Des bancs publics aux centres sociaux

Les premiers événements surviennent à Milan en 1975-76. De larges parts de la jeunesse des lointaines périphéries de la métropole inventent spontanément des formes inédites d’agrégation, à partir de la critique de la misère de leur quotidien: la condition d’étudiants pour certains, celle de chômeurs pour d’autres, celle d’ouvriers précaires et sous-payés pour la plupart. Pour tous, indifféremment, il y a la question du « temps libre », un temps vécu comme une assignation au vide, à l’ennui, à l’aliénation.

« Devant la petite gare de Limbiate, dans la banlieue de Milan, il y a quelques bancs publics. “Les bancs ont pris la couleur de nos jeans” dit Vincenzo à une ­vingtaine de jeunes qui depuis des années, en attendant du travail ou après le travail, se rassemblent sur la petite place. Même les bancs publics n’en pouvaient plus de nous supporter; on nous chassait des bars parce qu’on était des chevelus, des drogués, mais surtout parce qu’on ne consommait pas beaucoup [...]. Alors autant rester dans le froid, sur les bancs, au moins tu pouvais parler de toi, de tes soucis, mêmes personnels, trouver une solidarité en réponse à tes états d’âme. Je ne sais pas si ce qu’on vivait sur les bancs, ça peut s’appeler une “prise de conscience”, mais le fait est qu’à un moment il n’y a plus eu assez de bancs parce qu’il y avait toujours plus de jeunes de toutes sortes qui se rencontraient là, et plus seulement pour la drogue. Lentement, l’envie a mûri de faire quelque chose de plus, quelque chose enfin: nous étions trop jeunes pour accepter de moisir ici1. »

Les Circoli del proletariato giovanile naissent de cette mise en discussion collective des conditions matérielles d’existence. En l’espace de quelques mois, ils occupent des dizaines de bâtiments, jusque dans le centre de Milan, et transforment d’anciennes usines abandonnées, des églises déconsacrées, des villas, des appartements, des maisons vides, en centres sociaux.

Ces espaces occupés, où se succèdent les initiatives sur les conditions de vie de la jeunesse, connaissent une grande affluence. Pour les rendre publiques, on a recours aux outils classiques: petits fanzines, tracts, affiches, mais on en réinvente le graphisme, les couleurs, la mise en page, en s’inspirant surtout des modèles historiques de la presse créative underground.

« La condition dans laquelle nous vivons, nous les jeunes, ne cesse de se détériorer avec la progression continuelle de la crise que les patrons imposent aux prolétaires, avec la vie chère et le chômage. C’est pour ça qu’il y a de moins en moins de possibilités pour un jeune de trouver du travail: les emplois temporaires, sans contrat, sous-payés, nous maintiennent dans une situation de survie de plus en plus précaire. Il est de plus en plus difficile pour un jeune de décider de sa vie de manière autonome, de quitter le domicile familial.

Vivre dans les ghettos, accepter passivement l’aliénation que nous impose la vie dans cette ville, être marginalisés, tenus à l’écart de l’organisation de la vie parce qu’on n’a pas de travail, parce qu’on n’a pas de lieu où s’organiser et lutter à partir de nos besoins, tout cela nous contraint à accepter des emplois de merde, à rester sans logement, à n’avoir aucun choix dans l’usage de notre temps libre, contraints toujours à la passivité […].

Nous affirmons que cette situation peut et doit cesser. Nous voulons avoir le droit d’organiser notre vie, de décider de notre bonheur.

Beaucoup d’entre nous ont refusé de fonder une famille, beaucoup ont refusé le chantage des patrons: “si tu ne te maries pas, tu n’as pas droit au logement.” Si tu n’as pas les garanties morales de la famille, les propriétaires ne veulent rien te louer.

À cela s’ajoute le prix des loyers: nous n’avons pas les moyens de payer les loyers de voleurs qui nous sont imposés. Parce que nous ne voulons pas vivre dans un monde fermé et individualiste, où on ne questionne jamais la manière dont nous vivons notre vie privée, nous récusons la séparation entre vie privée et vie ­sociale.

Ce monde nous refuse dès notre naissance la moindre sécurité: il nous oblige à adopter des comportements et des modèles qui ne sont pas les nôtres et qui génèrent un faux vivre-ensemble, basé sur les chantages affectifs, la culpabilité, la propriété, la négation de l’autonomie de l’individu.

Le mouvement du jeune prolétariat est né de la volonté de créer des lieux de rencontre pour débattre et pour organiser différemment notre temps libre. Il a maintenant besoin d’aller plus loin, en prenant position sur le travail, sur la famille, sur les autres. Nous devons créer notre propre organisation et devenir une catégorie sociale soudée, qui exprime le besoin de communisme déjà présent aujourd’hui dans les luttes ouvrières, chez les soldats, chez les chômeurs organisés ou dans le mouvement des femmes, qui propose d’ores et déjà d’autres manières d’instituer les rapports entre hommes et femmes, entre individu et nature, entre vie privée et vie sociale, entre travail et temps libre.

Sortir de la crise ne veut pas dire « se serrer la ceinture », mais en finir avec cette façon de vivre et de travailler. Ces derniers mois, nous avons occupé des logements qui étaient vides depuis des années. Nous avons organisé ces occupations (il y en a déjà cinq à Milan) avec des camarades qui ont décidé spontanément de refuser l’isolement.

Nous ne voulons pas vivre selon le modèle familial, nous voulons vivre de manière autonome; pour autant nous ne voulons pas que les rapports « communautaires » dans les maisons occupées reproduisent des rôles qui ressemblent à ceux la famille, nous voulons commencer à vivre notre vie, avec toutes les contradictions qu’impliquent nos choix – mais au moins c’est nous qui l’aurons voulu.

Le mouvement d’occupation des jeunes prolétaires n’en est qu’à ses débuts; pour gagner, pour obtenir le droit au logement, y compris pour nous, il faut qu’il s’étende et devienne une lutte de masse. Cela permettra aussi d’ouvrir le débat sur l’ensemble des besoins de la jeunesse et de bâtir son organisation sur un programme et des objectifs plus articulés. Pour cela, nous invitons dès maintenant tous/tes les camarades à nous rejoindre dans les lieux occupés où, entre autres choses, ils pourront s’inscrire sur la liste des prochaines occupations2. »

 

Les Circoli del proletariato giovanile obtiennent très vite l’appui décisif d’organisations politiques et culturelles déjà bien implantées.

Le circuit de Re Nudo suit depuis ses débuts la trajectoire de ce mouvement, qui fonde son action sur cette « nouvelle manière de faire de la politique » qu’illustre le slogan « le personnel est politique ». Re Nudo voit dans les initiatives des Circoli une réalisation de son engagement contre-culturel depuis près d’une décennie. Les structures politiques de Lotta continua, en crise depuis la dissolution formelle de l’organisation au congrès de Rimini l’année précédente, fourniront aux Circoli non seulement un « soutien » organisationnel, mais aussi un nombre non négligeable de ses militants les plus jeunes et les plus déçus par une expérience politique structurée par des logiques de parti.

Après une première phase constituante, les Circoli découvrent qu’ils constituent une force politique et sociale, et qu’ils peuvent exercer cette force. Ils s’engagent alors dans une phase de coordination de toutes les expériences. C’est l’occasion pour des centaines de jeunes d’amorcer les premiers échanges théoriques et ­idéologiques sur le rapport au travail, l’usage des drogues, l’utilisation du temps libre, le rapport à l’organisation politique et par conséquent au programme, aux initiatives et aux formes de lutte les plus pertinentes. On débat de la façon de gérer un espace occupé, du rapport avec le quartier qui l’environne, des moyens de résister aux expulsions policières, etc. La culture des groupes extraparlementaires est vivement critiquée parce qu’on la juge impropre à favoriser une agrégation de masse des jeunes prolétaires. La composition sociale des Circoli comprend une majorité de jeunes ouvriers, apprentis et employés des petites usines de l’hinterland milanais et une minorité de chômeurs et d’étudiants des filières professionnelles. Il y a peu de femmes parce que dans les ghettos de l’hinterland et dans les familles prolétaires elles se heurtent à des obstacles souvent insurmontables ne serait-ce que pour sortir le soir.

Au cours de cette première période, si les jeunes des Circoli descendent des banlieues vers le centre-ville, ce n’est plus par bandes ou par petits groupes pour traîner au coin des rues, dans les squares, les bars sordides, les cinémas de troisième catégorie3 et les discothèques, mais pour jouer de la musique et danser en masse; pour en découdre et revendiquer le droit de se réunir pour faire la fête. Et les fêtes dominicales deviennent, dans cette première période, l’occasion de concentrer tout ce qui tend à « réapproprier la vie ».

Lors de ces rassemblements, il n’est pas rare que surviennent des incidents et des affrontements avec la police. On commence à pratiquer de plus en plus ostensiblement des formes de réappropriation de marchandises, en expropriant des boutiques de luxe et des magasins d’alimentation. Les journaux et les forces politiques ne peuvent plus ignorer ce qui est devenu un phénomène de masse, mais leurs prises de position témoignent de leur incapacité absolue d’en comprendre les raisons. Ce qui prédomine au bout du compte, c’est la diabolisation et l’encouragement à la criminalisation. Pendant ce temps, les Circoli diffusent leur programme, Ribellarsi, è ora? Sì4:

 

« Nous sommes expropriés de tout, soumis au pire esclavage du travail salarié, ou condamnés à en rester exclus au prix de la plus humiliante misère matérielle et de la pire désagrégation humaine.

Notre vie est dévorée par 8 ou 10 heures d’exploitation quotidienne; le temps libre n’est plus qu’un sordide ghetto, à la recherche désespérée d’une évasion possible. Nous sommes condamnés à nous sentir inutiles dans cette société qui détruit les rapports sociaux, les rapports humains. Comment pourrions-nous ne pas vouloir tout? Vouloir être les maîtres de notre vie, du présent et du futur? Vouloir décider nous-mêmes de l’éducation de notre corps, de nos sens et de notre esprit? Vouloir décider nous-mêmes de notre travail: combien – pourquoi – comment travailler?

Voilà pourquoi nous affirmons que nous voulons tout! Voilà pourquoi nous affirmons qu’il est temps de se rebeller!

Nous faisons des fêtes parce que nous voulons nous amuser, être ensemble, affirmer notre droit à la vie, au bonheur, à un nouvel être ensemble.

Nous occupons des immeubles parce que nous avons besoin de lieux de rencontres et d’échanges, pour faire de la musique et du théâtre, pour inventer, de lieux qui soient une alternative à la vie en famille.

Nous faisons les rondes pour défendre les apprentis contre la surexploitation, pour faire obstacle au deal d’héroïne, pour virer les fascistes.

Nous faisons des groupes d’autoconscience pour mieux nous connaître, pour affronter collectivement et politiquement nos problèmes individuels et ­personnels.

Nous organisons des assemblées sur la question de l’héroïne parce que nous voulons construire ensemble, y compris avec ceux qui se piquent, une alternative de vie et non pas de mort, et pour virer les fascistes et les mafieux qui dealent pour le fric.

Nous luttons et nous faisons grève dans les usines parce que nous voulons travailler moins et mieux, c’est-à-dire avec le pouvoir en main. Voilà les choses concrètes qu’exprime notre mouvement. Voilà notre désir de communisme, entendez: du pain et des roses.

 

Jeunes = criminels

Les journaux bourgeois nous disent: “vous ne voulez pas travailler, vous êtes des drogués, vous êtes des délinquants, des violents, aux mœurs légères, de jeunes hippies et des guerilleras féministes.” Examinons ces accusations l’une après l’autre.

 

Mais va bosser!

C’est ce qu’on nous dit toujours, qu’on travaille ou qu’on soit chômeur.

Car nous sommes bien d’accord avec cet ouvrier américain qui déclarait dans une interview: “Si un matin je me levais avec l’envie d’aller travailler, j’irais immédiatement voir un psychologue.” Et c’est exactement pour cela que l’absentéisme existe, et aussi la grève.

Le travail, abstraitement et aussi concrètement, ce n’est pas beau, c’est seulement une déplaisante nécessité. Mais même cette nécessité, les patrons nous la font démesurément payer. Travailler, cela veut dire dès notre jeune âge recommencer la vie de nos pères, huit heures à la chaîne ou au bureau, toujours obligés de rendre des comptes à un chef, avec comme seule perspective, pour nous les jeunes, d’être opprimés et exploités notre vie tout entière.

Comment pourrait-on alors avoir envie de travailler? Devant l’effort que cela coûte, seule l’idée de décider nous-mêmes comment, combien et à quoi travailler pourrait donner quelques résultats. Ce n’est en tout cas pas l’invitation aux sacrifices et le nouveau modèle de développement ou d’exploitation qui y parviendra.

Nous accuser de ne pas avoir envie de travailler, quand ce sont les bourgeois qui parlent, n’est que pure hypocrisie.

 

Drogués?

Ici, il faut distinguer. S’agissant des jeunes qui meurent de l’héroïne, nous avons des accusations précises à formuler. Le trafic international d’héroïne est aux mains de la CIA et de la grande mafia (couverte par la DC). L’héroïne est un produit du capitalisme: ce n’est pas un hasard si c’est aux États-Unis qu’elle est la plus répandue, c’est-à-dire dans la société bourgeoise la plus développée. La seule perspective que le capitalisme est en mesure de donner aux jeunes, c’est la mort de l’envie de vivre, la soumission, l’autodestruction pour ceux qui ne “s’intègrent” pas, ou les guerres impérialistes.

En Italie, la vente d’héroïne est dirigée par le tandem mafia-fascistes, qui a trouvé là une manière tout à fait cynique d’accumuler le capital et de faire taire ceux qui individuellement se rebellent. Qui est le responsable de la désagrégation humaine, matérielle et culturelle des jeunes? Ou bien tu avales cette soupe (conformisme, surexploitation, chômage, solitude) ou bien tu sautes par la fenêtre5: telle est la loi qu’on impose aux jeunes. Quelles valeurs humaines de vie, de communication, la bourgeoisie offre-t-elle? La solitude, l’ennui, le triste consumérisme, l’inutilité sociale, l’expropriation des individus et des masses de la vie sociale, culturelle, politique.

Qui a fait du corps de la femme, des relations entre les personnes, des marchandises? Qui a construit une société de millions de drogués: drogués aux psychotropes pour s’endormir après huit heures d’exploitation (les tranquillisants); drogués aux psychotropes pour avoir l’énergie de travailler (les stimulants, y compris le café); drogués au tabac pour calmer la tension nerveuse que véhiculent quotidiennement les rapports sociaux et humains; drogués à la télévision, à l’alcool (quand tu bois tu ne penses à rien, bois, ça passera)? Essayons d’imaginer Milan un mois sans ces drogues… Et tout cela pour la société du profit.

Quand ils nous traitent de drogués, ils pensent à ces inoffensives et agréables cigarettes ou à ces infusions de haschisch qui aident à communiquer et “désinhibent” comme un litre de Barbera, un jeu, et alors ça n’est pas notre problème.

 

Délinquants?

Ceux qui n’ont pas de travail, ceux qui n’ont pas assez d’argent parce qu’ils n’en ont pas beaucoup, ceux qui ne veulent pas avaler cette soupe, la soupe de l’esclavage du travail salarié, et qui n’ont pas la force de s’organiser collectivement et politiquement contre les différents responsables, ceux qui, pour se sentir exister n’ont plus d’alternative que de voler ou de se piquer, il est possible que ceux-là cherchent une solution individuelle et qu’ils glissent dans ce qu’on appelle la « délinquance ». Mais le terrain sur lequel ce choix, souvent contraint, s’opère, c’est la bourgeoisie qui l’a préparé et qui l’impose, pas les prolétaires. Les jeunes qui finissent en prison pour vol ou pour détention de petites quantités de drogue ne sont pas des criminels. Les criminels, encore une fois, ce sont les patrons.

 

Violents?

Est-ce que nous sommes violents? Oui, nous sommes porteurs de toute la violence que vous nous avez fait subir et que vous nous faites subir quotidiennement. Nous gardons le souvenir des camarades assassinés par les fascistes ou par la police, des jeunes morts de l’héroïne, ou tués de sang-froid pour avoir commis de menus larcins. Mais pour nous, la violence n’est pas l’essentiel, elle est tout au plus un moyen: nous sommes pacifiques parce que nous voulons vivre, mais nous ne sommes pas pacifistes parce que nous avons appris à connaître le pouvoir et la manière dont l’exerce la bourgeoisie.

 

Organisons-nous.

Nous ne proposons aux jeunes qu’une seule chose: s’organiser, sortir des bars et des cuisines et faire dix, cent, mille cercles de la jeunesse; dix, cent, mille fêtes; dix, cent, mille spectacles de théâtre de rue; dix, cent, mille moments d’autoconscience; dix, cent, mille occupations de maisons et d’immeubles, dix, cent, mille rondes dans les quartiers.

Organisons-nous pour prendre en main notre présent et notre futur.

 

Fêtes.

Les fêtes, comme le théâtre, sont des moments importants si l’on a envie de communiquer quelque chose. C’est dans les fêtes que le mouvement des jeunes de Milan a grandi et qu’il a trouvé des moments d’unité. Les fêtes ne sont ni une alternative partielle à l’usage du temps libre (une façon de redonner quelques couleurs au ghetto de la marginalité), ni un moyen détourné, et donc instrumental, de servir des discours dans une logique de paroisse rouge et de catéchisme de gauche. La fête, surtout lorsqu’elle célèbre la défaite de ton ennemi, est aujourd’hui un fait politique, une manière de rendre politique le personnel et personnel le politique. La fête est la célébration de la victoire sur ceux qui t’oppriment, que ce soit le patron ou la nature. La fête du printemps était la célébration de la défaite de l’hiver.

Les fêtes sont aujourd’hui des moments gagnés sur la solitude et l’ennui auxquels nous contraint la bourgeoisie. Elles sont des moments de communication, de connaissance, où l’on voit et où l’on rencontre beaucoup d’êtres humains.

Et les fêtes sont aussi des moments de conflit sur le plan personnel, parce qu’elles sont des lieux où s’expérimentent les rapports humains, les comportements, la culture des jeunes. Aujourd’hui, dans les fêtes, nous exprimons notre besoin de nouveauté. Les fêtes sont un moment important où l’on accumule de la force: utilisons-la.

Les patrons nous ont relégués dans le ghetto du temps libre. Nous voulons, à l’inverse, prendre possession du temps libre pour le retourner contre – et dans – le temps occupé.

 

Les rondes.

Les rondes de vigilance représentent un saut qualitatif important pour le mouvement de la jeunesse. Il est prévisible qu’au cours de cette campagne électorale, les provocations fascistes se multiplieront dans les quartiers. S’ils veulent créer un climat de terreur (attentats, incendies, agressions au couteau), s’ils veulent répéter à l’échelle du pays ce qu’ils ont fait par le passé à Savone6, ils nous trouveront prêts à leur donner la réponse qu’ils méritent.

La vigilance permanente, les rassemblements, les rondes qui contrôlent et défendent les quartiers comme cela se passe déjà dans les usines, sont désormais un devoir pour les jeunes. Les rondes sont nécessaires pour la vigilance antifasciste, pour faire face à la campagne électorale du MSI, mais elles sont aussi nécessaires pour mettre en pratique le programme, les besoins que nous exprimons.

Les rondes pour dénoncer politiquement les patrons et les petits patrons qui surexploitent les apprentis et les mineurs sans contrat de travail (à Cinisello, une trentaine de jeunes se sont rendus devant la boutique d’un coiffeur où deux apprentis étaient contraints de faire des heures supplémentaires et ils ont imposé à la patronne de respecter les droits des deux jeunes); les rondes qui repèrent les postes de travail et imposent l’embauche des chômeurs; les rondes qui enquêtent sur le travail au noir et sur le travail précaire; les rondes qui veillent dans la rue, dans les lieux de deal d’héroïne; les rondes qui s’opposent aux heures supplémentaires; les rondes qui réquisitionnent des immeubles et des appartements pour les attribuer aux jeunes qui cherchent un logement; les rondes qui s’attaquent aux symboles et aux responsables de la marchandisation des rapports humains et du corps de la femme (par exemple les spectacles de strip-tease); les rondes qui empêchent les familles les plus rétrogrades d’enfermer les jeunes et les filles à la maison. Les rondes qui font des murales, des graffitis sur les murs, qui retouchent les affiches électorales de la DC, qui improvisent des échanges avec les gens dans la rue (à travers le théâtre de rue par ex.) […]

 

La liste des courses

Nos besoins dans cette société ont un prix qui se paie en monnaie: aller dans un cinéma un peu décent, se déplacer dans la ville et au-delà, ne pas dépendre de sa famille, trouver un logement, écouter de la musique, avoir des livres, du vin, des belles choses, tout cela coûte de l’argent.

Si on est chômeur, on est obligé de réduire ses besoins. C’est pour cette raison que nous voulons travailler tous mais moins, et après être allés à l’école gratuitement. [...]

Nous disons aux jeunes qu’il faut s’organiser, chercher des emplois collectivement, imposer des embauches aux patrons qui font faire des heures supplémentaires, qui n’emploient pas, qui ne remplacent pas le turn-over.

 

Nous voulons éradiquer le travail au noir, les emplois précaires, sans contrat de travail. Il est indécent que des mineurs soient réduits à se faire exploiter.

Nous voulons des communes agricoles. Pour retourner aux terres du Sud, aux zones agricoles dépeuplées par l’émigration forcée, nous voulons l’intervention et le financement de l’État pour industrialiser l’agriculture, pour fonder des milliers de communes agricoles modernes.

Nous voulons la réquisition d’immeubles et d’appartements où nous retrouver et faire l’expérience de la vie communautaire, comme alternative à la famille, pour jouer de la musique, discuter, se connaître collectivement.

Nous voulons une loi. Une loi? Oui, une loi, qui libéralise l’usage et la détention de drogues légères, sous le contrôle d’un monopole d’État (comme le tabac) et qui permette que les jeunes victimes de l’héroïne, plutôt que de finir en prison, disposent au plus vite de structures de soin efficaces.

Nous voulons des espaces verts et qu’en plus du 1er mai, le premier jour du printemps soit lui aussi fête nationale, parce que nous aimons la nature, la végétation, les animaux et les montagnes… quand naturellement nous parvenons à les maîtriser. La nature doit être au service de l’homme et non pas du profit. C’est au nom de la loi du profit que les patrons polluent l’air, l’eau, la nourriture, l’environnement, le corps et l’esprit des travailleurs. »

  • 1. Extrait de l’anthologie Sarà un risotto che vi seppellirà Materiali di lotta dei Circoli proletari giovanili di Milano, Squilibri, 1977
  • 2. Ibidem
  • 3. « Le cinéma des années 1950, 60 et 70 était divisé en trois circuits. La prima visione constituée de cinémas de première exclusivité qui étaient implantés de manière disproportionnée dans les villes les plus importantes, en particulier à Rome et dans le Nord, s’adressait à un public relativement bien instruit, fortuné, jeune et de la classe moyenne. La terza visione, constituée de cinémas de troisième exclusivité situés de manière disproportionnée dans les villes les plus petites et les périphéries et les zones rurales, surtout dans le Mezzogiorno, s’adressait a un public moins instruit, plus pauvre, plus vieux et appartenant davantage à la classe ouvrière […] Alors que ceux de la prima visione étaient des spectateurs de films […], leurs homologues de la terza visione allaient au cinéma plus par habitude que pour voir un film en particulier, en se servant de la salle comme un endroit de détente et de socialisation. » Keith H. Brown, « le giallo – 1930-2009 », in Franck Lafond (dir.), Cauchemars italiens, vol. 2 : Le cinéma horrifique, L’Harmattan, 2011
  • 4. « Se rebeller, c’est l’heure? Oui ! » in Sarà un risotto…, op. cit
  • 5. O mangi questa minestra o salti dalla finestra dit une expression populaire italienne
  • 6. Entre avril 1974 et mai 1975, 12 attentats à la bombe touchent Savone et sa périphérie. Sans jamais aboutir, les enquêtes ouvertes à partir de 1979 mettront en avant la responsabilité de militants néofascistes