Franco Bolelli: La révolution culturelle de la musique

« Pas besoin d’un Monsieur Météo pour savoir d’où vient le vent1 » chantait, il y a vingt ans, un poète guerrier qui n’avait pas encore été domestiqué. À l’époque, pour dire les métamorphoses du temps, il y avait la musique. Les années 1960 sont peut-être les dernières où la musique ait eu cette fonction prémonitoire, ce rôle annonciateur des transformations à venir, qui sont sa raison d’être. À l’heure où Marshall McLuhan2 annonce l’avènement d’une époque de culture globale, la musique apparaît d’instinct comme la première langue réellement planétaire. Partout dans le monde, les mouvements de révolte battent au rythme de la même bande-son. Elle ne se limite pas à les accompagner, elle est leur étincelle. Car, c’est d’abord avec la musique que la température monte, et que s’embrase cet esprit de rébellion qui alimentera l’imaginaire politique et culturel des mouvements.

Mais attention: il n’y a pas « une » musique. Il y a la conjonction, momentanée et irreproductible de constellations culturelles, émotives et sonores rien moins qu’homogènes. La ligne de masse (les Beatles en tête) emphatise le renouveau ­euphorique des comportements et des mœurs, ou tout au plus (d’Elvis Presley aux Rolling Stones) écorne avec effronterie les superstitions du sens commun le plus provincial. Viennent ensuite les chanteurs enragés, dans la tradition de la beat ­generation (Bob Dylan), les groupes radicaux à la poétique de l’extrémisme le plus inconditionnel (des MC5 aux Fugs), mais aussi les pacifistes de ce rock plus modéré qui célébrera à Woodstock ses dernières illusions. Les surfers à l’énergie rayonnante (les Beach Boys) côtoient les prophètes du vice et de l’excès (The Velvet Underground) et les explorateurs de vibrations cosmiques (Pink Floyd). L’irrésistible sensibilité vitale de la black music se partage entre insouciance joyeuse (Supremes, Temptations), passions et tourments de l’âme (Otis Redding), et bouffées incendiaires d’un jazz libertaire (John Coltrane, Albert Ayler). Jusqu’à l’imprudence aventureuse d’un rock politique et psychédélique, qui dilate la perception et ouvre les consciences (de Jefferson Airplane à Jimi Hendrix).

Tant que la température du temps reste idéalement élevée, cette constellation concentre une énergie qui est en soi une véritable révolution culturelle. Entre le radicalisme musical et les mouvements de libération, les affinités sont devenues électives, et lorsque Ginsberg, Leary et Rubin battent le rappel de toutes les tribus de la culture alternative, ce sont Jefferson Airplane et Grateful Dead qui donnent une consistance sonore à cet assaut du ciel. Mais dès lors que la chaleur commence à décroître, si la musique continue d’avoir une fonction prémonitoire, c’est cette fois pour annoncer un déclin. Nulle trahison ici, plutôt un essoufflement du langage qui réapparaît inexorablement lorsque la haute marée de l’imaginaire collectif se retire. Une bonne partie de ces musiques ne font plus que se survivre, répétant des recettes toujours plus prévisibles, et pour qui veut rester à la hauteur du mythe, la scène musicale de la fin des années 1960 semble n’avoir rien d’autre à offrir que la cruelle chance* de mourir (physiquement pour Hendrix, Coltrane, Redding, Jim Morrison ou Brian Jones, artistiquement pour ceux qui font le choix de disparaître plutôt que de donner en spectacle leur paralysie créative). C’est une période de grand froid qui s’annonce, où les différentes tribus musicales s’emploient surtout à conserver leur identité homologuée. Les avant-gardes s’engagent tête baissée dans l’impasse d’une révolution purement syntaxique. Le rock, comme tous les langages transgressifs, est contraint par sa nature même à répéter pour survivre: à répéter, en repoussant toujours plus loin les limites qu’il faudrait cette fois franchir; à répéter la recette toujours plus rituelle de la transgression, jusqu’à la réduire à un lieu commun. Du We want the world and we want it NOW des Doors, on en arrive au It’s only rock and roll but I like it des Rolling Stones rentrés dans le rang. Car trop souvent, les déclarations transgressives ne sont que les résurgences éphémères d’une poétique devenue trop fragile pour ouvrir des horizons réellement autonomes, par-delà l’orbite du réel.

Si l’on porte le regard au-delà du champ de l’histoire, il apparaît clairement que les seuls projets musicaux des années 1960 qui ne s’épuisent pas au cours de cette brève période sont ceux qui font l’expérience des bouleversements les plus profonds du langage, ceux qui se hasardent du côté de poétiques plus globales. À commencer par Miles Davis, qui autour de 1968 offre à l’imaginaire de la métamorphose la vision fulgurante d’une synthèse « par analogie », où la métropole se fond avec la jungle, la langue noire avec l’électronique, le plaisir du rythme avec le raffinement esthétique. Et toujours les Jefferson Airplane qui, avant de s’enliser dans les sables mouvants des habitudes, captent au vol l’intuition lumineuse d’un rock transfiguré et surréaliste, projeté vers de plus grands horizons mentaux et émotionnels. Toute référence au réel est abandonnée, dans une prémonition qui touche au cœur non seulement de la musique, mais du mouvement même de libération. Il n’est plus question ici d’avant-gardes ou de transgressions, mais d’amorcer de nouvelles formes de langage et de vie. Comme tout art véritable, la grande musique des années 1960 met elle aussi en scène le vertigineux passage du monde conçu comme unité de mesure à l’invention d’une sensibilité pour d’autres, pour une infinité de mondes possibles.

  • 1. « You don’t need a weather man / To know which way the wind blows », Bob Dylan, Subterranean Homesick Blues, 1965
  • 2. Herbert Marshall McLuhan (1911-1980) est un théoricien de la communication et un des fondateurs des études contemporaines sur les médias. Il est l’auteur de La Galaxie Gutenberg [1962], Mame, 1967