrayages, les assemblées, les défilés, l’unité de classe des ouvriers s’est recomposée et organisée. De même “prendre la ville” veut dire en finir avec la désagrégation du prolétariat, avec le contrôle exercé sur les masses par la solitude, l’exploitation économique, l’idéologie bourgeoise, pour produire leur contraire, l’unité prolétarienne complète, non plus seulement contre la production capitaliste, mais pour le droit de tous à une vie sociale communiste libérée du besoin, saine et heureuse. » (Lotta continua n° 20, novembre 1970, publié dans Les Temps modernes n° 303, octobre 1971)
  • 4. 111. Re nudo est une revue de contre-culture fondée à Milan en novembre 1970. Il en sera de nouveau question au chapitre 10 – Parco Lambro ou la fin de l’idéologie de la fête, p. 487 sqq
  • 5. 112. Feltrinelli commercialisait des livres assortis de badges ornés de slogans. À la une du n° 4 de Mondo beat, en mai 1967, on pouvait lire, entre autres mots d’ordre : « Feltrinelli, la contestation de mes boutons. »
  • 6. 113. Mondo beat, n° 1, mars 1967, cité dans Ma l’amor mio non muore, Arcana, 1971, rééd. DeriveApprodi, 2008
  • 7. 114. Ibidem
  • 8. 115. Mondo beat, n° 1, mars 1967
  • 9. 116. En Italie, on vote en cochant
  • 10. 117. Que l’on pourrait traduire en substance par « Clodoville »
  • 11. 118. Mondo beat, n° 5, juillet 1967, cité dans Ma l’amor mio non muore, op. cit
  • 12. 119. SID est l’acronyme à la fois de Servizio informazioni difesa, corps des services secrets italiens et, on le verra dans la suite de ce texte, de Servizi immondizia domestica, le service communal des ordures ménagères à Milan
  • 13. 120. Les « cartes de la poste », introduites en 1923, servaient au guichet de la poste pour diverses opérations, mais faisaient aussi office de document d’identité.
  • 14. 121. Littéralement : le Courrier de la seiche. Mondo beat multipliera les déformations ironiques du titre du quotidien du soir : Il Corriere della serva (de la servante), Il Corriere della serpe (du serpent), etc
  • 15. 122. « Nei secoli fedeli » est la devise des Carabinieri
  • 16. 123. Cette rue abrite la Préfecture de police de Milan
  • 17. 124. San Vittore est la plus importante prison de Milan. Beccaria, dont il sera question plus loin, est la prison pour mineurs
  • 18. Ou méthaquanol : drogue récréative aux effets aphrodisiaques qui procure une sensation de transe et d’euphorie
  • 19. 126. S, n° 3, juin 1967, cité dans Ma l’amor mio non muore, op. cit
  • 20. 127. Pour un éclairage sur les rapports entre les associations étudiantes et le mouvement, voir le chapitre 4 de ce livre, p. 173 sqq
  • 21. 128. L’Associazione italiana giovani avvocati, l’Association italienne des jeunes avocats
  • 22. 129. La famille Crespi est propriétaire de la société d’édition du Corriere della Sera