De la résistance à la reconstruction

 

Les villes, à vrai dire, n’étaient pas si grandes que ça. Dans les années 1950, Milan comptait 1 100 000 habitants et sa banlieue à peine davantage. Les quartiers ­ouvriers et populaires étaient relativement proches du centre-ville, et souvent les usines faisaient partie du paysage. La vie se déroulait tout entière entre les cours des maisons à coursives1 et la rue. Le temps vécu s’écoulait dans les bars, dans les cinémas de quartier, dans les guinguettes.

Il se formait des compagnies de jeunes gens, réunis par une commune condition sociale, par les liens affectifs de l’adolescence, par la solidarité de groupe ou de « bande2 », seule manière de supporter la perspective d’une vie qui semblait programmée de toute éternité par le fonctionnement général de la société : les fils d’ouvriers dans les écoles d’apprentissage professionnel pour devenir « spécialisés », les filles dans les instituts de commerce pour devenir employées, et les enfants de la bourgeoisie au lycée pour assurer le renouvellement de la classe dirigeante3. Dans les usines, des ouvriers aux salaires très bas et à la très haute productivité garantissaient la mise en œuvre de l’« idéologie de la Reconstruction », point de jonction entre le projet politique de la bourgeoisie et celui du Parti communiste.

L’Italie était sortie de la guerre et du fascisme grâce à la Résistance des partisans. Une partie des combattants aurait voulu poursuivre la lutte armée, et passer de la « libération » à la révolution, mais cette composante avait été « neutralisée » par le PCI4. Celui-ci avait en effet opté pour un « pacte constitutionnel » avec les industriels, afin de garantir la reprise économique et productive dans le cadre du système des partis et dans le respect des sphères d’influence des deux superpuissances américaine et soviétique. Cette composante politique de la « Résistance trahie », qui a donné ­naissance au groupe armé Volante rossa5 dans l’immédiat après-guerre, nous la retrouverons souvent dans l’histoire de la République, au cours des trente années suivantes.

La première génération d’ouvriers de l’après-guerre, tous originaires du Nord, tous dotés d’un important bagage professionnel et politique et d’une forte culture antifasciste, était porteuse d’un univers de valeurs centré sur l’idéologie du travail et sur la conviction de constituer la partie saine et productive de la Nation – par opposition à la bourgeoisie, tenue pour corrompue, incapable et parasitaire. ­Retranchés dans les usines, fiers de leur compétence professionnelle, confiants dans la direction politique du PCI, ils se sentaient dépositaires d’une mission historique dont l’accomplissement passait par le monde du travail : le développement continu des forces productives et la mise en œuvre de la Constitution issue de la Résistance6. Cela revenait à penser que l’avènement d’une démocratie avancée (même de type bourgeois) était inconciliable avec les exigences du patronat, et que lutter pour son instauration signifiait également lutter pour le socialisme ; il fallait donc se préparer à prendre la direction du processus de production. Avec un Parti communiste qui comptait 2,5 millions d’adhérents pour 5 millions de voix (c’est-à-dire un parti de militants) et une base ouvrière aussi fortement idéologisée, la ligne tracée par ­Togliatti à Salerne en 1944 (« oui à la prise du pouvoir par la voie démocratique, non au processus révolutionnaire ») semblait assurée.

De leur côté, les industriels avaient bénéficié des énormes financements du plan Marshall, lesquels avaient non seulement pour fonction de renforcer des gouvernements jugés fiables, mais aussi d’en conditionner et d’en orienter le développement. Ainsi, 75% des financements alloués à l’industrie étaient-ils affectés à la sidérurgie ; la plupart avaient par conséquent été absorbés par le triangle industriel Milan-Turin-Gênes, où les industries sidérurgiques existaient depuis toujours.

Enfin, la très haute productivité garantie par l’idéologie du travail, et les très bas salaires assurés par la totale inefficience des syndicats avaient permis, vers la fin des années 1950, une énorme accumulation capitaliste. Celle-ci nécessitait une restructuration productive pour pouvoir pénétrer les marchés internationaux, mais aussi pour accroître la consommation intérieure. On espérait de la sorte maintenir sous contrôle les jeunes générations et les ouvriers eux-mêmes, qui supportaient de plus en plus difficilement les conditions de vies qui leur étaient faites. En vertu de cet objectif, qui prévoyait l’introduction massive de la chaîne de montage et donc du travail déqualifié, les industriels accentuèrent encore leur contrôle sur l’usine.

 

 

  • 1. En italien : casa di ringhiera. Ces immeubles typiques de l’habitat populaire milanais se caractérisent par un accès aux appartements depuis une coursive commune aux habitants d’un même étage, laquelle fait aussi office de balcon.
  • 2. Sur les bandes de quartier à Milan, de l’immédiat après-guerre aux années 1990, on peut lire Primo Moroni et John N. Martin, La luna sotto casa, Milano tra rivolta esistenziale e movimento politici, Shake edizione, 2007.
  • 3. Sur la « tripartition » de l’école italienne, voir au chapitre 4 – Le développement industriel et le collège unifié, p. 173 sq.
  • 4. En 1944, en pleine guerre de résistance des partisans, le PCI, sous l’impulsion de son secrétaire Palmiro Togliatti, opère un tournant stratégique appelé « svolta di Salerno ». Il s’agira, à l’issue de la guerre, d’engager le PCI dans un gouvernement de large union, dans le cadre d’une alliance des partis antifascistes réunis au sein du Comité de libération nationale (CLN). Cette orientation conduit, contre le sentiment de sa base, à la « neutralisation » des composantes révolutionnaires de la Résistance, mais aussi à l’intégration du parti dans la politique de la Reconstruction à venir.
  • 5. La « Volante rossa martiri partigiani » était un groupe composé d’anciens partisans, dont des membres du PCI qui, entre 1945 et 1949 à Milan et dans sa région, pratiquaient la « justice populaire » (enlèvements, passages à tabac, exécutions). Ils ne signeront leur action qu’à l’occasion de l’enlèvement de l’industriel Tofanello, abandonné en sous-vêtements sur la piazza Duomo, auquel on restituera ses vêtements accompagnés du billet : « Ce fut une belle leçon. [signé] Un groupe de braves gars. » Voir Cesare Bermani, Storia e mito della Volante rossa, Nuove edizioni internazionali, 1996, et Massimo Recchioni Ultimi fuochi di resistenza, storia di un combattante della Volanta rossa, DeriveApprodi, 2009.
  • 6. « L’Italie est une République démocratique, fondée sur le travail », Constitution de 1947, Article 1. En juillet 1945, un bulletin du PCI milanais indiquait : « Les cellules des usines, et les camarades en responsabilité doivent se mobiliser ; ils doivent, en donnant l’exemple, inciter au travail, à la discipline. Beaucoup n’ont pas envie de travailler, parce qu’ils disent qu’au fond rien n’a changé, qu’ils sont encore et toujours des “exploités” qui travaillent pour le patron. » Togliatti affirmera par la suite devant l’assemblée constituante que l’Italie « est le pays où on fait le moins grève ».