Giuliano Scabia: notes sur des représentations aux marges

La nuit du 5 décembre 1968, en sortant du Piccolo Teatro où allait être présenté un étrange spectacle dont j’étais le dramaturge et en partie l’auteur1, je me dirigeai sans hâte vers l’ex-hôtel Commercio, sur la piazza Fontana et j’y entrai. La tramontane était sèche, le gel mordait la peau. L’hôtel désaffecté et voué à la destruction avait été occupé par des jeunes et des moins jeunes qui vivaient là, dans des chambres nues – matelas et lits de camp – tapissées de vert pâle, discutant et rêvant beaucoup – parfois jusqu’au délire.

Pas loin du dernier étage, dans une chambre vide à l’exception d’un petit miroir rectangulaire et de deux chaises, assis sur un lit de camp, se trouvait Giancarlo Celli, la quarantaine, qui avait fondé le groupe de théâtre Dioniso Milano. Il m’attendait.

Le directeur du Piccolo Teatro, Paolo Grassi, m’avait parlé de ces occupants un soir, peu auparavant: j’y suis allé, ils m’ont invité. Tu les as vus? Du pur Dostoïevski.

Avec Celli, il y avait un jeune homme maigre, la jambe droite raide, un représentant des locataires en grève des loyers (qui n’était peut-être pas locataire lui-même), un activiste tendance marxiste-léniniste et un militant vénitien qui faisait la navette entre Milan et Francfort pour organiser des occupations de logements. Nous discutâmes longuement et ils me demandèrent d’écrire la trame d’une saynète sur la question de la cherté des loyers, pour la présenter dans la rue à Quarto ­Oggiaro et dans d’autres quartiers où des mobilisations visaient la régie autonome des logements sociaux (IACP)2. Une fois le canevas rédigé, nous répétâmes de nuit au rez-de-chaussée, derrière les vitrines qui donnaient sur la rue. Et puis un samedi, Celli et sa petite troupe partirent jouer. Il jouait le rôle du président de l’IACP qui venait annoncer une baisse de loyer, juché sur un cageot de fruits et légumes. Ils commencèrent la représentation devant le supermarché au centre d’un petit attroupement (jamais on n’avait vu de théâtre en pareil endroit). Mais après quelques répliques, la cagette s’effondra sous le poids de son corps gesticulant, et le président se brisa le tibia. La représentation ne put continuer. La pièce reprit quand la jambe fut guérie.

Ce sont les marges. Des lieux d’agrégation semi-spontanée, souvent mêlée de politique. Centre et marges (de la ville). Recherche de lieux radicalement différents, qui étaient souvent ceux dont nous provenions (on le cachait parfois, par pudeur). Sonder ce langage des marges, qui était aussi le surgissement du quotidien. Entrer avec le théâtre dans des espaces inexplorés – ou peut-être dans sa propre maison. Romantisme de fuites illusoires. Métrique et rythme. La métrique (à Milan) des boulevards extérieurs. Poésie/théâtre au-delà de la Baggina ou de San Donato3. Romantisme linguistique. L’horizon (limites) s’ouvre soudainement, et chaque lieu (soudainement) donne l’impression de s’animer, de réapparaître, de soulever des questions. De toutes parts, semblent surgir de petits groupes d’écriture, politique, théâtre, animation, discussion, amitié, initiative, prédication, affectivité, illusion.

 

Très aux marges:

goût pour les cagettes de fruits, boîtes en carton, résidus, bouts de bois, tissus pauvres très colorés, papiers / beaucoup de vent / petits feux et grands feux / montgolfières de papier / cortèges de pantins petits et grands, des jours et des jours durant: rencontres avec des groupes, des familles, des curés, des chambres pleines de malades, des salles de classe; un parler qui se transmet et se diffuse, qui dessine un paysage, une ville plus vaste; des marges habitées par des villages reliés entre eux: mais tout ou presque reste précaire.

Pour beaucoup, il y a eu un long voyage de réapprentissage de soi-même, d’autoformation sur le terrain, dans des lieux institutionnels ou pas: des myriades de noyaux en fission, mis en mouvement par des images sœurs / jusqu’à ce que beaucoup perdent la tête et partent « loin », dogmatiquement, reconstituer un noyau fermé, enclos dans les limites de l’image politique qui le détermine. Les pantins, les marionnettes, les masques, les géants, l’homme sauvage et les bêtes demeurèrent perplexes et se retirèrent en voyant arriver les armes puis la répression. Mais ils ne s’arrêtèrent pas de danser.

 

 

  • 1. Il s’agit très probablement de la Visita a una prova dell’Isola purpurea, d’après le texte de Mikhaïl Boulgakov, dans une traduction de Giuliano Scabia, avec des musiques Sergio Liberovici, donné au Piccolo Teatro de Milan le 4 décembre 1968
  • 2. Depuis le mois de janvier 1968, des mobilisations s’opposent aux politiques d’expulsions, d’augmentation des loyers du bailleur social IACP (Istituto autonomo case popolari). En février 1969 l’IACP demande de cesser la lutte et promet des réductions de loyers. Les grèves de loyers continuent pourtant de s’étendre. En août 1969, la mairie de Milan concède 11% de réductions de loyers, mais les locataires dénoncent ces dispositions qui ne résolvent pas, selon eux, les injustices structurelles de la gestion communale des logements sociaux
  • 3. La Baggina est un quartier de Milan. San Donato Milanese est une commune du sud de la petite ceinture milanaise.