Des messes aux masses: les luttes à l’université catholique

L’université catholique du Sacré Cœur de Milan (la Cattolica) est l’une des institutions d’enseignement supérieur les plus prestigieuses du pays. D’illustres personnages de la scène politique italienne ont été formés dans ses amphithéâtres. Berceau de la classe dirigeante catholique, elle a compté parmi ses étudiants des « politiciens pur sucre », comme Fanfani, De Mita ou Gui, des économistes comme Prodi et Lizzeri, des juristes du calibre de Tiziano Treu et Roberto Ruffilli. Elle est administrée d’une main de fer par des professeurs armés d’un rigoureux sens moral. « Les étudiantes devaient porter une blouse noire et le pantalon leur était interdit. L’été, les étudiants devaient porter la chemise hors du pantalon pour ne pas laisser voir leur taille1 »).

Les étudiants viennent d’un peu toute l’Italie, attirés entre autres par le fait qu’un diplôme de la Cattolica constitue une solide garantie sur le marché de l’emploi. Beaucoup sont issus de familles pauvres et doivent leur entrée à l’université aux sacrifices de leurs familles et aux recommandations du curé de leur paroisse. La mobilisation étudiante commence le 17 novembre 1967, lorsque le conseil d’administration décide d’augmenter les frais d’inscription de 54%. Pour beaucoup c’est une charge insoutenable, et même les plus privilégiés se solidarisent immédiatement avec le mouvement de protestation. Dans le contexte général de cette fin d’année 1967, l’occupation de la Cattolica, parce qu’elle porte des enjeux spécifiques, tient une place un peu à part. Comme les autres universités en lutte, elle s’oppose à l’autorité académique, mais il lui appartient également de contester l’autorité et le magistère de l’Église. De ce point de vue, elle apparaît comme la déclinaison estudiantine du long parcours politique des « chrétiens du dissensus », que la Lettre à une maîtresse d’école de Don Milani avait portée à la connaissance du plus grand nombre.

Les leaders de la contestation sont presque tous très religieux. On peut citer Nello Casalini, qui entrera plus tard chez les Frères mineurs, Francesco Schianchi (on lui doit le slogan « des messes aux masses »), Luciano Pero et Mario Capanna (qui écrit en 1967 un traité de 70 feuillets pour convaincre sa petite amie que les rapports sexuels avant le mariage sont compatibles avec l’enseignement de Saint Thomas d’Aquin). Et c’est peut-être dans la radicalité existentielle du christianisme dissident qu’il faut chercher les sources de certains de leurs choix politiques à venir.

Au cours de l’année universitaire 1967-68, trois occupations de la Cattolica se succèdent (le 5 décembre 1967, le 21 mars et le 24 mai 1968). L’immense majorité des étudiants participe aux luttes, et à chaque occupation les autorités académiques ripostent en « bouclant » l’université. C’est ainsi que s’invente, sur le largo Gemelli, devant l’université, la pratique de l’occupation hors les murs: « On planta beaucoup de tentes sur le terre-plein et des centaines d’étudiants commencèrent à y camper jour et nuit, harangués sans trêve par Mario Capanna2. » Mais la Cattolica dispose aussi de règlements intérieurs très particuliers qui permettent l’exclusion des individus indésirables, ou du moins leur suspension. La plus honnie de ces règles porte le numéro 47 (et sera par la suite abolie): « L’étudiant qui, après un avertissement oral ou écrit, persisterait, à l’intérieur ou à l’extérieur de l’établissement, dans une conduite contraire à l’esprit qui régit l’Université catholique, peut être invité par le Recteur à déclarer auprès de quelle université il entend transférer son dossier […]. Si l’étudiant ne déclare pas dans un délai de quinze jours dans quelle université il entend transférer son dossier, le recteur lui délivrera son congé pour l’université la plus proche. » En vertu de ce dispositif, 150 étudiants sont suspendus, et les avant-gardes comme Pero, Spada et Capanna sont purement et simplement expulsés. Ils rejoindront l’université d’État (la Statale).

Mais en dépit de la répression, les luttes à la Cattolica se poursuivent pendant toute l’année 1968. En précisant les objectifs de la contestation, elles travailleront à analyser la fonction spécifique de l’Université catholique (UC) dans le paysage culturel italien. Après la troisième occupation, les étudiants publient un long texte d’analyse qui aborde ces questions3:

 

1) La définition ambiguë de l’UC: institution apostolique ou institution culturelle?

L’UC actuelle, dans ses structures fondamentales, est encore telle que l’a voulue le padre Gemelli4: une université capable d’asseoir le solide édifice de la culture « catholique » (cf. le manifeste fondateur de la revue Vita e Pensiero: « Medievalismo »). Et la culture catholique, inspirée par les valeurs de la foi, devait être pour les chrétiens l’instrument apostolique susceptible de pénétrer la citadelle laïque, en vue de la convertir.

Il y a trois ans, un demi-siècle plus tard, le professeur Franceschini (l’actuel Recteur) affichait dans ses lignes programmatiques des préoccupations identiques, en faisant usage d’un remarquable amalgame. Il y comparait en effet l’UC à l’Azione cattolica, ce qui revient à concevoir l’Université comme une œuvre strictement apostolique5. Implicitement, l’UC se trouvait donc chargée d’une sorte de « mandat », qui légitimait par conséquent l’intervention directe de la hiérarchie. L’UC est une œuvre de l’Église, et elle doit rester telle, c