Edoarda Masi: La Révolution culturelle chinoise en Occident

Ce n’est pas en tant que « modèle » révolutionnaire à imiter1 que les positions des communistes chinois nous intéressent, pas plus que comme exemple de « voie nationale » vers le socialisme (éventuellement extensible à d’autres régions du monde ou à des continents entiers). Si elles nous intéressent, c’est parce qu’elles représentent une facette et un courant de la lutte internationale dans une « zone » occupée par les forces révolutionnaires. C’est donc dans la perspective de l’élaboration d’une stratégie globale, qui soit valable partout. Partant de là, il est nécessaire de se prémunir contre l’équivoque, ou l’illusion, qui consiste à prendre les mots d’ordre ou les assertions théoriques des dirigeants chinois dans leur signification apparente et littérale et de les rapporter immédiatement à l’ici et maintenant; ou pire, d’attribuer aux communistes chinois des opinions ou des questionnements qui nous appartiennent, en gommant plus ou moins inconsciemment les contradictions qu’ils recèlent.

La Révolution culturelle procède de l’affirmation qu’après la prise du pouvoir par le prolétariat et l’édification des rapports socialistes, il est nécessaire de ­poursuivre la révolution au niveau de la superstructure afin de la mettre en adéquation avec les nouvelles structures2. C’est uniquement à cette condition que l’on pourra empêcher la restauration du capitalisme et promouvoir le développement de la société socialiste. C’est en effet à l’absence d’adéquation entre la superstructure et les nouveaux rapports de production socialistes qu’on peut attribuer l’involution de l’Union Soviétique. […]

Aujourd’hui, la civilisation bourgeoise a achevé son cycle. Elle a produit (elle est en train de produire ou de parfaire) d’elle-même sa propre négation, sur le plan économique, politique et théorique, dans ses structures de base comme dans tous les secteurs de la superstructure. Elle qui s’était construite et développée au nom de la libre initiative et de l’autonomie de l’individu, n’aboutit en fin de compte qu’à une planification toujours plus globale (extensible au monde entier), à la programmation des comportements individuels et au plus radical déni de liberté qu’on ait jamais constaté – puisque le conditionnement opère à l’intérieur même de la conscience des individus. L’individu n’existe plus, la « personnalité » n’est plus rien d’autre que l’alignement sur un modèle, le même pour tous (un modèle formel, sans rapport aux contenus – qui, eux, peuvent être communs sans uniformiser ceux qui les partagent).

La classe bourgeoise elle-même tend à disparaître en tant que classe dominante, là où elle n’a pas déjà disparu. Elle était composée d’une pluralité d’individus libres (grâce à la propriété des moyens de production), au sens où ils jouissaient d’une autonomie économique (dans les seules limites objectives imposées par le marché, c’est-à-dire d’une nécessité scientifiquement mesurable) et des libertés politiques, intellectuelles et culturelles afférentes.

Cette liberté avait ceci de mystificateur qu’elle avait pour condition l’assujettissement et la privation de liberté des prolétaires, spoliés des moyens de production et contraints de vendre leur force de travail.

La liberté, parce qu’elle reposait sur cette contradiction, a fini par s’autodétruire. Aujourd’hui, la privation de liberté n’est plus le lot des seuls prolétaires, d’une classe inférieure dépossédée de son humanité par une classe supérieure qui prétend seule vivre humainement, et dont la richesse effective, y compris culturelle, s’exprime par la voix de penseurs, de scientifiques et d’artistes. C’est au contraire la condition de la quasi-totalité des hommes, la substance et l’essence même de la vie en société aujourd’hui. Nul îlot d’heureux privilèges n’abrite une minorité de patrons qui pourraient y exprimer – y compris au moyen de leur culture classiste exclusive – une pensée, une science ou des arts à la fois différents et singuliers.

En ce sens – c’est-à-dire dans les formes de la civilisation bourgeoise – il n’existe plus de société de classe.

1. Les structures actuelles conservent un seul point commun avec la société bourgeoise: une minorité assujettit la majorité par le contrôle de la production et par le pouvoir politique, scientifique, idéologique qui lui sont liés. C’est un trait que la société bourgeoise partage cependant avec toutes les sociétés non-égalitaires, c’est-à-dire avec presque toutes les sociétés qui ont existé dans l’histoire. Du reste, Marx lui-même avait pressenti que les rapports politiques de pouvoir tendraient à prévaloir sur les rapports de production (tout en continuant à se fonder sur eux).

2. Le capitalisme dans sa phase impérialiste a annexé des zones dont le développement est de type « non européen ». Il en a fait des zones arriérées à l’intérieur de l’aire du développement « européen ».

3. Les deux points précédents induisent un bouleversement dans le développement du capitalisme (par rapport à une approche « idéale ») : des contradictions de fond se font jour, elles prennent des formes et des proportions radicalement nouvelles qui semblaient exclues d’un développement conforme au modèle « idéal » marxiste3. Des rapports sociaux que l’on aurait autrefois qualifiés de mystificateurs ou d’archaïques, ou de survivances du passé qu’il faudrait liquider, ressurgissent et prennent une valeur nouvelle. Nous nous trouverions donc aujourd’hui dans une situation réelle, qui serait en un certain sens « arriérée » au regard du modèle « idéal ». C’est-à-dire dans une situation où resteraient pertinents des critères de subdivision « en classes » (dans un sens très large), sans que l’on puisse cependant les réduire immédiatement aux rapports de production; ou, pour le dire autrement, une situation dans laquelle les rapports de production (et en premier lieu le rapport de propriété) ne sont qu’un élément parmi d’autres, dont l’importance varie en fonction des différentes situations.

À ce stade, pour les socialistes, deux lignes théoriques s’opposent:

1. Le mouvement réel se rapproche progressivement du modèle « idéal » du capitalisme à partir de situations arriérées, sans que l’on ait besoin de remettre en cause le modèle universel de développement « européen ». Il en découle une politique qui favorise un développement de type « capitaliste européen », y compris dans la perspective de la construction du socialisme. C’est le point sur lequel grosso modo les dirigeants soviétiques et ceux du PCI s’acc