Des origines possibles de la « tendance armée »

« Ainsi, le rejet des Brigades rouges a-t-il servi de justification à la criminalisation du dissensus radical. Il a favorisé la mise en place en Italie d’une législation répressive sévère, sur le modèle allemand, et l’effacement de toute distinction entre prévention et répression […] », c’est du moins ce qu’on pouvait lire en 1976 au dos du volume Brigate Rosse, che cosa hanno fatto, che cosa hanno detto, che cosa se ne è detto1. Et plus loin: « En ce sens [celui de reconstruire une histoire telle qu’elle s’est réellement passée, N.d.A.], le livre du Soccorso Rosso est une tentative [de lecture] honnête. La publication de ce livre, dans le moment particulier que nous traversons, entend précisément offrir au public ce service que personne n’avait auparavant songé à lui rendre, et qui devrait pourtant être la tâche de tout éditeur moderne. »

L’éditeur précise sa pensée dans la note qui introduit le volume. Il y récuse les qualifications de « provocateurs et d’espions » qu’on a souvent accolées aux Brigades rouges et leur reconnaît qu’ils combattent pour « une cause qui a mobilisé des générations entières de militants ». Il y dresse également une brève généalogie: « dans les années 1969-72 (et au-delà), une importante fraction des jeunes qui avaient participé aux luttes ouvrières et étudiantes […] a organisé sa vie dans la perspective d’une transformation radicale à brève échéance […]. Aujourd’hui, aucune des principales organisations politiques issues des luttes de cette génération ne croit plus qu’en Italie, il y aura, à court terme, une révolution. Pourtant, comme l’a écrit Francesco Ciafaloni dans les Quaderni piacentini, “il n’y a pas eu de passage conscient, argumenté, rationnel entre la première position et la seconde, qui permette de conserver de manière cohérente une partie de la charge psychologique et idéologique qui était apparue à un niveau de masse. La plupart sont rentrés dans le rang. Ils se sont simplement aperçus que la politique avait un prix et qu’ils n’étaient pas prêts à le payer. D’autres ont accepté le jeu de la double vérité. D’autres encore ont décidé de pousser leur choix jusqu’à ses conséquences ultimes2 [...]” ».

Ces lignes ont été écrites alors que le délitement des groupes extraparlementaires était entré dans sa phase aiguë, qu’une vaste restructuration autoritaire était à l’œuvre dans les usines (cassa integrazione3, licenciements « politiques », etc.) et que le gouvernement commençait à élaborer, avec le parlement, le tournant législatif autoritaire qui allait rester dans l’histoire sous le nom de « période d’urgence4 ».

Le livre du Soccorso rosso sur les Brigades rouges, vite épuisé, ne fut jamais réimprimé. Il reste – avec Mai più senza fucile, d’Alessandro Silj5 – l’une des rares tentatives non falsificatrices (pour ne pas dire vulgairement diffamatoires) pour remonter aux origines du phénomène de la lutte armée en Italie.

La question des Brigades rouges et des actions clandestines, violentes et armées avait, au cours des années précédentes, donné matière à perpétuel débat. La « stratégie de la tension » instaurée par l’État avait secrété un climat propice à la multiplication des thèses complotistes, dans la presse bourgeoise bien sûr, mais aussi dans celle du mouvement. Ainsi, le Bulletin de contre-information démocratique qui s’était pourtant rangé aux côtés du mouvement, n’a-t-il jamais cessé d’accuser les Brigades rouges d’être des « agents provocateurs »; de même, pendant des années, le quotidien Il Manifesto n’a jamais pu faire mention des Brigades rouges sans les affubler des termes « soi-disant » ou « prétendues », insinuant ainsi qu’elles se rendaient complices des pouvoirs occultes de l’État.

En réalité, les Brigades rouges sont nées dans un contexte ouvrier, plus particulièrement dans les usines Sit-Siemens et Pirelli, à Milan. Au début, leurs actions ne connaissent pas un grand retentissement, parce qu’elles ne diffèrent en rien d’actions semblables qui sont menées au même moment par d’autres forces politiques, ou par la spontanéité ouvrière. Peut-être faut-il en effet rappeler ici que pendant l’« Automne chaud » et l’année 1970 qui lui succéda, le sabotage, le passage à tabac des petits chefs, la destruction de leurs voitures et de celles des dirigeants, la formation d’un contre-pouvoir à l’intérieur de l’usine, sont devenus des pratiques usuelles, très largement répandues. Voici ce qu’écrivait le bimensuel Lotta continua à propos du climat qui régnait alors dans les usines:

« Après chaque action, manifestation ou blocage des marchandises, […] chaque atelier devient un tribunal prolétaire: ceux qui n’ont pas participé aux actions alors qu’ils en avaient la possibilité, on les met à la porte de l’usine. Un exemple typique: dans un atelier du magasin, on apprend que 7 personnes ont travaillé le dimanche, 4 ouvriers et 3 chefs. On discute, et les jaunes sont “mis à pied”: 2 jours pour les ouvriers et 3 jours pour les chefs; 3 jours parce que ce sont des chefs, et parce que, pendant la discussion, l’un d’eux a manqué de respect aux ouvriers en disant qu’il s’en foutait […]. Il ne s’agit pas seulement de défendre l’unité: les ouvriers sont en train de se frotter à l’exercice du pouvoir, et ils y prennent goût6. »

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les premières actions des Brigades rouges. La première à être signée de l’étoile à cinq branches flanquée de l’inscription Brigate rosse a lieu le 17 septembre 1970: l’automobile de Giuseppe Leoni, le directeur du personnel de l’usine Sit-Siemens, est incendiée. Aucun tract n’est laissé sur les lieux. Le soir en revanche, un message mi-ironique, mi-menaçant est glissé sous l’essuie-glace de la Ferrari de Giorgio Villa, ingénieur à Sit-Siemens: « Combien de temps durera-t-elle, la petite Ferrari? Jusqu’à ce que nous ayons décidé qu’il est temps d’en finir avec les voyous. BRIGADES ROUGES7. »

Avant de se livrer à ces actions « exemplaires », les Brigades rouges avaient tenu, devant des auditeurs perplexes et curieux, un meeting volant dans le quartier ouvrier de Lorenteggio à Milan; elles avaient également procédé à un jeter de tracts devant l’usine Sit-Siemens.

Le 20 octobre 1970, dans une des feuilles de lutte de Sinistra proletaria, ­l’apparition des Brigades rouges sur la scène politique est mentionnée en ces termes:

 

« L’automne rouge a déjà commencé

L’automne que nous allons vivre s’annonce comme une échéance de lutte décisive dans le conflit de pouvoir […]. Contre les institutions qui planifient notre exploitation, contre les lois et la justice des patrons, la fraction la plus déterminée et la plus consciente du prolétariat en lutte a déjà commencé à combattre pour construire une nouvelle légalité, un nouveau pouvoir. Pour construire son organisation. Quelques exemples: l’enlèvement et l’exposition publique, par les ouvriers d’Ignis à Trente, des fascistes provocateurs qui avaient poignardé deux des leurs de manière préméditée8; l’occupation et la défense des logements occupés, seule manière d’accéder enfin à un logement […] ; l’apparition d’organisations ouvrières autonomes (Brigades rouges) qui sont l’indice que l’auto-organisation prolétarienne commence à se doter d’instruments pour combattre les patrons et leurs valets sur leur propre terrain, « à égalité », avec les mêmes moyens que ceux qu’on utilise contre la classe ouvrière: directs, sélectifs, et sûrs comme à l’usine Siemens.

 

ORGANISONS LA RÉSISTANCE DES MASSES POPULAIRES…

Il est temps de s’organiser sur la ligne de feu pour enraciner dans les luttes les contenus de la nouvelle pratique révolutionnaire: la stratégie de la guérilla populaire. Et il est temps de s’investir dans l’affrontement généralisé pour:

– enraciner chez les masses populaires en lutte le principe suivant: “il n’y a pas de pouvoir politique sans pouvoir militaire”;

– éduquer par l’action partisane la gauche prolétarienne et révolutionnaire à la résistance, à la lutte armée;

– mettre au grand jour la structure oppressive et répressive du pouvoir et les instruments de désorganisation de l’unité de classe9. »

 

Mais qu’est-ce donc que Sinistra proletaria10? C’est une revue, dont deux numéros paraissent courant 1970. Avant cela, plusieurs feuilles de lutte de Sinistra proletaria avaient déjà circulé, avec la mention « édité par le CPM (Collettivo politico metropolitano) ». Comme on s’en souvient, le CPM était, en termes organisationnels, le résultat du débat qui avait agité l’aire des CUB à Milan en 1968 et 1969. Il avait été créé dans le but d’élargir son champ d’action de l’usine à l’ensemble de la société, et de dépasser les contradictions inhérentes à la séparation entre les luttes en usine et les luttes sociales et étudiantes. Dans un texte de janvier 1970, le CPM résume ainsi la nécessité de se doter de nouvelles formes organisationnelles:

« Nous devons nous poser le problème de manière concrète. Quel niveau d’organisation est aujourd’hui possible et nécessaire? […]

CUB, Gruppi di studio, collectifs locaux du Movimento studentesco etc. ont rempli une fonction: en menant des luttes autodéterminées et autogérées, ils ont permis que renaisse un mouvement autonome du prolétariat. Ces luttes avaient essentiellement pour cadre politique l’école et l’usine, elles se situaient donc à l’intérieur des institutions […]. Dès lors que les luttes se sont généralisées et que beaucoup des contenus politiques de l’autonomie ont été acquis, […] l’instrument organisationnel interne, sectoriel, n’a plus de fonction politique réelle, et il est dépassé à juste titre par les luttes mêmes qu’il a rendues possibles.

Développer l’autonomie du prolétariat aujourd’hui, cela signifie dépasser les luttes sectorielles et les organisations sectorielles. Ce dépassement ne peut advenir que par la lutte contre les tendances « conservatrices » à l’intérieur du mouvement, qui confondent l’autonomie avec son premier niveau d’expression organisée, c’est-à-dire précisément les CUB, Gruppi di studio, Movimento studentesco11. »

 

Ce texte fait spécifiquement référence à la polémique qui avait opposé au sein des CUB les tenants de la « ligne de masse » et ceux de la « ligne de parti », c’est-à-dire fondamentalement la tendance de base d’une part et de l’autre Avanguardia operaia, qui entendait intégrer la fonction des CUB dans une organisation de type parti. La suite du texte précise encore ce point de vue:

« La dimension sociale de la lutte nécessite des organisations de base à l’échelle de la société […]. Il ne s’agit donc pas de passer d’une organisation de base à une organisation pyramidale […] mais de créer des organisations politiquement homogènes, pour intervenir dans la lutte sociale métropolitaine.

Le dépassement de l’ouvriérisme et de l’estudiantisme […] ne sera pas le fruit de l’union spontanée, sporadique et apolitique d’ouvriers et d’étudiants […], elle implique la constitution de foyers organisationnels capables d’agir sur l’ensemble des questions sociales12. »

 

Le CPM devient rapidement une organisation de masse, en particulier à Milan. Il est présent dans des dizaines d’usines et d’établissements scolaires. Les militants de Potere operaio, entre autres, le regardent avec une sympathie et un intérêt croissants, parce qu’ils y voient – malgré les divergences – un exemple en acte d’organisation de l’autonomie ouvrière.

Le texte que nous avons cité plus haut est issu d’un congrès du CPM qui s’est tenu fin 1969 à Chiavari, alors que résonnent encore les échos du « massacre d’État ». Les questions de l’organisation, de la ligne et de la violence sont au centre des débats. Trois facteurs récents ont sans aucun doute lourdement influencé les discussions et les choix qui ont été faits alors: la répression extrêmement dure exercée par les institutions de l’État pendant l’année 1969; la forte impression produite par la « violence » de masse, spontanée, des ouvriers pendant l’« Automne chaud »; et enfin, les analyses stratégiques produites au fil des luttes par les deux principaux groupes politiques, Lotta continua et Potere operaio.

Le CPM, où l’on retrouve Renato Curcio et d’autres militants issus de l’Université négative de Trente, reprend en partie le concept de « lutte de longue durée », qui avait été théorisé au cours de l’expérience trentine, pour critiquer les positions de Lotta continua et de Potere operaio:

« Dans la lutte de classe, il convient de distinguer trois éléments: les objectifs, les formes de lutte, l’organisation. Il appartient à la classe ouvrière de radicaliser la lutte sur des objectifs unificateurs, mais l’organisation est le produit des luttes [...].

On jugera par conséquent qu’une lutte est avancée ou rétrograde dans l’exacte mesure où elle exprime – ou non – des objectifs unificateurs et des formes radicales. L’organisation vient ensuite, elle répond à l’exigence de “conserver” à un niveau conscient les résultats acquis au cours de la lutte. […].

Nous faisons donc l’hypothèse d’une longue “guerre de position” au cours de laquelle la classe ouvrière se renforce à mesure qu’elle s’organise.

Sur ces questions, Lotta continua et Potere operaio, malgré leurs différences, partagent la même analyse. Pour ces organisations, l’autonomie est une condition préalable à l’avènement de la lutte même. Pour elles, l’autonomie signifie « indépendance » par rapport au syndicat et au parti […].

Le développement de l’autonomie est donc entendu comme le développement d’une capacité organisationnelle qu’il s’agit d’opposer aux organisations traditionnelles. Nous pensons quant à nous que cette conception de l’autonomie est restrictive et superficielle, parce qu’ainsi comprise, elle n’est plus que l’instrument et la condition du développement des luttes […]. Vis-à-vis des luttes autonomes de masse de 1968 et 1969, deux positions coexistent au sein du mouvement ouvrier:

– il y a ceux qui refusent d’y voir une dimension de rupture, et qui tentent de récupérer et d’exploiter leurs potentialités aux fins d’une sorte de “restauration politique” […] ;

– il y a ceux qui, quels que soient les courants ou les tendances dont ils proviennent, ont compris que l’autonomie du prolétariat était le point central dont devait partir le travail politique à venir […].

Nous faisons partie des seconds, et considérons qu’il s’agit là de l’unique position féconde, la seule capable de développer la lutte révolutionnaire dans les métropoles européennes.

Car c’est de cela qu’il s’agit. Non pas tant de remporter immédiatement la victoire et de tout conquérir (comme le disent les slogans faciles des apprentis manipulateurs), mais de croître dans une lutte de longue haleine, en utilisant les puissants obstacles que le mouvement trouve sur sa route, afin de transformer le mouvement spontané de masse en mouvement révolutionnaire organisé13. »

 

Courant 1970, le CPM lance Sinistra proletaria, un organe d’information et de liaison entre les luttes et les réalités du mouvement. C’est sous cet intitulé que le collectif mènera ou soutiendra de nombreuses luttes d’usine et qu’il participera à plusieurs grandes occupations de logements à Milan, via Mac Mahon et dans le quartier de Gallaratese14. Plus tard, il lancera une campagne de lutte sur la question des transports publics au cri de: « Reprenons les transports » ou « Les transports on les prend, l’abonnement on ne le paie pas ».

Ces slogans reprenaient, dans leur cadence comme dans leurs contenus, ceux de la campagne de Lotta continua qu’avait rejointe Sinistra proletaria: « Reprenons la ville », « Les maisons on les prend, les loyers on ne les paie pas ».

Le CPM mène par ailleurs des actions systématiques en direction des techniciens et des étudiants-travailleurs, qu’ils considèrent comme l’un des terrains les plus pertinents pour comprendre le développement des luttes dans les usines et dans la société.

La question des « techniciens » avait déjà été soulevée avec beaucoup d’intelligence par les militants et les intellectuels opéraïstes. En 1968, à Milan, un grand congrès national des facultés techniques et scientifiques en lutte avait produit des analyses importantes sur la restructuration technologique en cours et sur la fonction assignée aux techniciens et à leur formation scolaire et universitaire par le néocapitalisme. Au cours d’une longue intervention, Franco Piperno de Potere operaio avait abordé la question du rapport entre « fission » et « fusion » nucléaire, anticipant des analyses qui allaient devenir « à la mode » bien des années plus tard. Mais si les luttes des techniciens suscitent tant d’intérêt, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont dotés d’une intelligence et d’une compétence technico-scientifique révolutionnaires: ce qui les rend centrales, c’est avant tout leur positionnement dans le conflit de classe en cours.

Dans le texte qui suit15, après avoir examiné les dynamiques d’innovation technologiques du néocapitalisme italien dans les secteurs clefs de la pétrochimie, du nucléaire, de l’automobile, de l’aéronautique et de l’aérospatiale, mais aussi de l’électronique et de l’automation, Piperno analyse la nouvelle fonction du « technicien » dans la société capitaliste avancée:

 

« La fondation de l’État comme État-plan implique une gigantesque extension des services généraux qui assurent et coordonnent l’utilisation des facteurs productifs (recherche, programmation, transports, services sociaux, enseignement), et leur prise en main par le secteur public.

D’autre part, la régulation du cycle suppose une capacité institutionnelle de l’État à rétablir le rapport de forces entre les classes sur le plan de la violence sociale: c’est-à-dire que l’organisation étatique du capital social doit être capable de s’affirmer comme pur appareil répressif chaque fois que les luttes prennent la forme d’une attaque politique contre le rapport de production et imposent la crise comme terrain de l’affrontement.

Sur le plan de l’organisation sociale, cette caractéristique du capitalisme avancé nécessite le renforcement et l’extension des services improductifs affectés spécifiquement au contrôle du comportement de la force de travail (dispositifs de surveillance, répression, manipulation, etc.).

On a déjà observé que ces mouvements du capital, que l’on a schématiquement examinés par secteurs, requièrent tous des innovations technologiques radicales dans le processus de travail.

Du point de vue de la stratification sociale, on peut globalement affirmer que le “saut technologique” modifie la répartition de la population active en augmentant le nombre d’emplois techniques et en raréfiant les emplois manuels agricoles.

En outre, le type de transformation capitaliste que nous venons de décrire attire les investissements vers des secteurs qui présentent un besoin structurel en travail technique, non seulement dans le processus de fabrication à proprement parler, mais surtout “en amont” et “en aval” de ce processus.

Et c’est là une nouveauté, dont les effets sont explosifs. Traditionnellement en effet, le développement de l’industrie italienne s’est concentré sur une technologie qui, si elle laissait une large place à l’habileté de l’opérateur individuel, au métier – c’est-à-dire globalement aux processus empiriques élaborés directement dans la pratique (typiquement dans la sidérurgie, le textile, le cuir, etc.) –, elle était également fondée sur l’exécution de tâches monotones et répétitives par une main-d’œuvre pourvue au mieux d’une instruction de base et d’une brève préparation extrascolaire, principalement administrée par les instituts professionnels (on pense au secteur automobile ou à la production d’électroménager).

La transition capitaliste à laquelle est contrainte aujourd’hui l’économie italienne nécessite au contraire d’importants investissements à long terme pour la recherche, l’étude, la conception de projets et la réalisation de nouvelles infrastructures […].

Le rapport entre l’ouvrier et le matériau qu’il transforme est toujours plus médié par une série de procédures scientifiques, objectivées par la machine automatisée; parallèlement, on constate que les techniciens en tant que couche professionnellement qualifiée de la force de travail deviennent peu à peu prédominants.

Ainsi, des figures sociales qui opèrent aux marges du processus de valorisation, ou même qui remplissent des fonctions improductives de contrôle et de discipline sur le travail vivant, ont-elles pris aujourd’hui un poids nouveau dans le processus de production. Si l’ingénieur traditionnel se caractérisait par le fait qu’il effectuait par délégation certaines fonctions patronales, l’ingénieur de l’unité productive automatisée moderne s’acquitte en règle générale d’une fonction productive qui touche à la recherche, à la conception de projets, à la coordination du travail, même s’il continue souvent d’exercer un certain nombre de pouvoirs disciplinaires sur la force de travail la moins qualifiée. Évidemment, cette affirmation implique l’abandon de l’identification traditionnelle, et pour partie marxienne, entre la transformation de la matière et le travail productif; elle autorise en outre, par-delà les hiérarchies mystificatrices indexées aux écarts de revenu et à l’échelle des qualifications, une identification profonde entre les différents secteurs de la classe ouvrière.

En effet, si l’on définit le travail productif comme l’activité qui élabore des informations, transmises ensuite au matériau brut afin qu’en les incorporant il se transforme en marchandise, alors nous devons en tirer la conclusion que le travail productif s’exerce non seulement lors de la phase de fabrication mais aussi dans la recherche et dans la conception, ainsi que dans la coordination et la distribution.

Il en résulte que seules peuvent être exclues de cette définition du travail productif les activités qui sont strictement dévolues au contrôle et à la discipline des comportements de la force de travail.

Mais ni l’analyse du processus de travail, ni une redéfinition du procès de valorisation ne suffisent à étayer la thèse qui identifie les techniciens comme un moment de la composition politique de la classe ouvrière. L’incorporation des techniciens dans la classe ouvrière n’a de sens que dans la mesure où leurs luttes respectives se coordonnent et se mêlent. Ainsi, regarder les techniciens comme des travailleurs productifs revient en réalité à faire l’hypothèse d’une intervention politique fondée sur la possibilité de communiquer à ce secteur de la force de travail qualifiée les rythmes et les objectifs de l’insubordination ouvrière.

En effet, nous verrons que si la réalisation pratique des mouvements du capital nécessite cette opération de violence sociale sur le travail vivant que l’on appelle “réforme de l’école”, la lutte contre l’école dûment comprise doit tenter d’impliquer les techniciens dans le conflit de classe qui s’annonce avec les échéances contractuelles de 1969-70. Ce serait là un premier pas vers la réunification politique verticale de la classe ouvrière. »

 

Une partie de ces réflexions seront reprises par le Collettivo politico metropolitano, en particulier après la grève nationale des techniciens début 1969. La forte présence de techniciens et d’employés au CUB Pirelli et au Gruppo di studio Sit-Siemens n’y fut sans doute pas non plus étrangère. C’est également dans ce contexte théorico-politique qu’est né le GDS IBM, dans une entreprise qui est, avec Olivetti, l’une des pointes avancées de la production technologique en Italie.

Le choix stratégique du CPM-Sinistra proletaria d’unifier luttes d’usine et luttes sociales leur permet de larges alliances avec Potere operaio et Lotta continua sur les questions du logement et des transports. Dans la lignée de l’expérience des CUB – où les étudiants-travailleurs avaient joué un rôle de liaison –, le CPM décide également d’intervenir de manière systématique dans les instituts techniques et professionnels, où la concentration d’étudiants-travailleurs est la plus importante et où les étudiants sont les plus réceptifs à la situation de l’emploi qui se profile dans le secteur des techniciens.

De toutes les villes d’Italie, Milan compte la plus forte concentration d’étudiants-travailleurs: environ 80 000 en 1970. Parce que c’est une ville industrielle, les mouvements des étudiants-travailleurs créent une passerelle naturelle entre les luttes des scolarisés et les luttes d’usine. Dans les premiers mois de 1970, les luttes des étudiants-travailleurs sont presque entièrement chapeautées par le CPM, qui a produit l’analyse théorique la plus aboutie de la fonction de cette figure sociale. Le Movimento lavoratori studenti16 devient une organisation où confluent des militants issus d’autres expériences (cadres du CUB Pirelli, étudiants de Trente, etc.). Il est hégémonique à l’institut technique Feltrinelli, et devient une référence pour des expériences analogues. Dans les analyses du CPM et du MLS, les cours du soir sont décrits comme un travail d’usine:

 

« Les cours du soir sont une institution productive […], ils produisent l’homme comme marchandise. Les échecs, les abandons, le surmenage, les interruptions de cursus […], sont les moyens concrets par lesquels l’usine du soir décide de soustraire au processus de fabrication une partie non négligeable du matériau qu’elle produit. En ce sens, la “sélection” n’est rien d’autre qu’un “contrôle de qualité” du produit. Selon le nombre de salariés dont il a besoin, le système développe les cours du soir ou commence au contraire à éclaircir les rangs en recalant les étudiants17.

Mais les cours du soir ont aussi une fonction idéologique: le contrôle de qualité présuppose que la production soit “homogène” au système, d’où la nécessité pour les patrons de créer le “consensus politique et idéologique des masses prolétaires”. En somme, “l’exploitation qui, dans les usines, se manifeste surtout sous son aspect économico-structurel, prend à l’école la forme prévalente de l’oppression politico-idéologique”.

Nous considérons que les études sont un véritable travail parce qu’elles produisent quelque chose de précis, de tangible: une force de travail pourvue d’une capacité productive accrue. Les cours du soir équivalent donc à 4 heures supplémentaires. Objection nous a été faite que la loi obligeait à payer des charges sur le travail. Mais quelle loi? Comme l’école, la loi appartient aux patrons.

LA LUTTE EST LA LOI DES EXPLOITÉS.

Nous n’avons à observer et à mettre en œuvre qu’une seule loi: la lutte continue contre l’exploitation que les lois de l’État bourgeois tentent de rendre juste, et par conséquent légale18. »

  • 1. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 2. Ibidem
  • 3. La cassa integrazione guadagni, créée en 1946, est un dispositif qui permet de placer les salariés en chômage technique en leur versant une allocation financée en partie par l’État et en partie par les employeurs. Ces salariés « placés en réserve » peuvent être réintégrés à n’importe quel moment. Ils touchent jusqu’à 80% de leur salaire et ne sont pas comptabilisés comme chômeurs. Durant les années 1970 et 80, ce dispositif a permis d’ajuster au plus près la quantité de main-d’œuvre (et donc de salaire) aux besoins de la production, notamment à la FIAT. Sur l’usage politique de la cassa integrazione contre le cycle de lutte de l’ouvrier-masse au milieu des années 1970, voir chapitre 10 – L’année frontière, p. 494 sqq
  • 4. La « période d’urgence » désigne une forme de gouvernement qui voit les principales forces au parlement, en particulier la DC et le PCI, adopter des mesures législatives exceptionnelles au nom de « la défense de l’ordre démocratique et de la sécurité publique » (décret-Loi Cossiga du 15 novembre 1979, devenu loi du 6 février 1980). Ces mesures, d’abord imposées sans le vote des chambres, vont profondément modifier le code pénal en instituant de nouveaux instruments juridiques, tels que la notion d’« association avec finalité de terrorisme et de subversion de l’ordre démocratique », la reconnaissance juridique des « repentis », etc. On peut faire remonter ce « tournant législatif autoritaire » à 1974-75 (avec l’adoption du décret-loi du 11 avril 1974, puis de la Loi Reale en 1975 : extension de l’usage des armes à feu par la police, de la garde-à-vue et de la détention préventive…) mais à l’époque, le PCI votait encore contre ces mesures. Sur l’interprétation de la « période d’urgence » comme tournant politique et législatif, voir le chapitre 12, p. 595 sqq. Voir aussi Paolo Persichetti, Oreste Scalzone, La Révolution et l’État, op. cit., et Luther Blissett Project, Nemici dello Stato, Criminali, “mostri” e leggi speciali nella società di controllo, DeriveApprodi, 2002 – disponible en ligne en italien
  • 5. Alessandro Slij, Mai più senza fucile, op. cit
  • 6. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 7. Ibidem
  • 8. Le 30 juillet à Trente, agressés par des fascistes au cours d’une manifestation, des ouvriers sont blessés à coups de couteau. En mesure de représailles, des ouvriers et des étudiants contraignent deux représentants locaux du MSI (un conseiller régional et un membre du syndicat CISNAL) à marcher dans les rues de Trente avec une pancarte autour du cou où l’on pouvait lire : « Nous sommes fascistes. Aujourd’hui nous avons poignardé trois ouvriers d’IGNIS. Voilà notre politique pour les ouvriers. » Le Canzoniere pisano a publié une version chantée de cet épisode : Trenta luglio alla Ignis
  • 9. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 10. Littéralement : « Gauche prolétarienne ». Sur les rapports entre ce groupe et l’organisation maoïste française du même nom, voir dans ce chapitre le texte La naissance des Brigades rouges, p. 374 sqq
  • 11. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 12. Ibidem
  • 13. Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit
  • 14. On pourra lire en français l’un des rares textes qui fait le bilan de ces campagnes d’occupation dans Lea Melandri, « Via Tibaldi et le communisme » [1971], L’Infamie originaire, éd. Des Femmes, 1979
  • 15. « Ristrutturazione capitalistica, proletarizzazione dei tecnici e riforma della scuola », Linea di massa n° 3, 1969
  • 16. Ce MLS de 1970 ne doit pas être confondu avec son homonyme plus tardif, une organisation de l’Université Statale de Milan apparue en 1975
  • 17. Sur la formation comme production de travail vivant au moyen de travail vivant, voir la brochure « L’école, atelier de la société-usine », op. cit. : « Au stade du capital social, est productif tout travail qui s’échange contre du capital et non contre du revenu, qui contribue socialement à la reproduction élargie du capital, et donc la production de la science, de la technologie, et toutes les opérations en amont et en aval de la production […]. »
  • 18. CPM – Collettivo lavoratori-studenti, « Sviluppo e ristrutturazione della scuola serale come istituto produttivo », janvier 1970, cité dans Soccorso rosso, Brigate rosse…, op. cit