Don Milani: Lettre à une maîtresse d’école

 

C’est dans un contexte social chargé, qui dit son aspiration à la démocratie et à des changements profonds, que paraît en 1966 la Lettre à une maîtresse d’école1. C’est un extraordinaire petit prêtre qui l’a écrite, avec les gamins de sa paroisse à Barbiana del Mugello, un petit village très pauvre de l’Apennin toscan. Il s’agit d’un acte d’accusation très dur contre l’institution scolaire, contre l’insensibilité des enseignants, contre l’abstraction et les falsifications du « savoir des patrons ». En utilisant de manière ingénieuse et créative les annuaires de l’ISTAT2, il montre les réalités et les mécanismes de la sélection scolaire qui favorise les « Pierino » (les enfants des patrons) et exclut les enfants des prolétaires. Ce qui est en cause, ce n’est pas seulement le fonctionnement de l’institution scolaire, ce sont aussi les contenus de l’enseignement (les « Pierino » les absorbent en famille depuis tout petit) et l’usage même de la langue, qui est en soi élitaire et classiste.

Écrite dans un italien à la fois simple et riche, la Lettre à une maîtresse d’école est éditée par une petite maison d’édition florentine. En 1972, il s’en est pourtant déjà vendu un million d’exemplaires. Elle deviendra très vite pour les étudiants et les enseignants une base de l’engagement et de la prise de conscience, et participera à la réflexion des intellectuels sur leur propre fonction. Elvio Fachinelli la qualifiera dans les Quaderni piacentini de « livre chinois » (pour souligner son impact révolutionnaire) et Franco Fortini déclarera qu’il se sent lui-même « un Pierino3 ».

Mais l’action de Don Milani ne se limite pas au champ de l’école, elle touche également à d’autres institutions, comme l’armée (en faveur de l’objection de conscience), et jusqu’à l’Église elle-même, avec son second livre: L’obéissance n’est plus une vertu4. Ce titre devient même un slogan, qui sera repris sous différentes formes, tant il s’inscrit dans le processus plus général de refus de la « représentation » et de l’« autorité ». Les expériences de Don Milani influenceront largement, sur le plan culturel et politique, le monde catholique (mais pas seulement). Elles donneront matière à l’action des « prêtres ouvriers », qui choisissent d’aller travailler en usine aux côtés des exploités et d’habiter dans les quartiers dégradés (comme celui de l’Isolotto à Florence) pour vivre l’« Église des pauvres », en rupture avec les fastes du « pouvoir temporel » des évêques et du Pape. Ils auront aussi un effet durable sur la longue marche vers la gauche des ACLI (les associations chrétiennes des travailleurs italiens) jusqu’à la scission, conduite au début des années 1970 par leur secrétaire Livio Labor5. Et même si Don Milani est réduit au silence par ­l’autorité épiscopale6, la diffusion de son œuvre ne cesse ni parmi les jeunes ni dans l’aire de ce qui va devenir les groupes extraparlementaires.

 

Le nouveau secondaire.

Nous avons lu la loi et les programmes du nouvel enseignement secondaire.

Presque tout ce qui y est écrit ne nous paraît pas mal. Et puis il y a le fait que le nouveau secondaire existe, qu’il est le même pour tout le monde, qu’il est obligatoire, qu’il a déplu à la droite. C’est un fait positif.

Ce qui fait de la peine c’est de savoir qu’il est entre vos mains. Est-ce que vous lui redonnerez le même esprit de classe qu’au précédent?

C’est surtout dans son horaire et dans son calendrier7 que l’ancien secondaire montrait qu’il était un instrument de classe. Le nouveau ne les a pas changés. L’école reste faite à la mesure des riches. De ceux qui ont la culture à la maison et ne vont à l’école que pour récolter des diplômes.

Il y a pourtant une lueur d’espoir à l’article trois. Il est prévu une étude d’au moins dix heures par semaine. Aussitôt après, le même article vous offre une échappatoire pour ne rien faire du tout: le projet ne sera réalisé « qu’après qu’on se soit assuré des possibilités locales ». Tout dépend donc de vous.

 

Désarmés

[Contre la sélection] les parents les plus pauvres, eux ne font rien. Ils ne soupçonnent même pas que ces choses-là existent. Ils s’émeuvent facilement. De leur temps, à la campagne, il n’y avait que l’école primaire et elle ne durait que trois ans.

Si les choses ne vont pas, c’est que leur garçon n’est pas doué pour les études. « C’est le Professeur qui l’a dit. Il est bien poli, cet homme. Il m’a fait asseoir. Il m’a montré son carnet de notes. Un devoir tout plein de ratures bleues8. Notre gosse, qu’est-ce vous voulez, c’est pas un cerveau. Eh ben, tant pis. Il ira aux champs tout comme on y est allés. »

 

Les tables

Barbiana, quand j’y arrivai, n’avait pas l’air d’une école. Ni chaire, ni tableau noir, ni bancs. Rien que de grandes tables autour desquelles on faisait l’école et on mangeait.

Il n’y avait qu’un seul exemplaire de chaque livre. Les gars se serraient autour. C’est à peine si on s’apercevait qu’il y en avait qui étaient un peu plus grands et qui enseignaient aux autres.

Le plus âgé de ces maîtres avait peut-être seize ans, le plus petit douze et il me remplissait d’admiration. Je décidai tout de suite qu’un jour je ferais moi aussi la classe.

 

Pas fait pour les études

C’est Giancarlo qui s’est chargé des statistiques. Il a quinze ans. C’est encore un de ces garçons du pays dont vous avez décrété qu’ils n’étaient pas faits pour les études.

Chez nous pourtant ça colle. Tenez, ça fait quatre mois qu’il est plongé dans les chiffres. Et les mathématiques non plus n’ont rien d’ingrat pour lui. […]

On lui a proposé de travailler pour une noble cause: se sentir frère des 1031000 gars qui se sont fait coller en même temps que lui (recalés par l’enseignement obligatoire au cours de l’année scolaire 1963-1964) et se payer le plaisir de se venger, lui et eux.

 

Élèves-maîtres

L’année suivante j’étais passé maître. C’est-à-dire que je l’étais trois demi-­journées par semaine. J’enseignais la géographie, les mathématiques et le français à la sixième (première année de cours secondaire).

Pour parcourir un atlas ou pour expliquer les fractions on n’a pas besoin d’être licencié.

D’ailleurs si je me trompais on n’en faisait pas une maladie. Les gars, ça les rassurait plutôt. On s’y mettait tous ensemble. Les heures passaient sans histoire, sans qu’on ait peur, sans qu’on se sente gênés. Pour ça, vous ne savez pas faire la classe comme je sais moi.

 

Politique et avarice

Et puis tout en enseignant, j’apprenais bien des choses.

Par exemple j’ai appris que le problème des autres est pareil au mien. La politique ça consiste à s’en sortir tous ensemble, l’avarice à s’en sortir tout seul.

D’accord je n’étais pas encore vacciné contre l’avarice. En période d’examens, je vous assure que je les aurais bien envoyés se promener, les petits, j’avais bien assez à faire pour moi.

 

Tu ne sais pas t’exprimer

Gianni […] était sorti de votre école analphabète et avec la haine des livres. [...]

Aux examens il y a une maîtresse qui lui a dit: « qu’est-ce que tu vas faire à l’école libre? Tu vois bien que tu ne sais pas t’exprimer? » […]

Du reste il faudrait s’entendre sur ce que c’est qu’une langue correcte. Ce sont les pauvres qui créent les langues et qui ne cessent de les renouveler de fond en comble. Les riches les cristallisent pour pouvoir se payer la tête de ceux qui ne parlent pas comme eux. Ou pour les recaler.

Vous dites que le Pierino du docteur écrit bien. Bien sûr, il parle comme vous. Il est de la maison.

Mais la langue que parle et qu’écrit Gianni est celle de son père. Quand Gianni était petit, il appelait la radio lalla. Et son père tout sérieux: « On ne dit pas lalla, on dit aradio. »

Ce sera bien si c’est possible que Gianni lui aussi apprenne à dire radio. Votre langue pourrait lui servir. En attendant ce n’est pas une raison pour le fiche ­dehors.

« Tous les citoyens sont égaux sans distinction de langue. » C’est la constitution qui l’a dit en pensant à lui. (À vrai dire les députés pensaient aux Allemands du Tyrol du Sud (Haut-Adige), mais sans le vouloir ils pensèrent aussi à Gianni.)

 

Mathématiques et sadisme

Le problème de géométrie faisait penser à une sculpture de la Biennale: « Un solide est formé d’un hémisphère surmonté d’un cylindre dont la surface est égale aux trois septièmes de la sienne. »

Il n’existe pas d’instrument pour mesurer les surfaces. Donc dans la vie il ne peut jamais arriver qu’on connaisse une surface avant de connaître les dimensions. Un problème comme celui-là ne peut naître que dans l’esprit d’un malade.

 

Prêtres et putains

La maîtresse, elle, est protégée par son manque de mémoire. Elle fait la mère à mi-temps. Ceux qui manquent ont le tort de ne pas se faire voir. Il faudrait au moins une croix ou un cercueil sur leur banc pour les lui rappeler.

Mais à leur place il y a un nouveau. Un pauvre petit, tout comme les autres. La maîtresse s’y est déjà attachée.

Les maîtresses sont comme les prêtres et les putains. Elles s’amourachent au moins de deux des petits. Mais plus tard si elles les perdent elles n’ont pas le temps de pleurer. Le monde est une grande famille. Et il ne manque pas de petits qui ont besoin qu’on s’occupe d’eux.

C’est beau d’avoir aussi des yeux pour voir ce qui se passe ailleurs que chez soi. Mais il faudrait encore être sûrs que vos mains n’ont servi à chasser personne.

 

Fascistes en puissance

Pour la plupart, les camarades que j’ai retrouvés à Florence [à l’école d’instituteurs] ne lisent jamais le journal. Ceux qui le lisent, lisent le journal des patrons. J’ai demandé à l’un d’eux s’il savait qui le finançait: « Personne. Il est indépendant. »

Ils ne veulent pas entendre parler de politique. Il y en a un qui en m’entendant parler de syndicat confondait avec sindaco [maire, en italien].

Tout ce qu’ils ont entendu dire de la grève c’est qu’elle dérange la production. Ils ne se demandent pas si c’est vrai ou pas.

Il y en a trois qui sont fascistes et ne s’en cachent pas. Vingt-huit apolitiques et trois fascistes cela fait 31 fascistes.

 

Le tourneur

On ne permet pas au tourneur de ne remettre que les pièces qui sont réussies. Autrement il ne ferait plus rien pour qu’elles le soient toutes.

Vous par contre vous savez que vous pouvez écarter les pièces quand ça vous dit. C’est pour cela que vous vous contentez de regarder faire ceux qui réussissent tout seuls pour des raisons qui n’ont rien à voir avec votre enseignement. […]

Moi je vous paierais à forfait. Tant pour chaque gosse qui s’en tire dans toutes les matières. Mieux encore une amende pour chaque gosse qui n’arrive pas à s’en sortir dans une matière.

Il faudrait voir alors avec quelle attention vous suivriez Gianni […]. Vous vous donneriez plus de mal pour le gosse qui en a le plus besoin, quitte à ce que ce soit au détriment du plus veinard, comme on fait dans toutes les familles. Vous vous réveilleriez la nuit en pensant à lui, et à une nouvelle méthode d’enseignement que vous seriez en train de mettre au point, une méthode qui soit à sa mesure à lui. Si jamais il ne revenait plus, vous iriez le chercher chez ses parents.

 

Aveugles

Ceux qui ne me croient pas n’ont qu’à aller à la ville le jour de la fête des bizuths9.

Les jeunes bourgeois ont si peu honte de leur privilège qu’ils se mettent un calot sur la tête pour bien se faire reconnaître. Et puis pendant toute une journée ils marchent au milieu de la chaussée, comme les chiens, et ils font leur cirque. Obscénités, infractions de toutes sortes. Ils dérangent la circulation, ils empêchent les gens de travailler. […]

L’agent supporte en silence. Il a compris ce que le patron attendait de lui. On n’appellera désordre que ce que font les ouvriers quand ils font grève […].

Les jeunes bourgeois sont tellement occupés à faire leur cirque, qu’ils ne font pas attention à ce qu’il peut y avoir d’exagérément servile dans l’attitude du policier – et qui les accuse.

 

Disparais

Pierino est avantagé parce qu’il sait parler. Désavantagé parce qu’il parle trop. Lui qui n’a rien d’important à dire. Lui qui ne fait que répéter des choses qu’il a lues dans des livres, écrites par des gens qui lui ressemblent. […]

Pauvre Pierino, tu me fais presque pitié. Tu les as payés cher, tes privilèges. Déformé que tu es par la spécialisation, par les livres, par le contact de gens qui se ressemblent tous. Pourquoi est-ce que tu ne t’en vas pas?

Laisse tomber l’université, les fonctions, les partis. Mets-toi tout de suite à enseigner. Le langage seulement, rien d’autre.

Ouvre la route aux pauvres et oublie la tienne. Cesse de lire, disparais. C’est tout ce qu’il reste à faire aux gens de ta classe.

 

 

  • 1. Don Milani, Lettera a una professoressa, Libreria editrice fiorentina, 1966. Tr. fr. Lettre à une maîtresse d’école, Mercure de France, 1968. Nous reproduisons ci-dessous la traduction et les notes de Michel Thurlotte [MT]
  • 2. Istituto Nazionale di Statistico, équivalent italien de l’INSEE. [NdMT]
  • 3. Voir « Tre interventi sul libro di Don Milani : Elvio Fachinelli, Franco Fortini, Giovanni Giudici », Quaderni piacentini n° 31, 1967. Elvio Fachinelli (1928-1989), psychanalyste, lecteur de Lacan et traducteur en 1966 de L’interprétation des rêves de Freud, a fondé en 1971 la revue L’Erba voglio. La même année, il publie chez Einaudi, avec Luisa Muraro et Giuseppe Sartori, un livre homonyme qui est une critique acerbe du système scolaire italien. Dans la foulée de 68, il participe avec un groupe d’étudiants à la mise en place d’une crèche alternative à Milan, l’Asilo autogestito e antiautoritario di Porta Ticinese. Le texte d’Elvio Fachinelli sur Don Milani a été republié dans Elvio Fachinelli, Intorno al ‘68, un’antologia di testi, Massari, 1998. Sur Franco Fortini, voir note 55 de ce chapitre (p. 205)
  • 4. Don Milani, L’obbedienza non è più una virtù, Libreria editrice fiorentina, 1967. Tr. fr. L’Obéissance n’est plus une vertu, documents du procès de Don Lorenzo Milani, Le champ du possible, 1974.
  • 5. Les ACLI (Associazioni cristiane dei lavoratori italiani) ont été créées à la fin de la guerre pour promouvoir la formation et l’éducation des travailleurs dans le sens de la doctrine sociale chrétienne. Leur vice-président, Dino Penazzato, futur député de la DC, déclare en 1952 que les ACLI « sont une part essentielle et constitutive du mouvement ouvrier ». Dans les années 1950, s’affirme une tendance ouvertement favorable à l’indépendance entre les missions (culturelles, syndicales) de l’association et l’action de gouvernement de la Démocratie chrétienne. Malgré les rappels à l’ordre de la Conférence épiscopale, Livio Labor, son président de 1961 à 1969, poursuit ce « virage à gauche », avant de rejoindre le PSI. Son successeur Emilio Gabaglio, définissait les orientations qu’il entendait développer comme « un choix fermement anticapitaliste, la nécessité d’approfondir la recherche d’un autre futur pour l’homme, sans exclure l’hypothèse authentiquement socialiste »
  • 6. En 1954, la Curie de Florence décide d’éloigner Don Milani de l’école populaire ouvrière de Calanzano et de le nommer dans la lointaine commune de Barbiana. En 1957, il publie Esperienze pastorali avec l’approbation du diocèse, mais l’année suivante, l’Église demande que l’œuvre de Don Milani (celle d’un « fou échappé de l’asile » selon les mots de Jean XXIII) soit prohibée. Le Saint-Office en interdit la republication et la traduction. En 1965, Don Milani répond publiquement aux aumôniers militaires toscans démobilisés qui définissaient l’objection de conscience comme une lâcheté, et sera pour cela attaqué en justice pour incitation à la désertion et outrage aux forces armées. Relaxé en première instance, il meurt le 26 juin 1967 avant que soit prononcé le délibéré de son procès en appel
  • 7. Demi-journée, quatre mois de vacances. [NdMT]
  • 8. En Italie, les corrections à l’encre rouge indiquent les fautes moins graves (faux sens), celles à l’encre bleue les plus graves (contresens par ex.). [NdMT]
  • 9. En italien matricole : étudiants de première année à l’université. [NdMT]