Grazia Cherchi, Alberto Bellocchio : Notes pour un bilan des récentes manifestations de rue

« Jusqu’il y a quelques années, les manifestations de protestation étaient menées par des ouvriers et des paysans1 (les rares intellectuels présents avaient tout au plus une fonction ornementale) […]. L’us et l’abus de ces énergies par les directions politiques [des partis de gauche, N.d.A.] et les coups de matraques de la police de Scelba ont épuisé ce potentiel humain. Les manifestations de rue ont été progressivement désertées: ceux qui continuaient à y participer le faisaient par fidélité mélancolique et par sens du devoir.

Pourtant, pendant ce temps, une “armée de réserve” était en train de gagner en conscience et en combativité.

Les étudiants commencèrent leur apprentissage en se rangeant par esprit de ­solidarité aux côtés des manifestations ouvrières. Au début ce ne sont que de ­maigres groupes, pas toujours accueillis avec bienveillance par les ouvriers qui s’en ­méfient à la fois d’instinct (du fait de leur origine de classe) et à cause du traitement de faveur que leur réserve, non sans ruse, la police. C’est lors des événements de juillet 1960 qu’ils commencent à faire entendre leur voix. Progressivement ils ­participent à l’agitation aux côtés des plus jeunes générations d’ouvriers (immigrés ou non). Ce poids nouveau des étudiants dans les manifestations de rue est salué par le changement des méthodes policières à leur encontre. Une fois perdue l’illusion que ces jeunes, après quelques inévitables “enfantillages”, allaient se calmer et ­retourner grossir les rangs de la bourgeoisie pacifique, la police leur réserve à présent le même traitement qu’aux ouvriers: elle les frappe sans merci pour les terroriser, cherchant à leur laisser des marques sur le visage pour leur faire passer l’envie de s’y frotter. Pendant la semaine décisive de Cuba, les “désordres” ont été, pour leur immense majorité, organisés par des étudiants. Certains d’entre eux sont ­arrivés là par hasard. Mais par un effet de la violence policière, c’est délibérément qu’ils reviendront les jours suivants.

Ces jeunes n’ont rien de commun avec ceux qui, en Angleterre par exemple, participent aux manifestations contre la bombe atomique à l’appel de Bertrand Russell. Il ne s’agit pas d’une classe bien ordonnée de citoyens avec “le sens des ­limites” […].

Ce n’est pas un hasard si on qualifie aujourd’hui d’extrémistes ceux qui manifestent pour la paix. Peut-on manifester “en ayant le sens de certaines limites” quand on sait qu’en de semblables circonstances la police a tué, depuis 1945, des centaines de citoyens et en a blessé 5000? Qualifier donc d’extrémistes ceux qui manifestent, accepter ce terme derrière lequel Taviani [alors ministre de l’Intérieur, N.d.A.] s’abrite pour oblitérer la question du désarmement de la police et refuser la responsabilité du sang répandu, ce n’est pas tant qualifier négativement ces ­événements qu’en reconnaître la portée révolutionnaire […]. »

  • 1. Grazia Cherchi et Alberto Bellochio, « Appunti per un bilancio delle recenti manifestazioni di piazza », Quaderni piacentini n° 6, décembre 1962 [N.d.A.] Les Quaderni piacentini sont l’une des plus importantes revues des années 1960. Fondés à Plaisance et d’abord tirés à 250 exemplaires, leur popularité culmine en 1968 dans le contexte du mouvement étudiant avec la diffusion de quatre fascicules (nos 33-36) dont l’article de Guido Viale, Contre l’université, dont il sera question aux chapitres 4 et 5. Parmi les collaborateurs de la revue, on trouve Franco Fortini, Sergio Bologna, Goffredo Fofi, Luciano Amodio, Edoarda Masi, Alberto Asor Rosa, Francesco Ciafaloni… Voir Prima e dopo il ’ 68 Antologia dei Quaderni piacentini, Minimum fax, 2008.