L’État massacre

Nous sommes le 12 décembre 1969, à Milan. Sur la piazza Fontana, comme c’est l’usage en début d’après-midi, les agriculteurs de la plaine du Pô et des provinces voisines négocient leurs marchandises. Sur la place également, l’antique Banque de l’agriculture reste ouverte tout l’après-midi. À 16h37 précises, une bombe de forte puissance explose dans le hall de la banque, faisant seize morts et quatre-vingts blessés. Au même moment, d’autres bombes explosent à Rome: la première à 16h55 à la Banque nationale du travail fait seize blessés dont deux très graves, la seconde à 17h21 sous les drapeaux de l’Autel de la Patrie1, la troisième à 17h30 non loin de l’entrée du Musée du Risorgimento. Entre-temps, une dernière bombe est retrouvée intacte, piazza della Scala, par un employé de la Banque commerciale de Milan.

L’émotion est immense: dans les organisations de la gauche révolutionnaire, dans les usines et plus largement dans l’opinion publique. La sensation qui prédomine, c’est qu’on se trouve face à un tournant dont l’issue est imprévisible. Les premières analyses sont confuses et paralysantes, et Saragat souffle sur les braises en déclarant: « L’attentat de Milan n’est que l’un des maillons d’une chaîne tragique d’actes terroristes, qu’il nous faut briser à n’importe quel prix pour préserver la vie et la liberté de nos concitoyens. » Les observateurs étrangers sont d’un avis bien différent et dès le mois de janvier, certains écriront: « Le parti du Président italien Saragat, tout comme les industriels, s’est laissé emporter par la panique devant la perspective d’une classe ouvrière unie. C’est à ce moment qu’ont explosé les bombes de Milan, qui semblent bien être un acte politique, l’expression d’une peur vis-à-vis d’une société qui est en train de se renouveler naturellement. »

En Italie aussi, certaines intelligences minoritaires comprennent immédiatement qu’une manœuvre de l’État est en cours pour enrayer les luttes. Il faudra quelques mois à la gauche révolutionnaire pour identifier les bombes de la piazza Fontana à un « massacre d’État », et initier la mémorable bataille de la « contre-information ». Pourtant, dès le 19 décembre 1969, un tract signé « Les amis de l’INTERNATIONALE (situationniste) » était placardé sur les murs de Milan. Son titre, Le Reichstag brûle-t-il? renvoyait explicitement à l’épisode de l’incendie – très opportun lui aussi – du parlement allemand, qui avait participé de l’accession d’Hitler au pouvoir en 19332. Ce texte fait preuve d’une lucidité surprenante, et pourtant rares sont ceux qui, au début, en prendront acte. Voici ce qu’écrivent les situationnistes3:

 

Camarades,

le mouvement réel du prolétariat révolutionnaire italien est en train de le conduire vers le point qui rend impossible – pour lui et pour ses ennemis – tout retour en arrière. Tandis que tombent l’une après l’autre toutes les illusions sur l’éventualité d’un retour à la « normalité » de la situation antérieure, la nécessité mûrit pour les deux parties de risquer son présent pour gagner son futur.

Face à la montée du mouvement révolutionnaire, malgré l’action méthodique de récupération des syndicats et des bureaucrates de la vieille et de la nouvelle « gauche », il est devenu fatal pour le Pouvoir de ressortir une fois encore la vieille comédie de l’ordre, en jouant cette fois la fausse carte du terrorisme, pour tenter de conjurer la situation qui l’obligerait à découvrir tout son jeu face à la clarté de la révolution.

Les attentats anarchistes de 1921, les actes désespérés de ceux qui ont survécu à l’échec du mouvement révolutionnaire de cette époque, fournissent un prétexte commode pour instaurer, avec le fascisme, l’état de siège sur toute la société.

Forte, dans son impuissance, de la leçon du passé, la bourgeoisie italienne de 1969 n’a pas besoin de vivre la grande peur du mouvement révolutionnaire, ni d’attendre la force qui ne peut lui venir que de la défaite de celui-ci pour se libérer de ses illusions démocratiques. Aujourd’hui, elle n’a plus besoin des erreurs des vieux anarchistes pour trouver un prétexte à la réalisation politique de sa réalité totalitaire: ce prétexte, elle cherche à se le fabriquer toute seule en impliquant les nouveaux anarchistes dans un scénario policier, ou en manipulant les plus naïfs d’entre eux par une provocation grossière. Les anarchistes, en effet, offrent les meilleures garanties aux exigences du pouvoir: image séparée et idéologique du mouvement réel, leur « extrémisme » spectaculaire permet d’atteindre à travers eux l’extrémisme réel du mouvement.

 

LA BOMBE DE MILAN A EXPLOSÉ CONTRE LE PROLÉTARIAT

Destinée à blesser les catégories les moins radicalisées pour les rallier au pouvoir, et à resserrer les rangs de la bourgeoisie pour la « chasse aux sorcières »: ce n’est pas un hasard s’il y a eu massacre parmi les agriculteurs (Banque nationale de l’agriculture) et si les bourgeois, en revanche, en ont été quittes pour la peur (Banque du commerce). Les résultats, directs et indirects, des attentats sont leur but même.

Dans le passé, l’acte terroriste – comme manifestation primitive et infantile de la violence révolutionnaire dans des situations arriérées, ou violence perdue sur le terrain des révolutions manquées – n’a jamais été qu’un acte de refus partiel et, pour cette raison, vaincu d’avance: la négation de la politique sur le terrain de la politique même. Au contraire, dans la situation actuelle, face à la montée d’une nouvelle période révolutionnaire, c’est précisément le pouvoir qui, en tendant à sa propre affirmation totalitaire, exprime de façon spectaculaire sa propre négation terroriste.

À une époque qui voit renaître le mouvement qui supprime tout pouvoir séparé des individus, le pouvoir lui-même est forcé de redécouvrir, jusque dans sa praxis consciente, que tout ce qu’il ne tue pas l’affaiblit. Mais la bourgeoisie italienne est la plus misérable d’Europe. Incapable aujourd’hui d’exercer sa terreur active sur le prolétariat, il ne lui reste qu’à essayer de communiquer à la majorité de la population sa terreur passive: la peur du prolétariat. Impuissante et maladroite, elle tente par ce moyen de bloquer le développement du mouvement révolutionnaire, et de créer artificiellement pour un temps une force qu’elle ne possède pas, mais elle risque de perdre sur les deux terrains à la fois. C’est de cette façon que les fractions les plus avancées du pouvoir (internes ou parallèles, gouvernementales ou d’opposition) ont dû se tromper. L’excès de faiblesse ramène la bourgeoisie italienne sur le terrain de l’excès policier, elle commence à comprendre que sa seule possibilité d’échapper à une agonie sans fin passe par le risque de la fin immédiate de son agonie.

Ainsi le Pouvoir doit-il abattre au plus tôt l’ultime carte politique qui le sépare de la guerre civile ou d’un coup d’État dont il est incapable: la double carte du faux « péril anarchiste » (pour la droite) et du faux « péril fasciste » (pour la gauche), aux seules fins de déguiser et de rendre possible son offensive contre le véritable danger – le prolétariat. De plus, l’acte par lequel la bourgeoisie tente aujourd’hui de conjurer la guerre civile est en réalité son premier acte de guerre civile contre le prolétariat. Pour le prolétariat, il ne s’agit donc plus de l’éviter ni de la commencer, mais de la gagner.

Et il a commencé à comprendre qu’il peut la gagner non pas par la violence partielle, mais par l’autogestion totale de la violence révolutionnaire et l’armement général des travailleurs organisés en con