Des Quaderni rossi à classe operaia

Les affrontements ne sont pas encore terminés que déjà chacun ou presque, à droite comme à gauche, y va de son explication infaillible, comme si tout avait été prévu, attendu, radiographié, alors même que beaucoup d’ouvriers qui en sont les acteurs en sont les premiers surpris. La thèse la plus prisée par la gauche italienne fait état d’une « provocation » perpétrée par « la police », « le patronat », « des voyous », « des fascistes », auxquels viennent bientôt s’ajouter « des groupes extrémistes »; de l’autre bord, on accuse les communistes d’avoir excité les ouvriers sur les piquets de grève et d’avoir manipulé le peuple turinois dans la rue.

En réalité, chacun explique « la piazza Statuto » à l’aide de ses propres fantasmes, de sorte que dans les nombreuses déclarations, dénonciations ou prises de distance qui se font entendre, on aperçoit tous les monstres qui peuplent l’idéologie des uns et des autres, mais rien ou presque ne se dit des sujets réels qui manifestent, se révoltent et luttent sur la piazza Statuto, ni de leur nouveauté. À ce jeu de ­l’occultation participent également ceux qui dénoncent « des manifestations d’anarchisme sous-prolétarien » étrangères aux objectifs de la lutte ouvrière. La formule est de Raniero Panzieri, qui y croyait vraiment, ce qui n’était pas le cas de tout le monde aux Quaderni rossi. Le premier numéro des Cronache dei Quaderni rossi publiera par la suite une analyse approfondie de la grève à la FIAT, mais se montrera extrêmement prudent, pour ne pas dire distant, au sujet des « événements de la piazza Statuto ». Ce texte1 reconnaît cependant avec une certaine clairvoyance la nouvelle composition de la classe ouvrière qui a mené les grèves de Turin, et qui, à partir de ses besoins et grâce à sa détermination, a débloqué une situation au point mort depuis des années, et donné aux luttes une impulsion décisive.

Toutefois, dans tous les textes des Cronache, la grève des ouvriers de la FIAT est toujours rigoureusement disjointe des événements et des protagonistes de la piazza Statuto. La vérité était pourtant à l’exact opposé: les acteurs de la grève de la FIAT étaient bien les mêmes que ceux de la piazza Statuto. C’était précisément cela que, sur le moment, personne ne voulait comprendre et moins encore accepter, et à quoi on préférait substituer le grand bal masqué des figures de l’explication. Une grande partie des ouvriers avait changé. Ils n’appartenaient plus, ou plus seulement, à la tradition communiste qui s’était formée pendant la Résistance. Ils ne se soumettaient plus à la discipline de l’usine et du parti qui avait marqué la Reconstruction. La mobilité de classe, l’immigration massive, le déracinement culturel et les conditions de la vie urbaine avaient commencé à avoir raison de la composition de classe traditionnelle. Les formes de subjectivation et de lutte par lesquelles s’exprimait l’insatisfaction au travail et dans la vie commençaient à déborder les règles institutionnelles établies.

Pendant les trois jours de la Révolte de la piazza Statuto, au point culminant d’une grande grève d’usine à laquelle elle est étroitement liée, la figure de l’ouvrier-masse fait sa première apparition. C’est une figure d’ouvrier déqualifié à haute productivité, jeté dans la production comme pure force de travail, et qui se rebelle face à son destin en portant la grève à de très hauts niveaux de tension et de réussite, sur les piquets de grève et à l’intérieur de l’usine, mais aussi en déplaçant l’affrontement de l’usine vers le territoire urbain. La centralité de l’usine c’était aussi cela: elle se prolongeait dans la ville.

La composition de classe avait changé et de ce fait les comportements, les pratiques et les rythmes du conflit de classe commençaient à changer, tout comme avaient changé les modalités de l’accumulation capitaliste et de l’extraction de la plus-value pendant la Reconstruction. Mais il était plus aisé de reconnaître les transformations du capital que celles de la classe ouvrière. Il était plus facile d’analyser les bouleversements dans la composition du capital fixe et les formes de son despotisme que d’accepter les formes de subjectivation et de révolte ouvrières face à des conditions de vie et de travail intolérables – a fortiori quand elles s’exprimaient par des comportements anomaux, imprévus, inconnus, ingouvernables et complètement étrangers à la discipline et aux règles politiques et syndicales qui avaient prévalu dans les années 1950, tout au long de l’interminable Reconstruction.

Piazza Statuto est l’indice que les sujets et les formes de la conflictualité sont en train de changer, qu’ils ne sont plus régis par une périodicité mécanique mais qu’ils sont entrés dans une conflictualité permanente. Celle-ci ne fera que croître jusqu’à la révolte urbaine du corso Traiano en juillet 1969: c’est piazza Statuto que commence l’histoire du mouvement de l’autonomie ouvrière en Italie.

Les recherches de Panzieri et la question du rapport homme-machine suscitèrent un travail d’enquête qui investit directement le terrain des grandes usines. La FIAT et les usines qui présentent un degré d’innovation technologique élevé, comme Olivetti à Ivrea, font l’objet d’une attention particulière. Le groupe des Quaderni rossi travaille à partir d’entretiens avec les ouvriers. L’enquête ouvrière redevient – pour reprendre les termes de Marx – un instrument de connaissance de la nature et de la forme du cycle de production en usine, en même temps que l’expression des exigences d’autonomie ouvrière2. Dès les premiers numéros parus, à partir de 1961, les Quaderni rossi rendent compte de la richesse de ce rapport avec l’usine, notamment dans les enquêtes menées à Olivetti par Romano Alquati